l’Amour de la Raison Universelle


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II - Philosophie




Avant-Propos

 

        Je quitte désormais la démarche d'inspiration scientifique qui a prévalu jusque là, pour m'élancer à la quête de la plus belle lecture que je puisse formuler de la réalité objective. Je passe maintenant de l'explication du monde, au vécu du monde. Je vais tenter de vous amener à l'union non seulement intellectuelle, mais également psychologique avec la réalité. Je vais partir du stade des idées comprises, pour aller vers celui des idées éprouvées. Je me propose de vous montrer comment se libérer du matérialisme vécu comme une condition, en découvrant le matérialisme éprouvé comme une libération. J’essaierai de vous faire atteindre cet état sans pareil, où la force des sentiments renverse les anciennes valeurs et reconstruit son image du monde. La confrontation avec les conséquences émotionnelles de ma vision des choses vous montrera si vous êtes capable de vivre ces idées en philosophe, ou si vous vous cantonnez à les comprendre de façon impersonnelle et distante. La rencontre que je vous propose avec l'engouement d’esprits amoureux de la Raison universelle dira à votre cœur si vous êtes des nôtres. Si vous étiez déjà en chemin par vous-même, et que vous nous rejoigniez, alors vous allez sûrement vivre un très grand moment.
        Je vous emmène finaliser mes pensées auprès des quatre plus éminents représentants de l'amour de la Raison universelle. Démocrite, Epicure, Spinoza et Einstein nous accompagneront. Ces quatre génies partagent, entre eux et avec moi, la même grande conception du cosmos et de l’esprit. Leurs pensées dessinent les contours d'un courant philosophique, où notre rationalisme intégral s'unit à un humanisme radical. Même s’ils nous accompagnent, je ne prétends pas ici enseigner les idées de tel ou tel personnage, mais j'expose seulement ma vision du monde à travers les liens qui unissent ceux qui sont animés par l'amour de la Raison universelle. A toi, chère lectrice, cher lecteur, je présente ma vision des choses tout en le replaçant dans une perspective historique, afin que cette doctrine rende ce qu’elle doit à ses pères, et qu’elle montre combien elle s'inscrit dans un extraordinaire héritage, non pour s'y conformer, mais pour le prolonger, le dépasser parfois et jouir pleinement de ce pouvoir divin que l'on attribuait jadis à la pensée lorsqu'elle nous emportait jusqu'à ces hauteurs, dont l'idée même a depuis bien longtemps été oubliée.

 

 

Un Courant Millénaire

 

        Depuis que la pensée humaine est apparue sur Terre, les millénaires dominés par la superstition se sont succédés. L'irrationnel n'explique rien, ne justifie rien, et par définition se contredit. Face à cette stérilité, quelque part, un inconnu a pour la première fois réalisé la puissance de la Raison. Il y a des millénaires, en Chine, Confucius appelle les hommes “à développer et à rendre sa clarté au principe lumineux de la Raison que nous tenons du ciel”1. Dans la vallée de l’Indus, d’anciennes légendes parlent d’une infinité de mondes éternellement créés, détruits et recréés. Le germe de la première compréhension du cosmos se propage, à travers la Perse, pour atteindre la Grèce un demi-millénaire avant le début de l’ère chrétienne. Là, Anaximandre enseigne que le principe ultime est l’illimité, et commence à expliquer les choses par des causes naturelles. A la même époque, Pythagore revient des temples égyptiens et rapporte une genèse mathématique de l’univers: “des nombres sont sortis les points, des points les lignes, des lignes les surfaces, des surfaces les volumes, et des volumes tous les corps physiques que nous connaissons2. Selon lui, nous habitons un gigantesque monde mathématique. Le point culminant de cet élan de rationalisation du réel est atteint lorsque Leucippe proclame l’universalité du principe de Raison: “Rien n’arrive sans cause, mais tout a une raison déterminée et est du à la nécessité”3. Dans la resplendissante cité d’Abdère, l’universalité du principe de Raison raisonne dans le jeune Démocrite, alors élève de Leucippe. Après un extraordinaire périple à travers l’Egypte, l’Ethiopie, la Perse, l’Inde... Démocrite revient en Grèce doté d’un savoir prodigieux. Sa longue quête a abouti. Il a approfondi l’hypothèse des atomes et a percé le mystère de l’homme, de la vie et de tout l’univers. Il a compris que le principe de Causalité est la loi ultime, qu’elle s’exprime au sein d’une infinité de mondes, où se réalise l’océan des possibilités:
        Voilà ce que je dis de toutes les choses4. “Un tourbillon de toutes sortes de figures s'est séparé du tout”5. “Notre ciel et tous les mondes ont pour cause le hasard: car c’est du hasard que provient la formation du tourbillon”6. “La liaison fortuite des atomes est l'origine de tout ce qui est”7. “L'univers est infini parce qu'il n'est l'œuvre d'aucun démiurge”8. “Les mondes sont illimités et différents en grandeur: dans certains il n’y a ni soleil ni lune, dans d’autres le soleil et la lune sont plus grands que chez nous, et dans d’autres il y en a plusieurs. Les intervalles entre les mondes sont inégaux. Dans certains endroits il y en a plus, alors qu’il y en a moins dans d’autres. Les uns croissent, d’autres sont à leur apogée, et d’autres meurent. Ici ils naissent alors que là ils disparaissent en entrant en collision. Certains mondes sont privés d’animaux, de plantes et de toute humidité”9. “L’humide est le premier responsable de la vie”10. “Le corps est mû par l’âme, mais l’âme est quelque chose de corporel”11. “Elle se désagrège en même temps que le corps”12.
       
Après la lecture publique de son ouvrage “Megas Diakosmos” [Le Grand Système du Monde], Démocrite acquit une renommée considérable. Devenu l’égal d’un dieu, le peuple d’Abdère érigea de nombreuses statues à sa gloire éternelle. Véritable sagesse incarnée, durant toute l’antiquité, le souvenir de Démocrite resta dans les mémoires comme celui d’un génie inégalé. “Quel sage a jamais vécu et fait une œuvre égale à celle de Démocrite.... le meilleur de tous les philosophes”13 demandait Diogène Laërce, “le plus subtil de tous les anciens”14 disait Sénèque.

        Le divin Démocrite15, comme l'appelle Lucrèce, a eu un extraordinaire successeur, un de ses disciples qui a repris ses pensées en les mettant au service de la libération de l’être humain. En ces temps reculés, “alors que l'humanité gisait sur la terre, écrasée sous le poids de la religion qui depuis les cantons du ciel faisait peser son horrible regard sur les mortels, pour la première fois, un grec, homme mortel, osa lever les yeux contre elle, le premier osa s’y opposer, et rien ne l’arrêta: ni prestige des dieux, ni la foudre, ni les grondements menaçants venus du ciel, qui ne firent qu'exciter davantage l'ardeur de son courage, et son désir de forcer, le premier, les verrous de la nature. La force de son esprit triompha donc, et s'élança, au-delà des remparts enflammés du monde. Il parcourut l'univers infini sur les ailes de la pensée pour revenir victorieux, nous enseigner ce qui peut naître, ce qui ne le peut, et enfin pourquoi toute chose a un pouvoir délimité par des lois bornées. Le tour est maintenant venu à la religion d’être renversée et foulée aux pieds, victoire qui nous élève jusque dans les cieux16 annonce Lucrèce, disciple d’Epicure.

        Après avoir lu les livres de Démocrite, Epicure rejeta complètement la religion de la foule pour magnifier ce sentiment quasi-religieux, qu’il éprouvait désormais à travers la contemplation rationnelle du cosmos. A ceux venus l’écouter dans son jardin, il expliquait que “l’univers a toujours été et sera toujours ce qu’il est actuellement, car il n’existe rien d’autre en quoi il puisse se changer, et il n’y a rien en dehors qui puisse agir sur lui”17. “A l’intérieur de l’univers, ce n'est pas seulement le nombre des atomes, mais c'est aussi celui des mondes qui est infini”18. Proclamant que le plaisir est le principe et le but de la vie, Epicure dénonça l'absurdité des guerres des rois et choisit d'accueillir des femmes, des esclaves et des étrangers, traités en égal dans son école. Lui, l’ami de tous les hommes posa les bases du contrat social et ouvrit la voie vers la vie heureuse. Pendant plus de 500 ans, l’épicurisme s’étendit à travers l’empire romain. Le nombre des épicuriens devint si grand que même une ville entière n’aurait pas suffit à tous les contenir. Chaque mois, ceux-ci se rassemblaient pour fêter la naissance du libérateur, cet homme-dieu qui s’était élevé pour proclamer l’indépendance de l’individu contre tous les asservissements imposés par les traditions, les menaces superstitieuses, le destin des fatalistes et les ambitions insensées des conquérants. “Heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses, et qui, foulant aux pieds toute crainte, méprise l'inexorable destin et les menaces du cupide Achéron (les enfers)”19 chantait Virgile.

        Malgré l’influence de ces lumières, le fanatisme religieux l’a emporté et a éradiqué le génie antique. Après un millénaire d’obscurantisme totalitaire, la redécouverte de ce paradis perdu amorce sa renaissance. Les humanistes réhabilitent progressivement les valeurs épicuriennes: la théologie recule, le plaisir redevient enfin acceptable, et l’on fait l’éloge de l’individu autonome et réfléchi s’opposant aux dogmes de l’autorité. Là, Léonard de Vinci parle de la nécessité comme de “la maîtresse et la tutrice de la nature20, tandis que l’ancien moine, Giordano Bruno, pressent l’autosuffisance du cosmos et redécouvre l’image du ciel infini, rempli d’une infinité de mondes. Galilée pointe alors sa lunette astronomique vers les hauteurs célestes, et la métaphysique d’Aristote s’effondre définitivement.
        C’est à cette époque, à Amsterdam, que voit le jour le grand maître du rationalisme. Alors que René Descartes s’était contenté de restaurer la Raison humaine comme seul moyen de nous conduire vers la vérité, Benedictus Spinoza encense la Raison universelle au rang de fondement de la réalité et l’étend sans limites à tout le cosmos. Proclamant que la Causalité pénètre toute chose, Spinoza approfondit sa compréhension de la nature, du fonctionnement des sentiments jusqu’à l’organisation des sociétés. L’illégitimité des pouvoirs monarchiques et des morales fondées sur la superstition éclate alors au grand jour. A la place, Spinoza propose le contrat social et parle d’une république établie pour le bonheur et la liberté des individus...
        Quel sage a jamais vécu et eut une influence comparable à celle de Spinoza, le déclencheur du courant des lumières ? “Je ne sais rien d’autre... s’enchantait Gotthold Lessing, il n’y a pas d’autre philosophie que la philosophie de Spinoza21. Un siècle plus tard, le disciple d’Epicure, Thomas Jefferson déclare les droits inaliénables de l’être humain et son “droit à la recherche du bonheur22. Témoin de l’épicuro-spinozisme triomphant, le révolutionnaire Louis Saint-Just s’exclame: “le bonheur est une idée neuve en Europe23. A travers la France, les révolutionnaires se rassemblent alors dans des temples de la philosophie pour y célébrer le culte de la Raison.
        Depuis le génie de Galilée, les découvertes scientifiques ne cessent d’offrir de magistrales confirmations des idées que Démocrite s’était fait du cosmos, du vivant et des bases de l’esprit. Sa conception de la matière devient enfin unanimement reconnue au mois de mai 1905, lorsque celui qui allait devenir le plus grand physicien de tous les temps apporte la confirmation que la matière est bien organisée en corpuscules. En cette année miraculeuse, Albert Einstein refonde totalement notre compréhension de la matière, de l’énergie, de l’espace et du temps. Laissant sur place un parterre d’empiristes bornés, son esprit s’empare de la puissance infinie de la Raison pure, soulève un coin du grand voile, et entrevoit la structure cachée du cosmos.
        Il y a dans la rencontre entre Einstein et Démocrite plus qu’une simple coïncidence. Einstein admirait en Démocrite beaucoup plus que le génial annonciateur de ses propres découvertes sur la discontinuité de la matière et de la lumière. Il voyait en lui le plus ancien sage animé par l’amour de la Raison universelle, ce sentiment quasi-religieux qui guidait sa quête scientifique et fondait sa prétention à pouvoir découvrir “les pensées de Dieu24.


L’Amour Intellectuel de la Raison Universelle

 

        Dans tout système de pensée, il existe des axiomes, des définitions, et des présupposés implicites qui ne sont ni démontrables, ni réfutables depuis l’intérieur de ce système. Pour établir leur véracité, il faut sortir du système et les étudier dans un cadre plus grand. D’une manière générale, il n’est jamais possible de discuter de la validité de certaines idées à partir d’un point de vue les incluants. Pour les juger, il faut s’extraire vers une vue plus fondamentale afin de les analyser depuis l’extérieur. Cette problématique extrapolée au cosmos tout entier, par définition le plus grand de tous les systèmes, suggère que la démonstration du principe ultime n’est pas possible depuis l’intérieur. Les adversaires du rationalisme intégral sont donc dans le vrai lorsqu’ils concluent que le principe fondateur du réel ne peut pas être formellement démontré. Là où ils ont tort, c’est de prétendre que celui-ci est forcément insaisissable et incompréhensible. En effet, le “fond du secret” pourrait être une vérité fort simple, connue de tous, bien que nous soyons incapables de la prouver en logique... Et effectivement, on ne peut établir une démonstration du principe de Raison sans, dans le même temps, utiliser ce principe, ce qui rend toute tentative caduque. Cette impossibilité à établir une démonstration du principe qui rend n’importe qu’elle démonstration possible n’est pas une nécessaire limitation à la vérité en soi, qui impliquerait l’existence d’une force transcendante qui le dépasserait. C’est seulement une incapacité des êtres contenus dans l’univers à établir formellement une preuve du principe ultime qui soutient tout. Au contraire d’une limitation définitivement réductrice, c’est la compréhension même de cette impossibilité qui suscite mon intuition rationnelle d’être face au principe le plus fondamental qui soit. Bien que cette constatation ne constitue toujours pas une preuve absolue, le degré de vérité qui en jaillit est incomparable avec les croyances irrationnelles issues de dogmes formés pour des motifs moraux ou existentiels. Ma connaissance du principe ultime s’apparente à la compréhension immédiate d’une vérité mathématique éternelle. Spinoza l’appelait “la connaissance du troisième genre1. Confronté à notre condition logique, vous pouvez vous déclarez insatisfait et vous condamner au scepticisme le plus extrême, ou vous pouvez désormais renaître en liant la plus profonde sincérité de votre être à un amour intellectuel pour la Raison universalisée, qui conférera la plus haute marque de vérité aux idées et sentiments construits par la logique de votre pensée.

       

        “Ce qui m'intéresse vraiment, c'est de savoir si Dieu avait un quelconque choix en créant le monde, c’est-à-dire si la nécessité issue de la simplicité logique laisse ou non un quelconque degré de liberté”2 confiait Albert Einstein. En effet, si la nécessité issue de la simplicité logique, élevée au rang de Dieu, ne laisse aucun degré de liberté, il n’y a plus d’énigme insoluble, ni de mystère éternel. Il n’y a même plus de pourquoi. Le fond du secret est simplement devant nos yeux, et c’est seulement parce que l’esprit humain ne perçoit pas immédiatement les interrelations présentes, et qu’il a la capacité de produire des erreurs comme “1+1 = 3”, que nous nous perdons dans d’absurdes chimères en imaginant des transcendances en amont des choses que nous ne comprenons pas, pour les régler, alors que l’inexorable nécessité logique a déjà tout fixé en interne. “Toutes les choses ont découlé nécessairement et découlent sans cesse avec une égale nécessité, de la même façon que de la nature du triangle il résulte de toute éternité que ses trois angles sont égaux à deux droits3 écrivait Spinoza.

        A travers l’histoire humaine, rares sont ceux qui ont su reconnaître dans le principe de Causalité, l’essence de la réalité, et encore plus rares son ceux qui ont su en faire naître un amour philosophique. En cela, Spinoza est probablement le plus profond. Jadis, Leucippe comprit le fond du secret et Démocrite composa la plus ancienne philosophie rationaliste et complète de tout, du fondement des mondes matériels aux plus subtiles capacités de l’esprit humain... la vision du cosmos qui inspirait Albert Einstein. Guidé par le sentiment de vivre dans un univers totalement rationnel, Einstein consacra sa vie à essayer d’unifier toutes les lois de la nature afin de découvrir le cadre logique qui gouverne ce monde. Aujourd’hui, ses successeurs poursuivent sa quête et bâtissent de nouveaux ponts. Un jour, toutes les sciences, de la physique du vide à la biologie de la conscience seront unifiées. Les avancées de mon temps m’ont permis de m’approcher un peu plus près du pont qui lie Dieu à sa création infinie.

        Dieu est le principe de Raison. La Causalité est omniprésente. Elle est partout. Elle est en nous, dans nos pensées, dans nos émotions, jusque dans la plus profonde intimité de notre être. Par la seule force de son inexorable nécessité, le principe de Raison a engendré l’infinité des mondes. Par conséquent, il y a une équivalence entre ce principe et le cosmos éternel. Le principe créateur n’est pas la cause externe du réel, mais il ne fait qu’un avec le réel dans sa globalité. “Dieu, c’est la nature4 disait Spinoza. La réalité est l’expression de la plus pure rationalité réalisant l’océan des possibilités, et renfermant donc “une infinité de choses infiniment modifiées, c'est-à-dire tout ce qu’un entendement infini peut concevoir5. Telle une vérité mathématique, la totalité n’existe que par sa seule nécessité interne, elle ne se maintient que par son inexorable simplicité logique, et c’est bien là, la seule réponse envisageable à la question fondamentale de l’existence du réel. Tout ce que la réalité contient et le fait même qu’il y ait une réalité est strictement et parfaitement nécessaire. Même si notre intellect peine à l’appréhender, il parvient parfois à entrevoir la perfection logique qui se révèle dans l’existence. L’esprit se surprend alors à s’observer lui-même touchant l’absolu, ce qui déclenche un sentiment cosmique, quasi-religieux. “Le sentiment religieux engendré par l’expérience de la compréhension logique de profondes interrelations est quelque chose de différent du sentiment que l’on appelle généralement religieux. C’est plus un sentiment d'admiration pour l’ordre qui se manifeste dans l’univers matériel”6 expliquait Albert Einstein. Je peux comprendre votre aversion pour le mot “religieux” pour décrire l’attitude émotionnelle et psychologique qui se révèle le plus clairement chez Spinoza. Je n’ai pas trouvé de meilleur mot que “religieux” pour la foi dans la nature rationnelle de la réalité qui est, au moins partiellement, accessible à la pensée humaine. Dès lors que ce sentiment est perdu, la science dégénère en un empirisme dénué d’inspiration”7.

        Après “Megas Diakosmos” [Le Grand Système du Monde], chef-d'œuvre intemporel par lequel Démocrite avait appris aux hommes que le cosmos est l’expression naturelle de la Raison universelle, il rédigea ensuite “Mikros Diakosmos”8 [Le Petit Système du Monde], un nouvel ouvrage dans lequel il décrivait l’homme comme un microcosme conduit par sa Raison individuelle. Au contraire du commun des hommes qui utilise la Raison comme un simple moyen, le sage amoureux de la Raison universelle voit dans ses facultés intellectuelles un pouvoir divin. Il se sent en possession de la clef du tout. Voyant que son esprit fonctionne grâce à une réplique biologique du principe du réel, Démocrite proclama que “sont dieux, les principes de l’intellect9 et s’identifia alors lui-même comme “la voix de Zeus”10. La Raison humaine, cette “lumière divine11 comme l’appelait Spinoza, est la faculté de notre cerveau qui reproduit la Causalité et nous donne accès à l’ordre naturel engendré par la Causalité universelle. Là où les théologiens rabaissent l’homme en prétextant que la partie ne peut comprendre le tout, nous, nous percevons la rémanence du principe ultime vivre en toute chose finie, de telle sorte que “plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu12 écrivait Spinoza.

        Désormais, l’être animé par l’amour de la Raison universelle n’est plus condamné à demeurer dans la condition de l’homme originelle, cette misérable créature, humiliée et écrasée par le surnaturel. Grâce à sa pensée rationnelle, il peut briser sa condition d’animal ignorant, apeuré et projeté dans une existence incompréhensible, pour s’élever jusqu’à la plénitude métaphysique. Tout apparaît dans son éternelle et immédiate simplicité à l’esprit qui accède à l’amour de la Raison universelle. Avec ce sentiment, l’esprit peut intuitionner la totalité du réel, en s’offrant le pouvoir de parcourir l’univers infini sur les ailes de la pensée. A l’opposé de la transcendance, absurde et dégradante, le sage éprouve, fasciné, le sentiment d’immanence issu de la Causalité universelle qui s’exprime dans l’infini, où naît, meurt, et renaît un nombre inintelligible de mondes, de formes de vies et de consciences en des temps illimités. Métrodore, disciple d’Epicure, insiste pour que tu te souviennes que “tout en ayant une nature mortelle et en disposant d’un temps limité, tu t’es élevé grâce aux raisonnements sur la nature jusqu’à l’illimité et l’éternité, et tu as observé: ce qui est, ce qui sera et ce qui a été13.

        “Devant de telles visions, une joie divine, un saint frémissement me saisissent à la pensée que ton génie a contraint la nature à se dévoiler tout entière14 chantait Lucrèce. A me retourner et à tout contempler, je me surprends moi aussi à éprouver cet étrange et incroyable sentiment d’avoir su saisir le fond du secret. Par le pouvoir de la vérité, de mon vivant, j'ai conquis l'univers.

 

L’Idéalisme Héroïque

 

        Le sage contemple l’infini. Il voit que le grand-tout n’est rien. Il n’y a pas de marche des mondes. Il n’y a pas de sens humain au multivers. La logique mathématique réalise tout, éternellement, une infinité de fois. Les atomes se rencontrent fortuitement dans le vide et produisent l’infinité des mondes. Comme les choses n’ont pas de sens hors de la sphère humaine, c’est débarrassé d’une quelconque forme de théologie que Démocrite comprit son existence. Apparut alors un nouvel homme... un homme libéré de l’ordre du cosmos. Cet être réalise dès lors l’absurdité des traditions, des jugements esthétiques et des morales imposées selon un prétendu ordre supérieur. Rien ne règne au-dessus de lui. Il est et se conçoit totalement libéré. Il devient son propre Dieu. “L’homme sage et savant est la mesure de toute chose1 proclama Démocrite.

        Aucun homme ne naît à la fois sage et savant. La signification qu’une conscience attribue initialement aux choses lui a été arbitrairement inculquée par son environnement familial, social et culturel. Après trois pourquois de suite, enchaînés sur un près n’importe quel sujet, l’esprit se heurte à son ignorance, et souvent aussi à une vacuité de sens. Si l’âme s’interroge plus avant sur le véritable fondement de ses actions et de ses sentiments, elle remarquera qu’elle n’en connaît pas l’origine... Si elle continue de s’aventurer dans cette direction, ses sentiments commenceront à vaciller, et les questions sans réponses à apparaître: quel peut bien être le sens de tout cela ? Après tout, pourquoi cet événement me rend-il heureux ? Au fond, pourquoi aurai-je envie d'accomplir certaines choses et d'en combattre d'autres ? Depuis quand cette vie m'appartient-elle ?

        La plupart des êtres humains vivront sans se poser de telles questions, et se contenteront des émotions et idéologies auxquelles ils ont été conditionnés... pour le meilleur et pour le pire. Chez d’autres à l’instinct philosophique plus développé, leur conscience de cette fragilité interne les pousse à vouloir refonder entièrement leur compréhension d’eux-mêmes et du monde, sur des bases saines et claires, en trouvant la signification véritable des principes qui nous guident, et à découvrir quand et pourquoi les sentiments et les choses vécues ont vraiment un sens.

        L’esprit philosophique naît en remettant complètement en doute toutes les idées et émotions incertaines autour de lui, et en lui. Il se retrouve seul dans sa bulle, là où sa conscience a jadis émergé, là où son cœur a autrefois formulé ses toutes premières émotions intimes. L’âme du philosophe recherche toute sa vie à retrouver la pureté de ce moment où elle est née. Avec des efforts, elle pourra retourner dans son sanctuaire et y puiser sa liberté. Dans ce lieu, elle redécouvre l'émotion née ce jour d'enfance, lorsque pour la première fois, elle a pris conscience de la valeur de la vie. Au départ, pétrifiée par le choc issu du moment où elle réalise pleinement la portée de l'instant présent, l’âme va progressivement se réhabituer à la pureté originelle du sentiment de soi. Peut-être aimera-t-elle se laisser pénétrer par la joie née de la contemplation de sa propre existence ? Ressentir son être révèle en effet à soi-même le prix de cette chance qui jamais ne sera égalée. Par l’exercice de la méditation, l’âme philosophique réinvestie son sentiment le plus intime et le prépare à affirmer sa puissance d’exister.

        Tant que le sentiment de soi n’est pas assez structuré pour être devenu le moteur de l’existence, l’esprit se cherchera un sens et des points d’appuis extérieurs. Comme celui qui recherche la cause de l'univers et qui ne peut ni la trouver, ni la comprendre, car Dieu n'est pas la cause première mais le principe de Causalité, l'esprit ne peut se comprendre lui-même à travers une raison circonstancielle, sans quoi il perdrait son sens et se condamnerait à un statut d'esclave ; mais il ne se trouvera qu'en se vouant à son pur sentiment d’exister. Le cosmos n'a pas une cause, il est l'émanation du principe de Causalité. La vie d’un esprit libéré n’a pas de sens naturel, ni de justification externe, elle est la manifestation d’un sentiment individuel d’exister. La tonalité générale de son âme matérielle ne provient pas d’une cause particulière ; elle est l’expression de sa manière singulière d’éprouver et de désirer.

        Le sentiment de soi anime la Raison humaine pour former un microcosme psychologique. L'esprit qui se contemple soi-même ressent sa nécessité intérieure, et découvre son être au plus profond de lui-même. Il se sent libre, guidé par les désirs qui émanent du fond de son âme. Lorsque les bases du soi se sont suffisamment affermies et développées, l’entendement forme des désirs intimes dans lesquels le sentiment de soi est tellement présent, qu'il se reconnaît en eux, les contemple et veut vivre avec et pour eux. Après des années de méditation, l'esprit qui se connaît lui-même affirme de tels désirs, et tend vers sa joie avec la compréhension que ce qui a de la valeur, ce ne sont pas les affects subis, mais cette Causalité intime qui fonde ses sentiments et les fait vivre en son cœur. Aucune passion isolée n'a en soi les moyens de révéler à l'homme le fond de son secret. Seule sa Raison intime donne un sens à ses actes, une valeur à ses sentiments, une signification aux choses qu'il aime. La conscience rationnelle qui sommeille en chacun de nous est la seule chose qui puisse donner sa valeur à nos vies. Sans amour de soi, l'homme sombre dans le néant existentiel. Ce n'est que grâce à la contemplation de lui-même, que ses idéaux, sa volonté, ses sentiments émergent dans la logique de ce qu'il est, dans le rêve de ce qu'il veut être. Alors seulement, l'homme peut se retourner sur lui-même et ressentir le sens de son existence.

        Rationnel en sa pensée et dans sa compréhension de l’univers, rationnel en son cœur et dans ses sentiments les plus profonds, l’esprit libéré s’est élancé vers le degré ultime de l’être. La Raison est l’essence suprême. Elle fonde le réel, le vrai, nos connaissances, nos idéaux, le sens de nos vies. A celui qui sait l’encenser, elle donne en retour la capacité d’aimer véritablement. Au sage qui accède au fond du secret, elle insuffle un émerveillement infini, là où sa contemplation s’éternalise et son cœur se soulève, lorsqu’il réalise qu’il est tombé amoureux de la Raison elle-même. La Raison est le principe ultime: c’est Dieu autour de nous, et la lumière divine qui s’est éveillée en chacun de nous.
        “L'amour intellectuel de l’esprit pour Dieu est une partie de l'amour infini que Dieu a pour soi-même... cet amour est donc une action par laquelle l’esprit se contemple soi-même... il ne se distingue donc véritablement pas de la gloire2 s’émerveillait Spinoza. Envahi par l’amour de la Raison universelle, le sage découvre l’amour métaphysique de soi-même. Il se sent transporté au rang de glorieuse manifestation divine, et comprend sa totale légitimité à transformer une partie du cosmos selon ses rêves. Il lui appartient d’affirmer son essence en ce monde, et d’y faire triompher partout ses désirs, en réalisant tout ce que la logique aveugle est incapable de parachever. Voyant que le principe ultime s’est reconstitué en lui, le sage réalise la valeur inestimable de son être. A ses yeux, chaque individu pleinement conscient de lui-même est porteur d’une essence qui le rend irremplaçable. Pour moi, la seule chose qui ait un sens, ce sont ces idéaux que je porte dans mon cœur d’enfant et que je partage avec d’autres êtres. La seule chose qui ait une signification, ce sont ces désirs qui proviennent de ma Causalité intime et qui vivent en moi-même.

        Le Désir exprime et fait vivre l’essence de l'homme. Ne pas exalter ses désirs intimes, se conformer à l’ordre présent ou renoncer à ses rêves par peur de l’échec, c’est laisser disparaître son essence individuelle écrasée sous le poids des causes extérieures. Exister véritablement requiert l’affirmation glorieuse de son être. Exister, c’est faire vivre cette volonté de peser sur cette réalité pour y faire triompher les désirs issus du cœur de son être. Par conséquent, “l'humilité n'est point une vertu”3, mais au contraire vois dans “la satisfaction de soi-même, ce sentiment venant de ce que l'homme contemple son être et sa puissance d'agir, ce que nous pouvons posséder de plus haut”4 expliquait Spinoza.
        Dans l’esprit libéré, le désir-puissance tend à fusionner avec l’amour-joie. Quand un des désirs intimes s’accomplit, la conscience de sa puissance d’exister s’accroît et se manifeste alors par le sentiment de la joie authentique. L’esprit libéré veut vivre de grands moments, sentir de belles choses et accomplir les actions que lui inspire son être. Il tend vers le bonheur, non comme une fuite, apeuré par la peur de la mort, mais comme l’affirmation glorieuse de son essence dans cette réalité désormais comprise. C’est avec un tel recul métaphysique, que des sages comme Epicure et Spinoza proclamèrent jadis leur quête de la vie heureuse.

        Adversaire emblématique des fatalistes, le disciple d’Epicure vit en “dieu glorieux5. Il ne se laisse aucunement soumettre par l’ordre des causes extérieures. L’amour rationnel de son être s’oppose à l’impuissance des hommes ordinaires. En plus de se remplir de ses sensations agréables et de ses souvenirs heureux, à travers la compréhension de ce qu’il accomplit, il ressent une immense joie provenir de son sentiment d’exister. Sachant que la seule chose qui a de la valeur, c’est le triomphe de ses raisons intimes. Il rejette ses peurs et ses faiblesses et ne se laisse pas détourner par la possibilité de l’échec. “Il vaut mieux faire de bons calculs, même malchanceux, qu’avoir de la chance après de mauvais calculs, car ce qui a de la valeur, c’est réussir dans les entreprises que l’on a sagement méditées”6 enseignait Epicure.
       
Affirmant ses désirs sur le monde, l’homme libéré est parti en quête de ses idéaux, aussi loin que ceux-ci puissent résider. Il agit comme s’il était impossible d’échouer. Il a bannit toute faiblesse, afin de vivre pleinement les idéaux qui proviennent de son essence, ceux qu’il a dans son cœur d’enfant. “La recherche de la vérité et de la beauté est une activité où il est permis de rester enfant toute sa vie”7. “Si je ne m’obstine pas inlassablement à poursuivre cet idéal éternellement inaccessible en art et en science, la vie n’a aucun sens pour moi8 confiait Albert Einstein.

 

        La réalité n’ayant été conçue ni pour moi, ni pour l’espèce humaine, ni même pour n’importe quel but ou chose particulière, je suis ignoré par l’ordre naturel, et donc constamment confronté à un océan de souhaits irréalisés. Face à cette condition, l’esprit peut abandonner son Désir, le refouler, le condamner et même le nier jusqu’à tendre à redevenir une pierre, ou à l’opposé il peut le vivre héroïquement, comme Epicure, dans “la joie mêlée de larmes”9, ce sentiment de puissance qui envahit celui qui, bien que pleinement conscient de sa condition, l’a surmonté par une joie plus forte, venue du plus profond de son être.

        Renoncer à son Désir, c’est renoncer à soi-même et se laisser détruire complètement. Tenir fermement à son Désir, c’est exister réellement. Par ce simple raisonnement, l’homme libéré connaît sa supériorité sur les cœurs qui gémissent, renoncent, ou fuient devant le réel. Comprenant sa condition d’être singulier dans un univers aveugle, l’homme libéré réalise l’origine de sa souffrance. Il voit qu’elle est le prix des belles choses qu’il a dans son cœur. Grâce à cette vision, sa tristesse n’est plus aliénante. Elle produit même une gloire existentielle qui l’invite à mener une vie héroïque. “Va ton chemin en indestructible10 lançait Epicure à son disciple Colotès. L’homme libéré sait que le sens de sa vie n’existe qu’à travers l’accomplissement de ses raisons intimes et meurt avec sa soumission au monde. Par conséquent, se contenter de ses instincts primaires et des normes de son temps, ou prendre peur et s’enfuir dans une fable, ce serait laisser son être disparaître et mourir de son vivant. Pour l’esprit animé par la complète sincérité, l’ignorance, la confusion et les fables mensongères ne sont d’aucun réconfort. Tout ce qui le détourne de son Désir est une menace à sa seule chance d’exister véritablement. Dans le cœur dur et sensible de l’homme libéré, la faiblesse et le mensonge seront bannis, tandis que la vérité devra être recherchée, et comprise à n’importe quel prix. Il en va de son existence.

        L’homme libéré s’est élancé dans le réel avec le plaisir intérieur d’être un microcosme, ce sentiment métaphysique de s’appartenir totalement et d’idéaliser de belles choses en soi-même. Désormais rien ne peut plus l'arrêter. Par réaction, ses peines éveillent sa révolte, exaltent sa détermination et accroissent sa puissance intérieure. Plus il souffre, et plus il s’affermit, se construit et se résout à affirmer ce qu’il est, en gravant ses désirs et ses joies conquises dans le cosmos. Une paix durable émane de la contemplation de son incroyable résistance. Malgré l’impact dévastateur de l’absurde condition humaine, l’homme libéré a réussi l’exploit de faire survivre sa Raison intime dans son cœur. L’univers subit depuis toujours le vent de révolution conséquent à la présence de cette puissance indépendante. L’univers est contraint de se métamorphoser sous les coups de cette divinité piégée à l’intérieur du cosmos.

        L’homme libéré s’est levé pour regarder l’horizon au loin, et a osé proclamer que défier le destin sera son mode d’existence. Désormais, ses plus beaux rêves, mêmes irréalisés, ne peuvent plus le détruire ni le hanter, car ils sont les émanations secondaires d’une puissance d’être devenue invincible. A tout désir particulier et fluctuant s’est désormais associée à une joie permanente d’exister, qui elle ne s’épuise pas, et transparaît en retour dans chaque désir et amour singulier. Porté par son héroïsme existentiel, l’homme libéré a découvert le miracle qui sommeillait en lui. La vraie sagesse, ce n’est pas renoncer à son Désir, se contenir ou se réprimer, mais au contraire de s’exalter afin d’accomplir des chefs-d’œuvre. La vraie sagesse, c’est de vivre en immortel, ici, durant sa courte vie.

 

        Les fatalistes préfèrent changer l’ordre de leurs désirs plutôt que de vouloir vaincre l’ordre du monde. Ils sont bien en cela les esclaves de leurs faiblesses. Moi, je préfère m’efforcer à bâtir un miracle. Changer l’ordre de mes désirs, c’est bafouer mes raisons intimes et sombrer dans l’inexistence. La partie émotionnelle des sentiments n’a pas de valeur si elle n’est l’expression sensible d’une raison qui existe dans mon cœur. A quoi bon le plaisir, si je ne porte pas le pourquoi profond de mes actions ? L’homme libéré préfère tous les malheurs et tristesses de sa vie, conscient des idéaux qu’il poursuit, et des rêves presque impossibles vers lesquels il tend, à tous les plaisirs ennuyeux du commun des mortels, qui lui apparaissent totalement vides de sens. Au-delà des tristesses et des joies circonstancielles, il ressent dans la pleine conscience de sa Raison intime une incommensurable joie émanée de sa déification intérieure, une béatitude irrémédiablement liée à son être. L’homme libéré n’est plus ce qu’il est. Il est ce qu’il aime.

        Je pense être un tel homme. Je préfère réaliser honnêtement mes maladresses, mes échecs et mes fautes présentes. Je ne me cache pas ma condition. Je préfère la vérité qui balaye au mensonge qui empoisonne. En dépit, de ces terribles nouvelles, je suis libéré du fardeau. Je ressens cet immense plaisir de savoir qui je suis. Je décide désormais en toute conscience qui je veux devenir et où je veux aller. Je ne subis plus ma condition. Je suis près à refaire ce monde. Je ne suis plus l’homme originel qui suit le sort que le hasard a accidentellement imposé sur cette planète. J’ai refusé mon sort. Alors, seulement j’ai été libre de devenir ce que je suis au plus profond de moi-même.
        Devant l’incompatibilité entre l’ordre de ce monde et les désirs de tout esprit libéré, la plupart des âmes plient et perdent le sens de leur vie. L’espèce à laquelle j’appartiens est prête à faire plier le monde pour exister.

 

 

L'Homme Libéré Veut Parachever la Création

        “Voilà donc la fin à laquelle je dois tendre: acquérir cette nature humaine supérieure, et faire tous mes efforts pour que beaucoup d'autres l'acquièrent avec moi ; en d'autres termes, il importe à mon bonheur que beaucoup d'autres s'élèvent aux mêmes pensées que moi, afin que leur entendement et leurs désirs soient en accord avec les miens ; pour cela, il suffit de deux choses, d'abord de comprendre la nature universelle autant qu'il est nécessaire pour acquérir cette nature humaine supérieure ; ensuite d'établir une société telle que le plus grand nombre puisse parvenir facilement et sûrement à ce degré de perfection. On devra veiller avec soin aux doctrines morales ainsi qu'à l'éducation des enfants ; et comme la médecine n'est pas un moyen de peu d'importance pour atteindre la fin que nous nous proposons, il faudra mettre l'ordre et l'harmonie dans toutes les parties de la médecine ; et comme l'art rend facile bien des choses difficiles et nous profite en épargnant notre temps et notre peine, on se gardera de négliger la mécanique”1 écrivait Spinoza.
        Le sage est en quête d’un monde et d’une société meilleure qu’il lui revient d’établir. L’être humain étant issu du monde préhistorique, c’est-à-dire d’un ordre qui n’est pas en accord avec les valeurs humaines, notre condition demeure dirigée par des lois physiques et biologiques qui ne tiennent pas compte de l’unicité qu’il y a en chacun d’entre nous. Comme les animaux qui luttent pour son existence, l’homme est condamné à lutter pour survivre. La compréhension de la réelle nature de Dieu explique les failles de notre monde. La création est inachevée et elle ne prendra en compte les valeurs humaines, que dans la mesure des transformations apportées par les êtres qu’elle contient. Pour que la vie consciente obtienne sa juste condition, l’homme libéré doit achever le travail de Dieu. L’ordre absurde qui nous entoure devra être vaincu par un idéalisme rationnel qui se concrétisera par des révolutions nées du Désir réfléchi en un monde meilleur. Ayant jadis deviné l’existence passée des hommes préhistoriques et percevant les immenses progrès à accomplir, Démocrite étudiait les choses pour améliorer l’ordre que nous a donné la nature. “Nos raisonnements perfectionnent les données fournies par la nature, et y ajoutent de nouvelles inventions2 poursuivait Epicure. Depuis des millénaires, cet idéalisme progressiste est l’expression même de notre puissance d’exister.
        Dans l’antiquité, les âmes impuissantes invoquaient le destin pour justifier le reniement de leur essence et de leurs désirs. Les masses fatalistes n’ont pas disparues, elles se sont tout juste transformées. De tout temps, les âmes impuissantes cherchent à réduire l’individu à un ordre extérieur. A travers les époques et les civilisations, elles ne cessent de réinventer de nouvelles formes de théologie, non seulement spiritualistes mais parfois même d’inspiration matérialiste. Voir la nature comme un ordre qui domine absolument l’espèce humaine, affirmer que l’homme n’est qu’un jouet inventé par un dieu transcendant, ou encore vouloir réduire l’individu à une catégorie appartenant à la société ou à l’état, c’est toujours nier l’essence de l’individu singulier. Dans toutes ces conceptions, la personne humaine singulière doit s’incliner devant un ordre totalisant qui la domine complètement: doctrine du destin, divinité transcendante, tribalisme, nationalisme racialiste, communisme, soumission écologique à la nature... sont tous autant de formes variées de théologie. Ces visions légitiment l’écrasement plus ou moins prononcé des désirs de l’individu singulier au nom d’un ordre supra-humain. Entre ceux qui délirent hors des lois de la nature, et les autres qui rêvent de nous soumettre à une condition barbare, cruelle ou primitive... tous prétendront vouloir aussi changer le monde. Cachés derrière leurs luttes fratricides, ces néo-théologiens se sont tous vautrés dans des formes variées de providence et se soumettent à un système totalisant, la quête opposée à celle de l’homme libéré, qui déifie les désirs intimes de l’individu, et proclame sa légitimité à métamorphoser une partie du cosmos selon ses rêves.
        Dans toute conception théologique, l’homme doit se soumettre à un ordre supérieur. Au contraire, dans un univers immanent, “en tant que l’homme est une partie de la nature, il constitue une partie de la puissance de la nature”3 expliquait Spinoza. Il possède donc toute légitimité à transformer la réalité de l’intérieur, par les effets de sa propre puissance. Toute autorité supra-individuelle entre en opposition frontale avec l’hyper-humanisme de l’homme libéré. Nous condamnons toute forme de théologie, même naturaliste. L’homme n’a pas à se soumettre à l’esprit des lois de la nature, à la cruauté de la sélection naturelle, au supposé mouvement de l’histoire, pas plus qu’à l’ordre social hérité, mais bien à utiliser les lois de la nature pour vaincre la nature et y imposer ses valeurs. “La nature domine la nature, et la nature triomphe de la nature4 avait jadis proclamé Démocrite.
        L’homme libéré s’est tourné, le bras tendu, le poing fermé, le regard levé vers les étoiles. Face à l’ordre présent, son Désir intime l’emporte jusqu’à le faire défier toute la création. De son être s’éveille une exaltation qui le déborde totalement. Il sent monter sa gloire existentielle, comme si toutes les forces du cosmos s’étaient rassemblées en lui. Durant l’antiquité, la foule aurait dit d’un tel homme qu’il défie les dieux. Justement, là où la majorité fataliste se sent impuissante face à son sort et se résigne, l’homme libéré s’affirme en dieu glorieux. Devant les cieux, il annonce qu’il va achever le travail de Dieu. En ce monde, sa volonté et ses désirs seront la main de Zeus. Alors seulement, la réalité lui appartiendra pleinement. L’homme libéré est porté par les idéaux qu’il entrevoit dans ses pensées. C’est grâce au cœur de l’homme libéré que l’on doit de ne plus habiter les cavernes. C’est aussi grâce lui qui a chassé les tyrans, et ce sera encore grâce à lui, si demain le monde sera meilleur qu’aujourd’hui. Pressentant la réelle possibilité d’un monde meilleur, l’homme libéré n’est pas en conflit avec Dieu, mais seulement avec l’absurde condition originelle de l’être humain. Dès lors, sa tristesse n’est plus une détresse existentielle. Sa peur, seulement un obstacle qui l’empêche de devenir ce qu’il est, et d’atteindre ce lieu où il devrait vivre. L’homme libéré rejette sa tristesse pour se dépasser et atteindre ses idéaux. Il veut résister aux peurs qui l’aliènent pour pouvoir faire vivre au moins un rêve issu de ses raisons intimes. Peu importe que la probabilité de réussite soit faible du moment que cela ne soit pas définitivement impossible. Face à l’immensité du chemin à accomplir, l’homme libéré ne choisit pas la solution la plus facile, pas la plus probable, pas la moins critiquable. Il choisit la plus belle possibilité qui ne soit pas réfutée, la meilleure qui ne semble pas définitivement impossible. Pour lui, la vie ne consiste pas à concilier les affects présents avec la pensée du moment, mais à développer ses raisons intimes grâce à son intelligence, afin de trouver, d'idéaliser, d'inventer en son cœur les véritables rêves qui le satisfassent, et vouloir les atteindre, aussi loin qu'ils puissent résider. Cet idéaliste rationnel ne se laisse pas affaiblir par la peur de l’échec. Conscient de sa faillibilité, il décide d’aller outre ses peurs. Là où les hommes ordinaires se réfugient dans l’ignorance et le scepticisme, l’homme libéré a le courage de se forger les meilleures vérités présentes et de vivre avec, malgré ses doutes. Prendre le risque de philosopher, de vivre, d’aimer pleinement, voilà sa grandeur. Défendre sa compréhension de la vérité de tout son cœur, avec en même temps le doute irréductiblement lié à la faillibilité de l’esprit, et l’honnêteté de reconnaître ensuite son erreur, s’il y a lieu, est de loin, la plus belle des attitudes, sans même que puisse être dressée de comparaison avec la frilosité passive, l’humilité et autres inhibitions décadentes propres aux âmes impuissantes.
       
Corrigeant les injustices engendrées par le hasard de l’ordre aveugle, les progrès d’ores et déjà accomplis ont métamorphosé ce monde. Une à une, ces améliorations rendent peu à peu à la nature la perfection qu’elle a perdue aux yeux des hommes lorsque ceux-ci ont cessé d’être des animaux et qu’ils se sont éveillés. Lucide devant les immenses difficultés qui l’attendent, l’homme libéré demeure résolu. Il vit pour des miracles... les miracles qu’il prépare de ses propres mains. Grâce à ses mains, ses outils, ses machines... l’homme démultiplie sa puissance et impose progressivement ses désirs à l’ordre aveugle autour de lui. Lentement, il s’affranchit de son absurde condition animale. “Le développement de la technologie signifie que de moins en moins d’efforts sont réclamés à l’individu pour la satisfaction des biens de la communauté... ainsi l’énergie et le temps libre que l’individu gagne peut être utilisé pour son développement personnel5 écrivait Einstein. Bientôt nos robots autonomes, autocontrôlés et auto-entretenus auront tellement démultiplié notre puissance, que ces machines réaliseront l’essentiel de l’effort de survie à notre place, en produisant les éléments nécessaires à notre subsistance et à notre bien-être. Alors, l’homme se sera défait des contraintes héritées de ses origines animales. Il aura vaincu la nécessité de travailler pour sa survie, et s’épanouira dans une existence libérée.
        Combien de temps encore le pessimisme et l’impuissance fataliste domineront-ils la pensée des hommes face au rêve de notre monde achevé ? Je suis né, j’ai grandi et comme tout enfant, le premier mot que j’ai prononcé fut “non” ! Ma vision du monde est simplement celle de l’enfant qui découvre la vie, et réalise qu’il existe de nombreuses choses qui ne sont pas justes et qui méritent d’être changées. Nos ancêtres ont permis de faire avancer l’humanité pour qu’un jour, nous vivions dans un monde qui nous offre ce bonheur encore inconnu, enfoui depuis des millénaires dans nos cœurs d’enfant. Il ne tient qu’à nous d’achever le travail de Dieu. Il n’y a pas de destin, mais ce que nous faisons.... pas de destin mais ce que tu choisiras de faire maintenant. “Déploie ton jeune courage, enfant, c’est ainsi que l’on s'élève jusqu'aux astres6 te chante Apollon.

 

 

L’Essence Eternelle de notre Ame Matérielle

 

        Le soleil se couche au loin et je me surprends à nouveau à le regarder comme si je vivais les derniers instants du monde. C’est dans ces moments précédents l’apocalypse, juste avant que tout ne disparaisse, que l’esprit éprouve le plus intensément l’amour du réel. C’est lorsque l’âme du héros réalise qu’il ne lui reste plus que quelques instants à vivre, qu’elle découvre alors le plus fortement la valeur de son existence, avec l’intuition de tout ce qu’elle aurait voulu être... avec le sentiment que quelque chose en elle mérite d’être vraie pour toujours.
        Pour tout homme, l’idée de la mort est source d’un sentiment d’inachevé, à l’origine d’un regret infini. “Chacun de nous quitte la vie avec le sentiment qu'il vient à peine de naître1 observait Epicure. Si le commun des mortels gît, torturé sous le poids de l’humaine condition, l’âme du sage amoureux de la Raison universelle a su complètement métamorphoser le problème de la mort...

        Tout d’abord, comme notre âme est matérielle, Epicure remarquait que “la mort n’est rien pour nous2. A bien y regarder, elle ne nous concerne pas. Il n’y n’a rien à craindre de la mort en soi. Puisque personne n’a conscience d’avoir sombré dans le sommeil éternel, tous les tourments que tu éprouves de la mort se produisent de ton vivant. Sois heureux maintenant, vie pleinement le bonheur présent, et la mort ne sera rien pour toi aussi. “Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie”3 poursuivait Spinoza.
        Le jour de ma propre mort étant indéterminé, je peux me projeter pleinement dans ce présent libérateur. De mon point de vue, et seul cela compte désormais, s’ouvre devant moi un avenir potentiellement illimité. J’ai décidé de vivre pleinement ce présent salvateur, en cueillant dès aujourd'hui les roses de la vie, sans me laisser tourmenter par l’avenir ou le passé. Je ne me laisserai pas affaiblir, mais concrétiserai cette existence pour atteindre quelque chose de beau, peu importe la difficulté, du moment qu’il ne soit pas impossible de la trouver.
        Posséder la pleine conscience du présent est un idéal pour son esprit autant qu’un premier remède contre la mort. Malheureusement, dans la pratique cette attitude devient difficilement tenable lorsque la mort s’approche ostensiblement face à nous. Le vieillissement et les maladies incurables nous détruisent lentement sous nos propres yeux. Ces maux cessent de rendre notre avenir potentiellement illimité, et alors le présent perd son pouvoir salvateur. Voilà certainement pourquoi Démocrite redoutait bien plus le vieillissement que la mort: “Les sots souhaitent vivre, car ils ne craignent que la mort, au lieu de craindre la vieillesse.”4 “Les hommes, dans leurs prières, demandent aux dieux la santé ; ils ignorent qu'ils ont en eux-mêmes la possibilité de se la procurer”5. Face à notre condition, Démocrite nous invitait à étudier les êtres vivants et à inventer des remèdes. Elevant la médecine, “sœur de la philosophie6, il ouvrit la voie à son célèbre disciple, Hippocrate. Le sage veut achever le travail de Dieu, pour s’offrir à lui-même et aux générations futures, une existence plus belle qu'elle ne l'est aujourd'hui. Il veut lutter contre les maladies incurables et les dégâts du vieillissement pour changer la condition originelle des hommes, afin qu’à chaque instant, en toute circonstance, un avenir indéterminé s’ouvre à chacun d’entre nous. Un jour, les progrès de la médecine repoussant quasiment à l’infini la limite de viabilité du corps humain, la date de chaque mort deviendra complètement imprévisible. Elle pourra se produire demain, dans un siècle, dans un millénaire... Ce jour-là, l’espoir qu’offrira l’avenir et la durée indéterminée qui sera offerte à chacun métamorphosera l’existence.

        En plus de nous inviter à développer la médecine, Démocrite avait compris une autre chose qui, à elle seule, change la dimension du problème posé par la mort. Bien que notre métaphysique matérialiste exclut la vie éternelle dans un autre monde, au cas où vous ne l’ayez pas encore remarqué, elle prédit pour toute chose une certaine forme d’immortalité. Accrochez-vous, je vous emmène vers des conclusions auquel le dualisme dominant et sa fable sur l’immatérialité de l’âme ne vous a pas préparés.
        Doté d’un niveau de conscience à peine supérieur à celui de l’animal, l’être humain se définit comme étant le corps présent. Interrogé, sur ce qu’il appelle “je”, ou sur ce qu’il entend par “soi”, l’homme désigne son corps biologique. Toutefois, l’expérience des mutilés ou encore celle de la greffe d’organe montre que l’identité ne nécessite pas l’ensemble du corps, mais vraisemblablement seulement quelques fonctions du cerveau. Un raffinement de la première réponse consiste alors à définir le soi comme la suite des souvenirs portés par le corps présent ; cependant, là-aussi, force est de constater que la totalité n’est pas nécessaire. Ne pas avoir vécu tel ou tel événement mineur de mon quotidien, ou oublier certains détails de mon passé, c’est rester malgré tout moi-même. A bien y regarder, de tous mes souvenirs, je ne vois qu’une seule idée que je ne puisse oublier sans disparaître à coup sûr: le sentiment de soi. Devenir amnésique au point de perdre jusqu’au sentiment de moi-même, c'est mourir, pour éventuellement laisser renaître un autre esprit dans mon corps toujours vivant. Je suis la remémoration consciente de mon sentiment d’exister. Cette présence latente fait de moi qui je suis. Le soi est l’idée du corps établie grâce aux capacités logiques et sémantiques du cerveau d’Homo sapiens. A travers les différents sentiments de soi possibles, la nature génère toute la palette des personnes humaines réalisables, de telle sorte que dans chaque corps conscient, les rapports particuliers qui composent le sentiment d’exister définissent une essence singulière.
        Ayant admis la fausse identification du soi à l’ensemble de son corps ainsi qu’à la totalité de ses souvenirs, je me reconnais comme étant mon sentiment d’exister, qui se voit lui-même se manifester dans un corps sensible, avec des désirs et des souvenirs associés au temps présent. Cette compréhension de soi-même a une conséquence extraordinaire. Puisque “je” est un souvenir remémoré, “je” peut exister au-delà du corps que je perçois en ce moment. Lorsque je m’endormirai ce soir, je succomberai peut-être en ce monde, mais dans un autre temps, au fond de lui-même, quelqu’un se souviendra de moi. “Il y a nécessairement en Dieu (c’est-à-dire la nature infinie), une idée qui exprime l'essence de tel ou tel corps humain sous le caractère de l'éternité7 percevait Spinoza.
        Cette immortalité de poète, éthérée et consubstantielle à la nature, a une existence bien plus concrète que ce qu’ont généralement osés se représenter même ceux qui l’avait devinée. En effet, comme dans toute région finie de l’espace, le nombre de possibilités dans les associations atomiques est toujours un nombre fini, il en résulte qu’à travers la multitude infinie de mondes, toutes les situations physiques finies sont reproduites une infinité de fois. “Certains mondes sont non seulement si semblables entre eux, mais encore si parfaitement et absolument pareils en tous points, qu'aucune différence ne les distingue”8 disait Démocrite, lorsqu’il fermait les yeux et voyageait par la pensée dans ces contrées éloignées, où il rencontrait “d'innombrables Démocrites9 identiques à lui. Chaque chose finie est réalisée dans une quantité inimaginable d’histoires. Ici, dans nos mains, toute chose finie est mortelle et décomposable, mais son essence demeure éternellement réalisée à travers l’infinité des mondes. Dans un autre temps, dans un autre lieu, la matière se réorganisera dans son ordre actuel et te donnera une seconde fois la lumière de la vie. En fait, tout homme a déjà existé une infinité de fois, et reviendra encore et encore. “Tournons nos regards vers l'immensité du temps écoulé, songeons à la variété infinie des mouvements de la matière: nous concevons aisément que nos éléments de formation actuelle se sont trouvés plus d'une fois déjà rangés dans le même ordre, mais notre mémoire est incapable de ressaisir ces existences détruites, car dans l'intervalle la vie a été interrompue”10 expliquait Lucrèce.
       
Tout esprit est bien plus vaste que ce qu’il perçoit actuellement. Les autres corps dotés d’une organisation cérébrale définissant un sentiment d’exister absolument identique au mien sont d’autres parties de mon être. Ces autres corps ne sont pas des autres mois, c'est moi ! J'éprouve le même sentiment d'exister partout, et je n'ai pas plus de réalité ici, là-bas, ailleurs, dans le futur ou dans le passé. Par rapport à ma conscience actuelle, ces autres existences sont un peu comme ces vieilles photos sur lesquelles je me surprends parfois à me découvrir dans des instants étranges, que j’ai manifestement vécus, mais dont il n’y a aucune trace dans ma mémoire présente. Du point de vue de l’instant où j’écris ces lignes, je ne suis pas plus étranger au moi que je me souviens avoir été il y a quelques années, ni au moi qui a oublié ce qu’il a vécu, ni non plus au moi que je suis ailleurs et dont il n’y a aucune trace ici. Mes états de conscience ne sont pas continus, mais s'enchaînent les uns les autres et placent mon essence unique dans toutes les situations possibles.
        Etant donné que par mon corps présent, je ne suis actuellement qu’un mode fini de mon être infini, mes pensées n’ont aucun pouvoir d’action sur ce qui se passe, de toute façon, ailleurs, dans les autres parties de mon être. Par conséquent, mes décisions doivent uniquement concerner mon corps présent, dans ce monde fini. La conscience de la multiplicité de son existence n’a pas d’incidence sur la conduite de sa vie dans la pratique. Cette compréhension ne change presque rien aux choix que l’esprit doit faire durant ses manifestations finies. Elle bouleverse en revanche son émotionnel métaphysique, en lui offrant la chance d’adoucir sa tristesse liée à l’idée de la disparition de son être, et de tous ceux qu’il a aimés.
        La compréhension de l’éternité des essences ne mène pas à une disparition des sentiments liés à notre finitude, mais elle constitue une invitation à leur sublimation. L’existence sensible de tout être connu demeure éphémère, et la limite au champ d’une mémoire humaine laisse à chaque chose aimée, à chaque événement vécu, une place irremplaçable dans nos souvenirs, dont nous pouvons désormais encore mieux affirmer l’éternelle vérité. La compréhension de la permanence des essences métamorphose notre rapport au temps. Elle transforme chaque instant vécu en un fragment d'éternité, engendrant ainsi, une forme de salut immanent ; c’est-à-dire des sentiments métaphysiques bien différents de ceux généralement associés à la fable sur la vie après la mort. L'âme éveillée à la conscience de la totalité du temps n’espère pas un lieu surnaturel pour y poursuivre indéfiniment l’existence. Ce lieu, elle le possède déjà. Son temple, c’est la nature ; son sanctuaire, l’univers infini et matériel. Et même si, elle devine au sein du cosmos renfermant l’infinité des possibilités, l’existence de mondes où le déroulement de sa vie est merveilleux, elle ne saurait tenir ces lieux comme l’aboutissement final de l’existence. Aucune planète n’est indestructible comme le paradis biblique. Même dans le plus heureux des mondes matériels, l’existence est temporellement limitée par la mort, et aucun être ne voit l’infinité de ses désirs réalisés dans la réalité sensible. Au contraire, comme l’existence n’a ni véritable commencement ou fin, c’est bien plutôt dans l’adhésion à cette compréhension que se trouve la voie du salut véritable. En vérité, seul l’amour de la Raison universelle peut donner toute sa force à cette connaissance, élever jusqu’à la complète conscience de soi, et insuffler la paix parfaite du sage. En effet, lorsque l’homme libéré réalise la dimension cosmique de son être, il pressent sa puissance de vaincre ici et ailleurs, et devine alors du fond de son Désir actuel, la totalité de ce qu’il est, réalisé à travers l’infinité des mondes. L’homme libéré ne se reconnaît désormais plus par son corps actuel. Il ne se comprend que par son Désir intime, cette joie éternelle qui le dépasse complètement.
        Ainsi, l’éternité des essences est non seulement une conséquence inévitable de l’infinité des possibles réalisée, mais cette propriété de l’univers matériel s’accorde et renforce notre idéalisme héroïque. Ce que tu es, en ce monde, par ce corps, c’est la concrétisation d’une des formes d’existence de toi-même. Vois dans cette chance finie et mortelle, l’occasion de graver quelques unes de tes joies dans le cosmos. Cueille le jour sans tarder. La vie périt par le délai. L’éternité n’attend pas. L’éternité, c’est ici et maintenant. Même si ta mémoire et tes sens limités t’empêchent de l’apercevoir clairement, la reconnaissance de l'universalité de la Raison te permet désormais d’entrevoir la totalité du réel et de percevoir la dimension cachée de ton être. La mort est une illusion. Tout est éternel. Il n'y a jamais eu un temps passé où nous n'existions pas, et il n'y aura jamais un futur où nous cesserons d'être. Vois que la peur de ne plus être n’a pas de fondements. Elle ne tient qu’à l’ignorance de la réelle nature des choses. Débarrasse-toi de cette peur absurde, et épanouis ton sentiment d’exister, ici, dans l’éternité.
        Animé par l’amour de la Raison universelle, le sage s’emplit de la joie que lui procure cette existence miraculeuse, au point de ne presque plus ressentir de tristesse face à la mort. Il se comprend et se ressent d’essence divine. Le sort pourra le persécuter et le réduire en poussière, mais rien, ni personne ne peut lui arracher cette vie indépendante qu’il se donne dans les siècles et dans les cieux.

 

L’Indépendance Radicale de l’Homme Libéré

 

        Au contraire de la peur primaire que la plupart des hommes éprouvent devant la matière et l’infinité des mondes, cette vision me subjugue. Ce cosmos aveugle est le seul à faire de mon être intime, une singularité libérée de toute volonté extérieure. Je m’appartiens totalement. Le matérialisme de Démocrite est extraordinairement libérateur. Loin des extrapolations fantaisistes de la psychanalyse, ou des dérives totalisantes de la sociologie, pour Démocrite, l’ordre de notre âme matérielle provient d’abord du hasard, dont la source originelle réside dans le tourbillon d’atomes désorganisés que nous inspirons. Tous ceux qui ont oublié de penser avec la matière physique ne peuvent concevoir l’individu que comme le résultat combiné de la génétique et du conditionnement social. En réalité, le tourbillonnement des atomes est la source d’une variabilité supplémentaire pendant la genèse des corps et des cerveaux, qui confère à l’individu une singularité unique. Du fait de l’agitation moléculaire puis cellulaire, les vrais jumeaux n’ont pas les mêmes empreintes digitales, et ne possèdent pas non plus les mêmes cartes neuronales. Mes gènes et mon histoire influent tous deux grandement sur mon architecture cérébrale, mais ces deux déterminismes cumulés sont loin de contenir assez d’information pour définir l’état de toutes mes connexions neuronales ; qui évoluent en grande partie aléatoirement. Mon essence n’appartient donc ni à mon ethnie, ni à cette société qui m’a fait naître, mais seulement à moi-même. Ce que je suis pourrait exister dans une autre civilisation, dans un autre temps, dans un autre corps, certainement aussi dans un corps non-humain, et donc de fait, j’ai existé, j’existe et j’existerai ailleurs.

        Là où les théologiens et leurs successeurs modernes en philosophie, en psychologie et en sociologie continuent d’imaginer des liens de Causalité fictifs entre des catégories qui n’ont rien à voir entre elles, comme jadis lorsqu’ils voyaient un lien entre un acte immoral et le lieu où s’abat la foudre, pour un philosophe de la nature, les causes extérieures sont un ordre aveugle qui n’a pas de signification pour le cœur de son être. Toute individualité consciente est certes uniquement le produit cumulé de causes matérielles, génétiques, culturelles, historiques, émotionnelles... mais sa signification ne se réduit pas à ces causes inférieures. Loin de nier que des structures externes à l’âme soient des conditions de possibilité indispensables à son existence (gènes, langage, civilisation, société...), si l’homme libéré possède bien une essence propre, alors sa signification n'apparaît qu’au niveau supérieur, dans le sentiment d’exister, même si celui-ci est entièrement engendré par des éléments du monde matériel. En effet, la signification des essences est toujours contenue dans les essences, et non dans les éléments qui les constituent. Par exemple, les propriétés géométriques du triangle proviennent de la seule essence du triangle et ne se trouvent pas dans les points et les segments qui le dessinent. De même, les désirs associés à telle ou telle essence humaine découlent comme des propriétés de cette essence, et ne proviennent pas des éléments qui l’ont composée. Ainsi, vouloir réduire les désirs intimes de l’homme libéré à ses causes antérieures serait comme tenter d’expliquer les particularités des objets complexes sur le seul plan atomique. “Il serait possible de décrire toute chose scientifiquement, mais cela n’aurait aucun sens. Ce serait une description sans signification, comme si l’on décrivait une symphonie de Beethoven comme une variation d’ondes de pression1 expliquait Einstein.

        Si l’on analysait une bactérie à l’échelle atomique, on verrait des chocs et des mouvements de particules, mais à partir de ce seul niveau inférieur, on ne saisirait rien de la “volonté” de survie qui a émergé avec les réplicateurs. Il serait complètement absurde d’attribuer une signification vivante aux atomes, même s’ils fondent tous les effets du vivant, car la volonté de survie n’apparaît qu’à l’échelle supérieure établie par les réplicateurs. De même, vouloir comprendre le sentiment de soi d’un esprit libéré par ses diverses causes antérieures, c’est se tromper d’au moins une dimension dans l’ordre des valeurs apparues dans l’univers. Seules les âmes impuissantes sont éventuellement réductibles à un niveau inférieur, parce qu’elles ont abandonné leur essence et pallient à leur néant existentiel en se raccrochant à un ordre extérieur. L’homme libéré, cette lumière des lumières, a compris que Dieu est aveugle, comme les causes qui l’entourent. Il ne cherche pas à résumer son être à un ordre qui lui donnerait un sens. Il ne cherche pas, dans le monde inférieur à son individualité consciente, des causes pour trouver sa valeur. Le seul moyen de saisir la portée de son existence se trouve dans son cœur d’enfant, dans les désirs intimes nés de son sentiment d’exister.

 

        L’homme libéré célèbre la fin de toute forme de théologie et proclame son indépendance. Dès lors, il refuse tout ordre qui ne lui apparaît pas clairement en accord avec sa Raison intérieure. Il veut vivre selon les seuls principes qu’il établit lui-même à partir de sa compréhension de la nature. S’il estime bien des valeurs et tant de belles choses produites par les civilisations, c’est pour les choisir et les vivre librement, car il condamne les âmes impuissantes qui se sont soumises à leur culture et l’on transformée en un instrument d’autorité. Rejette donc tous les conformismes, traditions, et systèmes arbitrairement imposés, et offre-toi ce mode d’existence le plus libre qui soit. Epicure t’invite à réaliser, sans tarder, cet idéal autodidacte: “Fuis toute culture, bienheureux, à voiles déployées”2. “L’étude de la nature ne forme ni des vantards, ni des fabricants de formules, ni des individus exhibant la culture convoitée par le plus grand nombre, mais des hommes fiers et indépendants, qui font grand cas de leurs biens propres, et non de ce qui résulte des circonstances.”3 “Usant du franc-parler de celui qui étudie la nature, je préférerais dire tel un oracle, ce qui est utile à tous les hommes, quand bien même personne ne me comprendrait, plutôt que d’approuver les opinions courantes, pour récolter les louanges qui tombent du plus grand nombre.”4 “Jamais je n’ai voulu plaire à la foule, car ce qu’il lui plaît je l’ignore, et ce que je sais est loin de sa compréhension”5. “Tout ceci n’est pas pour la foule, mais pour toi, car nous sommes l’un à l’autre un assez vaste théâtre”6. “Ne dépendre que de soi-même est, à notre avis, un grand bien”7. “Quand on se suffit à soi-même, on arrive à posséder ce bien inestimable qu'est la liberté”8.
        Amoureux de l’autonomie, l’homme libéré accorde une importance primordiale au cœur de l’individu contre tous les diktats culturels et idéologiques, des communautés, des états et des sociétés. “C'est la personne humaine, libre, créatrice et sensible qui façonne le beau et exalte le sublime, alors que les masses restent entraînées dans une ronde infernale d'imbécillités et d'abrutissements”9. “Ceux qui se déchaînent contre les idéaux de Raison et de liberté individuelle et qui, avec la force brutale, veulent réduire les hommes en esclaves imbéciles de l’état, nous estiment équitablement leurs adversaires irréconciliables”10 lançait Albert Einstein.

        Ennemi de l’ignorance, et donc désireux d’offrir son savoir, l’homme libéré rêve avant tout d’individus libres et autonomes. Il invite chacun à penser par lui-même. “Beaucoup de réflexions et non beaucoup de connaissances, voilà à quoi il faut tendre”11 recommandait Démocrite, pourtant notre premier encyclopédiste. Le sage s’oppose et prédit l’échec de tous ceux qui veulent formater les esprits. Les désirs intimes ne s’enseignent pas. Si les principes qui nous guident doivent découler logiquement de notre compréhension de l’univers, la tonalité que prennent nos raisons intimes n’existent que par la seule nécessité interne de l’individu. Ils sont la manifestation de son essence dans les circonstances du monde présent. Un maître à penser peut aider à les clarifier et à les développer, mais leur véritable fond ne se transmet pas. Par conséquent, “si quelqu'un demande « pour quel but doit-on aider un autre, se rendre la vie plus facile entre nous, faire de la belle musique ensemble, avoir des pensées inspirées ? » on devrait lui répondre « si tu ne sens pas les raisons, personne ne peut te les expliquer ». Sans ces sentiments primaires nous ne sommes rien et aurions mieux fait de ne pas exister du tout”12 expliquait Einstein.

        Loin des théologiens, le sage ne prétend pas changer le cœur des hommes, mais seulement bâtir les conditions pour épanouir le Désir de chacun. Il rêve d’une société avancée qui libérera les individus des contraintes de survie dues à notre condition animale, où l’individu ne sera plus une pièce assignée à une fonction après avoir reçue son certificat de conformité. Multifactoriel en notre nature, aucun critère académique ne sait nous résumer. L’homme libéré condamne tous ceux qui croient savoir à l’avance ce que vous êtes ou non vraiment capable de faire. Laissons au seul cours de notre vie, la sage décision de nous juger. L’homme libéré rêve d’un monde qui donne à l’individu sa chance d’entreprendre, qui laisse à chacun le choix d’étudier, d’inventer, de créer ce qui lui est cher. Il veut offrir à chacun l’occasion de réaliser ses rêves, et sait aussi que par cette voie, il obtiendra sur le long terme de meilleurs résultats pour tous. Ceux qui ont le plus fait progresser l’humanité n’ont pas et ne pouvaient pas être présélectionnés à l’avance pour leur génie. “L’imagination est plus importante que le savoir”13 concluait victorieusement Einstein.

 

 

L’Amour de la Sagesse

 

        De par sa volonté d’affirmer son être et de résister à toutes les causes extérieures qui veulent l’affaiblir, le dominer ou le détruire, l’homme libéré se veut invincible en son cœur. Là où les âmes impuissantes se réfugient dans les mensonges, lui exalte sa puissance intérieure. “C'est dans les dangers qu'il faut observer l'homme, c'est dans l'adversité qu'il se révèle: alors seulement la vérité jaillit de son cœur1 chantait Lucrèce. Même dans les pires circonstances, l’homme libéré préfère la vérité qui balaye au mensonge qui empoisonne. “Il est beau, de penser droit quand on est dans le malheur”2 disait Démocrite.

        L’homme libéré se sait faillible, mais il ne se laisse pas diminuer par la peur de l’échec. Il avance sans se laisser tourmenter. Il s’efforce d’agir pour le mieux. Le véritable sage qui verra un tel homme échouer, le considérera son égal. Confronté à ses défauts et ses erreurs, le sage reconnaît tout. Il trouve un plus grand plaisir dans le sentiment de se sentir capable de reconnaître la vérité, que dans le refuge que lui procurerait le mensonge. Le sage a plus de plaisir dans le respect de soi-même, que dans n’importe quelle déception que peut lui infliger le monde. Il est toujours clair et lucide en son cœur. Il est héroïque et veut le vrai sur lui-même et sur tout ce qui l’entoure. Il veut être authentique. Pour cela, il vit pleinement ses joies comme ses tristesses. A aucun moment, celles-ci ne menacent son équilibre existentiel, ni ne dénaturent sa pensée. N’ayant plus peur de laisser vivre pleinement ses émotions, le sage se révèle à la fois plus fort et en même temps plus sensible. Sa reconnaissance des vérités douloureuses, qu’il admet sans chercher à les refouler, rend sa présence insupportable aux âmes impuissantes. Par sa promesse de sincérité envers lui-même, le sage ne fuit jamais la vérité. Il ne se laisse vaincre ni par les coups du sort, ni par ses échecs, ni par les erreurs de sa propre pensée. “Dans la recherche commune des arguments, celui qui est vaincu a gagné davantage, à proportion de ce qu’il vient d’apprendre”3 enseignait Epicure. “La recherche de la vérité est plus importante que sa possession4 aimait dire Einstein.

        L’homme libéré a renoncé à fuir le réel. Il a aussi refusé de se construire un ego compensatoire, mais il préfère jouir du plaisir de reconnaître la vérité, ses fautes comprises. “Le commencement du salut, c’est la reconnaissance de sa faute5 enseignaient Démocrite et Epicure. Le sage ne fuit pas ce qui l’a condamné. Il se voue innocemment à la vérité. Sa vie est une célébration du culte de la Raison. Il écoute sans craindre. Insensible aux flatteries et aux moqueries, il ne connaît ni la vanité, ni toutes les parures qui cachent ou comblent le vide des âmes impuissantes. Il ne vit qu’avec la seule vérité rationnelle qu’il forge et affirme en lui-même. De sa compréhension de la réalité naissent ses sentiments légitimes. Souvent confronté à ses erreurs, ses sentiments s’ajustent alors immédiatement à la nouvelle vérité établie. Dépourvu de craintes, il s’ouvre à la critique et cultive le doute perpétuel. Il invite les autres à le critiquer. Il remercie et admire parfois ses détracteurs les plus pertinents. Grâce à eux, il sait qu’il va devenir meilleur. Le sage peut être déçu ou attristé, mais jamais blessé. Il ne craint aucune parole, aucun jugement, encore moins les sarcasmes et les insultes. Il n’y a rien de commun entre le fond de son être et le reste du monde. Personne ne peut l’honorer ou le déshonorer. “Ce qui est bienheureux et incorruptible n’a pas soi-même de troubles ni n’en cause aux autres, de sorte qu’il n’est sujet ni aux colères ni aux faveurs ; en effet ces choses-là ne se rencontrent que dans ce qui est faible6 enseignait Epicure. Par conséquent, “quand les sots se moquent du sage, celui-ci n’y prête aucune attention”7. “C'est magnanimité que supporter avec calme le manque de tact”8 “Celui qui se contente de se prouver à soi-même non par mépris des autres, mais pour l’aise et le contentement qu’il en a en sa conscience, montre que la Raison vit en lui, et il s’accoutume alors à prendre plaisir de lui-même”9 disait Démocrite.

 

        Le germe de la sagesse est présent dans tout esprit dont la disposition originelle du sentiment de soi lui a conféré une confiance innée en sa propre Raison, mais la sagesse n'éclot véritablement qu’après que l’esprit ait pris conscience de sa complète sincérité intellectuelle et sentimentale, lorsque la reconnaissance de cette puissance produit une satisfaction intérieure qui libère l’amour de soi primitif de ses bases psychologiques incertaines, en le transformant en un amour intellectuel de soi, auto-entretenu par la disposition de l’intellect. L’admiration de la sincérité de ma pensée, avant même que celle-ci ne soit encore associée à un objet particulier me donne accès à ma Raison intime dans sa configuration la plus pure, c'est à dire ne possédant que l'idée de moi-même. Cette vénération de ma capacité à la vérité est une déification du principe directeur de ma pensée, indépendamment d’aucune réussite ou échec vécu. C’est le plus pur amour de la vérité, le véritable amour philosophique: l’amour de la Raison universelle.

        La sagesse est donc une disposition acquise de l’âme. Elle n’est pas vraiment une faculté qui se transmet ou s’enseigne, mais un idéal plus ou moins présent selon les cultures, et auquel l’esprit peut vouloir se convertir. L’esprit en formation qui tend vers la sagesse contemple son être, ressent son essence, se découvre lui-même et apprend à respecter les choix issus de sa conscience. En développant démesurément l’amour intellectuel de ses pensées, l’esprit confère à ses idées la solidité de connaissances établies, et accroît sa capacité à créer des raisons intimes véritables. Il manifeste son pouvoir de faire vivre ses causes intérieures contre l’ordre des causes extérieures. Ainsi, à partir de l’amour intellectuel de soi s'instaure un cercle vertueux de la joie et de la liberté. Au contraire, celui qui ne jouit pas de la complète sincérité n'a pas la pleine confiance en sa Raison, et sa pensée dépersonnalisée l’empêche de vivre les idées jusque dans son cœur. Sans confiance de l’intellect pour lui-même, la pensée n’a pas de vigueur, même dans ce qu’elle comprend clairement. Qui n’a pas la pleine franchise ne peut produire de pensées ou de sentiments véritables. Qui ne croit en lui-même ment toujours.

        Dans l’âme désordonnée, la Raison est perçue comme un commandement, opposé aux passions primaires ou aux désirs refoulées qui dominent désormais. La pensée rationnelle est alors ressentie comme une contrainte externe opposé à la fausse liberté qui règne dans l’âme, à l’inverse du sage chez qui l’entendement est la source de la volonté, et la Raison toujours au cœur de la pensée intime et de la liberté.

        La joie qui émane de la sincérité de sa conscience, gagne en intensité avec l’exercice de la méditation sur soi et sur le monde. Le cœur du sage est animé par l’amour le plus pur, le plus sincère et le plus puissant qu’un esprit puisse avoir pour lui-même ; un sentiment de gloire intérieure à l’opposé de l’humilité, mais qui ne doit pas non plus être confondu avec la fougue irrationnelle de la jeunesse, l’arrogance des sots et des malpolis, et est même le contraire de la vanité et autres parures superficielles venant du mensonge envers soi. Cet amour, cette force capable de résister à l’adversité, et d’imposer le produit de sa conscience au monde défini notre liberté. La disposition interne de chaque microcosme confèrent à chaque être humain une certaine capacité à affirmer sa puissance d’exister, ici et maintenant.
        Seul, le sage tend donc vers la gloire en lui-même. Seul, à chaque instant, sa pensée construit sa vérité en son cœur. Il avance résolument. Apaisé en son être, il contemple sa chance d’exister et tend vers ce qu’il comprend comme le juste, le bien, le beau. Loin des mensonges de l’orgueil et de l’humilité, loin des caprices de la gentillesse et des bêtises de la méchanceté, le sage est simplement vrai. Il n’a aucune faiblesse refoulée à compenser, mais il s’emploie seulement à exalter au mieux ses désirs intimes, c’est-à-dire sa joie dans cette existence.
        Suite à sa conversion philosophique, apparaît en lui un profond désir de suffisance à soi. En se voyant comme une essence singulière, isolée et entourée de causes extérieures, l’esprit du sage réalise que tant d’affects psychologiques le traversent sans pour autant provenir ou s’accorder avec son essence. L’analyse de l’origine de ses propres passions mène à réaliser combien la plupart sont si souvent absurdes et illégitimes. L’esprit comprend que tous ces affects menacent de le détruire en le rendant esclave du monde extérieur. Ceux-ci risquent de lui ôter sa seule chance d’exister véritablement. Cette compréhension fait naître en lui l’idéal de vivre non selon l’agitation des causes extérieures, mais pour ses raisons intimes. Renvoyé à lui-même, le sage développe un désir de recentrage, qui mettra de coté le faux-soi contingent, et exaltera le fond de son être. La puissance intérieure du sage s’élève alors contre toute impuissance contaminant le cœur de son âme. Sa volonté de résister aux faiblesses se renforce. Le sage rejette tout ce qui l’invite à plier. Lorsqu’il réalise une de ses fautes, celle-ci provoque en lui-même une tristesse, un dégoût qui l’invite immédiatement à la vaincre d’autant plus fortement. Rempli d’aversion pour toute forme d’impuissance psychologique, sa force se construit par le rejet de la faiblesse. Dès lors, naît en lui cette condamnation des morales décadentes qui excusent, justifient, compatissent voir encouragent l’impuissance de l’âme.
       
Atteint d’une grave infection qui devait finir par le terrasser, Spinoza montra jusqu’au bout une fermeté stoïque, allant jusqu’à réprimander ceux qui le plaignaient et montraient peu de courage ou trop de sensibilité. “La pitié est, de soi, mauvaise et inutile dans une âme qui vit selon la Raison”10 avait-il prévenu. “Partageons les sentiments de nos amis, non en nous lamentant, mais en prenant soin d’eux”11 exigeait Epicure. Dans l’antiquité, à l’époque de la fierté païenne, avant que les âmes impuissantes ne s’emparent de la philosophie et que leur ressentiment n’inverse les valeurs morales, toutes les écoles recherchaient cette fermeté d’âme. La force intérieure du sage doit redevenir l’idéal à atteindre, tandis que l’impuissance de l’âme doit cessée d’être excusée, pour être reconnue comme la mère des vices que chacun doit être appelé à vaincre en lui-même. Les vices viennent de la faiblesse. Le sage les a fait périr avec elle.

 

        Le sage est toujours lui-même en son for intérieur, animé par sa gloire existentielle. Le bonheur existentiel du sage est immuable et éternel. C’est un bien immortel au fond de son âme. Même si ses désirs ne sont pas actuellement réalisés dans ses émotions ou dans sa mémoire, il y tient héroïquement dans son cœur, et les devine réalisés à travers le cosmos. Le sage se ressent comme une divinité à l’intérieur du cosmos. Il est au-dessus de la souffrance sensible et ne fuit pas l’instant présent pour une espérance sans cesse différée. Il affirme son être dans le présent, et ce présent ressenti sous le caractère de l’éternité vaut autant que le passé ou l'avenir. Le sage recherche évidemment le succès de ses désirs et donc la plus grande joie sensible, mais la joie rationnelle de ressentir son être demeure, en toute circonstance, de loin la plus importante. Sans elle, toute joie sensible serait vaine, et il ne se sentirait guère exister plus qu'un animal, esclave de passions qui ne lui appartiennent pas. Là où les âmes impuissantes sont confrontées à l'absurdité de leur existence, et s’enfuient dans des aspirations théologiques pour combler désespérément le sens qui leur manque, le sage affirme simplement sa puissance d’exister en ce monde. Il ne se cherche ni dans le passé, ni dans l’avenir, ni dans un autre monde. C’est au contraire dans la conscience de ses désirs présents, en cueillant simplement le jour, qu’il ressent le mieux son éternité.
        Ainsi, après l’apparition de la conscience primaire, avec les vertébrés, puis l’émergence relativement récente de la conscience d’être conscient chez les hommes préhistoriques, est apparu, depuis seulement quelques millénaires, un troisième niveau de conscience, celle d’êtres que l’on a appelés: sage, éveillé, surhumain, incarnation du Dieu... parce que ce manifestait en eux la conscience de la totalité. L’âme de tels êtres est délivrée des angoisses métaphysiques qui rongent plus ou moins consciemment le cœur des hommes. En effet, lorsque de la meilleur compréhension que la pensée puisse se former du réel, il apparaît les plus solides raisons d'anéantir toute peur métaphysique passée, le triomphe total de la Raison délivre alors l’âme de ses tourments les plus profonds et l'amène à la paix parfaite: cet état du sage accompli que Démocrite et Epicure appelaient ataraxie. Même face au doute perpétuel, l’âme d’un tel être ne saurait plus être troublée tant ses idées découlent maintenant de la meilleure connaissance possible, et que cette sincérité dépasse tout en conservant l’impasse sceptique. L’esprit qui serait complètement envahi par cet amour de la vérité ne craindrait plus ni l’inconnu, ni la mort, ni la fatalité...

 

 

        En conclusion, le sage amoureux de la Raison universelle possède à la fois des similitudes et des oppositions avec d’autres figures revendiquant elles-aussi la possession de la sagesse.
        Par sa conscience d’accéder à l’absolu, notre sage présente, dans sa forme et dans ces manifestations, des ressemblances certaines avec le religieux, ce qui peut justifier l’emploie d’un vocabulaire commun pour les décrire, à condition de ne jamais négliger que sur le fond, ils s’opposent définitivement. Le sage philosophique est lavé du mensonge millénaire des hommes, et son salut procède d’abord de sa quête de la vérité elle-même, et seulement éventuellement ensuite les idées qu’il a comprise, là où le religieux est corrompu dès le départ par des peurs, des préjugés et des dogmes.
        Pareillement, si la paix parfaite de l’âme peut évoquer certaines conceptions orientales ou stoïciennes, notre sage diffère notablement de l’indifférence sceptique ou du renoncement fataliste. La paix du sage amoureux de la Raison universelle n’est pas un détachement ou une insensibilité, mais seulement une absence de troubles existentiels et métaphysiques acquise grâce à une compréhension plus profonde du réel. La possession de cette conscience supérieure ne s’oppose nullement à la vérité des émotions de la vie présente. Celles-ci conservent tout leur sens face aux événements tragiques ou heureux. Toutefois, à la différence de l’humain ordinaire, les événements ne peuvent plus entamer la consistance du soi. Ils n'ont plus la capacité de détruire les fondements de l’existence. Chez le sage amoureux de la Raison universelle, les bases du soi sont devenues indépendantes de toutes circonstances, comme posées sur des fondations indestructibles.
        Enfin, les pseudo-sagesses pessimistes et fatalistes prônent le renoncement du Désir parce qu’elles sont construites sur l’idée qu’il existe une opposition fondamentale entre la fougue désirante de l’homme libéré et l’idéal de paix parfaite liée à la figure du sage. Au contraire, la présente doctrine affirme l’inséparabilité de l’homme libéré et du véritable sage, en réduisant ces deux figures à des idéal-types émanant d’un cœur similaire, et se manifestant dans les mêmes individus. En effet, le sentiment glorieux de puissance venant du sentiment de soi qui fonde un respect indéfectible pour la vérité (le cœur du sage philosophique), quelles que soient les choses terribles à entendre, est la même force qui produit le respect absolu pour ses sentiments et idées construites (le cœur glorieux de l’homme libéré), même si ceux-ci doivent désormais défier l’ordre du monde. En faisant fusionner les sentiments héroïques nés de la conscience de sa finitude avec la paix parfaite provenant de la perception de son éternité, la vraie philosophie scelle l’union de la volonté de créer à la joie de contempler ; ce sommet de l’âme atteint par le sage désormais capable de lire dans son cœur désirant et agissant en ce monde éphémère, l’image de son soi immuable, entièrement réalisé à travers l’infinité des mondes.

 

 

Fondements de notre Morale Matérialiste

 

        La nature est neutre moralement. Elle a engendré l'ensemble des possibilités sans favoriser particulièrement les valeurs humaines plus que les autres. L’homme est une partie de la nature, mais le sens des valeurs humaines n’est pas fusionné au principe fondateur de tout. L’univers possède différents niveaux d’organisation dans lesquels existent des valeurs spécifiques. La nature a engendré l’homme mais elle ne le reconnaît pas dans sa particularité. Avec la neutralité morale de la nature divine, les hommes et leurs sociétés évoluent librement et se trouvent confrontés au défi de l’injustice.
        Spontanément, tout homme tend égoïstement vers la réalisation de son plaisir individuel, toutefois les milliards d’années d’évolution nous ont enseigné que l’harmonie et l’altruisme sont bien plus performants que l'égoïsme aveugle. Afin d'accroître les chances de réaliser ses désirs, l’individu civilisé reconnaît l’existence implicite d’un contrat naturel avec ses semblables afin de s’entraider et de ne pas se faire de tort mutuellement. La vision de ce principe, que le sage comprend comme universel, engendre chez lui le désir intime d’une société équitable et fraternelle. Dans certaines lois et dans certains principes moraux, il voit se dessiner un idéal atteignable auquel il tient profondément, et il souhaite s’y conformer. Loin des ignorants qui suivent l’autorité arbitraire d’un ordre qu’ils ne comprennent pas, “l’homme libre et juste est celui qui connaît la vraie raison des lois1 expliquait Spinoza.
        Dans l’univers aveugle, toute idée morale n’est pas relative. Le sage est la mesure de toute chose. Le sage a su percevoir suffisamment correctement la nature de la réalité pour en déduire ses conséquences universellement vraies. Parce qu’il a compris que le Désir est constitutif de l’essence même de l’homme, il a proclamé le droit de chacun à la recherche du bonheur. Lorsque le sage rencontre les injustices engendrées par l’ordre aveugle du cosmos, elles provoquent en lui le désir d’achever le travail de Dieu. Le sage défend alors des principes moraux non plus seulement par égoïsme intelligent, mais désormais par idéal d’imposer l’ordre juste qu’il a dans son cœur. Sa morale n’est plus vécue comme une contrainte nécessaire, mais devient elle-même un désir personnel. Le sage est animé par sa conscience morale et tient fermement à ses principes même au-delà de l’intérêt procuré par le contrat social. Il apporte son aide à des êtres et des groupes d’êtres qu’il domine parfois complètement, et dont il sait qu’ils n’ont pas la moindre chance de lui rendre un quelconque retour. Ainsi, “le comportement moral de l’homme se fonde efficacement sur la sympathie et les engagements sociaux, et il n’implique nullement une base religieuse”2 répétait Albert Einstein.
        Un demi-millénaire avant le début de l’ère chrétienne, Démocrite demandait à “ceux qui ont les moyens de prendre sur eux et de venir en aide à ceux qui n’ont rien”3. Porté par ses idéaux moraux, Démocrite s’était mis à parler du plaisir de soi-même comme fondement de sa sagesse, et propageait la conscience morale, un enseignement qui allait laisser de lui le souvenir d’un sage légendaire, même dans les écoles rivales: “qui pouvons nous lui comparer en ce qui concerne non seulement l'ampleur du talent, mais aussi pour la grandeur d’âme ?4 demandait Cicéron.
        Selon Démocrite, “l'homme qui fait le mal doit d'abord sentir la honte dans ses propres yeux”5. “Même lorsque tu es seul, ne dis rien ni ne fais rien de blâmable. Apprends à te respecter beaucoup plus devant ta propre conscience que devant les autres”6. Ne t’autorise pas du fait que personne ne connaîtra ta conduite à plus mal agir que si ton action était connue de tous. C’est devant soi-même que l’on doit manifester le plus de respect, et il faut instituer ce principe dans ton cœur: n’y laisse rien pénétrer de malhonnête7. Loin de l’obéissance aveugle à l’autorité ou à une injonction catégorique, loin du sentimentalisme compassionnel, de l’attrait d’une récompense, des promesses de paradis, de la peur d’une sanction ou du regard des autres.... à bien y regarder, il y a dans le plaisir de soi-même le plus haut degré d’exigence morale, parce que cette joie indépendante se fonde sur un véritable choix conscient de ce qui est juste à ses yeux. “L'homme généreux n’est pas celui qui cherche un retour, mais celui qui fait du bien son choix”8 expliquait Démocrite. Ainsi, c’est son bonheur au fond de sa conscience qui suscitait en Démocrite son désir intime d’accomplir ce qui lui semblait équitable. “Les grandes joies proviennent du spectacle des actions honnêtes”9 disait-il. C’est parce que le sage est envahi par l’amour de lui-même, qu’il éprouve de la joie à travers les actes moraux qu’il accomplit. “La béatitude n'est pas la récompense de la vertu, c'est la vertu elle-même10 conclut l’Ethique de Spinoza.
        La conscience élargie de soi, et une vue plus globale des problèmes engendre une identification plus grande avec la souffrance. A la différence du petit ego de l’humain ordinaire, produit par un champ de conscience limité, et totalement prisonnier de son horizon, le soi du sage est une puissance supra-personnelle, productrice d’idéaux universels, qui vivent et renaissent éternellement dans son cœur, et dans ceux d’autres êtres. Portée par ses idéaux rationnels, l’âme du sage est envahie par le plaisir des belles choses qu’elle aime en ce monde. “Il est non seulement plus beau de faire du bien que d’en recevoir, mais aussi plus agréable ; rien, en effet, n’est aussi fécond en joies que la bienfaisance11Le sage est plus enclin à donner qu'à recevoir, si grand est le trésor qu'il a trouvé dans sa suffisance à soi12 confiait Epicure. Selon les épicuriens, le sage sait mourir pour son ami. Il peut librement choisir de se sacrifier, même en sachant que personne ne saura jamais qu’il a agit ainsi. Dans ces derniers instants, c’est cette joie indescriptible, lorsqu’il réalise lui-même ce qu’il peut être, offert à ce qui l’aime, qui le pousse à un tel acte. Rejetant toutes les faiblesses, l’homme libéré est heureux de réaliser la vérité qu’il a dans son cœur.

Le Miracle du Réel

 

        Peut-être commencez-vous à réaliser que le rationalisme intégral dépasse ses adversaires sur leur propre terrain ? Les secrets de l'univers matériel révèlent que la réalité est bien plus belle que tous les subterfuges inventés par les pseudo-philosophes et les religions qui n'ont pas eu le génie de comprendre la réelle nature des choses. Le matérialisme bien saisi est clairement plus salvateur que les aspirations à la transcendance. Non seulement le cosmos de Démocrite réalise les espérances spiritualistes les plus folles, en nous offrant l’immortalité sur un plateau d’argent, mais notre capacité d’adhésion à cette vision des choses se déploie avec une force qui dépasse sans mesure celle des vieilles croyances dogmatiques, tellement cette image de la réalité découle naturellement du plus haut degré de certitude que la pensée humaine puisse former.

        Démocrite est le père d’une civilisation qui aurait pu se matérialiser. Malheureusement, les fanatismes théologiques l’ont emporté sur cette planète. Il nous aura fallu attendre plus de deux millénaires pour que l’idée d’atomes soit enfin acceptée. Combien de millénaires s’écouleront-ils encore avant de voir triompher le reste de cet héritage ? En dépit des merveilleux élans que furent la renaissance, les lumières et les révolutions pour la liberté.... l’établissement d’une civilisation fondée sur la sagesse attend toujours d’être achevé, un jour, quelque part. Aujourd’hui, les hommes s’imposent technologiquement comme les maîtres et possesseurs de la nature, mais ils ne se sont pas débarrassés des préjugés préhistoriques véhiculés par les religions, qui freinent encore tant de progrès. Les millénaires dominés par la théologie pèsent encore durement sur l'éthique et l’esthétique. Le sens même du mot Raison souffre toujours de l’honteuse définition qui lui a été donné en ces temps reculés, là où la Raison fut jadis réduite à un principe seulement humain, au pouvoir prétendument limité. On continue d’opposer corps et esprit, art et science, poésie et physique, sentiments et pensée rationnelle, plaisir et sagesse... Ô combien je rejette toutes ces aberrations héritées de l’odieuse superstition dualiste. Ô combien je suis triste que la tentative prématurée des révolutionnaires français ait malheureusement échouée à restaurer l’adoration de la nature.
        Aujourd’hui comme hier, il est pourtant grand temps de faire revivre pleinement l’amour de la Raison universelle. Ce sentiment qu’éprouvaient les matérialistes antiques, fascinés par le monde naturel, jouisseurs de la vie réelle et défenseurs de la joie authentique. Cette voie majestueuse qu’emprunta Lucrèce, lorsqu’il décida de chanter la physique d’Epicure dans un poème sur la nature des choses. Ce même élan qui conduisait Léonard de Vinci à fusionner peinture, mathématique, sculpture et mécanique, et qui nous fait unanimement condamner la haine spiritualiste du monde matériel. “Je ne sais pas au nom de quoi la matière serait indigne de la nature divine”1 s’exclamait Spinoza. A contre-courant de millénaires dominés par le désir spiritualiste d’échappement du monde, Einstein se mis à parler de beauté pour qualifier la réalité rationnelle. Nous, non seulement nous comprenons l’omniprésence de la rationalité dans l’univers matériel, mais elle nous émerveille. Ô combien j’aime cette sensibilité. Le naturel, oui, le naturel est miraculeux.

 

Le Plaisir Rationnel

        Amoureux de la nature et de son propre Désir, pour l’homme libéré, la vraie sagesse sera la vie heureuse. Ouvrant la voie vers l’hédonisme, Leucippe proclamait que “la joie authentique est le but de l’âme: c’est la joie que procure les belles choses1. Ces belles choses ne nous sont pas imposées selon un ordre extérieur. Elles n’existent qu’en nous-mêmes. Nous ne désirons aucune chose parce qu’elle serait absolument bonne dans la nature, mais au contraire nous appelons bonnes les choses que nous désirons.
        Mes désirs expriment mon essence, cependant il faut savoir comprendre ses désirs pour ne pas les confondre avec ses opinions creuses, ses instincts primaires, ses impuissances refoulées et les conventions absurdes de son temps qui menacent sa liberté et sa seule chance d’exister véritablement. Trouve parmi tes désirs lesquels expriment ton être, lesquels viennent du fond de ton cœur et manifestent tes idéaux. Loin des insensés, esclaves d’un torrent de passions folles, le Désir rationnel du sage n’est pas une contrainte externe et aliénante qu’il subit, mais il est la volonté qui émane du fond de son cœur et qui prend forme grâce à son intellect. Le bonheur du sage n’a rien de commun avec les satisfactions frivoles des ignorants, ni avec les excès des débauchés. Ce qui a de la valeur, ce ne sont pas tous les plaisirs vides dépourvus de raison tangible, mais au contraire le vrai bonheur naît des désirs solidement construits dans la conscience du sage expliquait Epicure à son disciple Ménécée.
        A l’intérieur de l’esprit pleinement conscient de lui-même, les émotions primaires ont évolué en sentiments réfléchis et en idéaux rationnels qui s’affirment désormais comme puissance et font le droit sur le monde. “Tout désir qui naît de la Raison ne peut être sujet à l'excès”2 disait Spinoza. L’expérience de cette conscience rationnelle me révèle mon essence. Face au spectacle du monde, elle fait naître mes désirs intimes et éveille mes idéaux moraux, esthétiques, techniques... qui forgent mes rêves et guident mes plaisirs. En même temps que de tels désirs se constituent, ma compréhension de l’ordre du monde développe mon sentiment d’exister en l’enrichissant de l’idée de ce je veux être ici, de telle sorte que l’image que je finis par me former de moi-même, et que j’affirme, est une construction secondaire à la fois rationnelle et émotionnelle.
        Dans un esprit harmonieux, l’intelligence rationnelle ne saurait donc être opposée aux sentiments. En effet, les décisions rationnelles du sage ne peuvent être contraintes par ses désirs, car ce sont justement ses idées rationnelles qui produisent ses désirs les plus forts, ceux qui dominent sa vie émotionnelle, et guident son comportement en faisant jaillir sa gloire existentielle. “Il n’est point contraire à la Raison de se glorifier d'une chose, mais ce sentiment peut provenir de la Raison elle-même”3 disait Spinoza. A chaque instant je sens mon pouvoir de juger l’émotion qui m'envahit, en ressentant si elle s’accorde avec mon essence. Je vois alors immédiatement, en toute conscience, si j’ai envie de la vivre pleinement et de l’encenser, ou au contraire de la réprimer et de la vaincre en utilisant la joie venant d’un idéal plus grand. Depuis que cette voie domine en moi, dans mon cœur lucide, clairvoyant, et bienheureux, je réalise que mes raisons et mes sentiments sont les deux noms d’une seule et même chose.
        De par son origine animale, tous les plaisirs de l’être humain ne proviennent certes pas toujours de sa Causalité intime. Même le sage subit les instincts provenant de son corps biologique. En règle générale, il lui appartient de remplir les vœux de la nature. Il suit les plaisirs naturels que les milliards d’années d’évolution ont conféré à son corps, pour le guider au royaume de la vie. “Seule assurément une farouche et triste superstition interdit de prendre des plaisirs4 dénonçait Spinoza. Le sage considère tout plaisir comme un bien, mais il ne croit pas que tout plaisir doive être recherché. Il rejette les passions aux conséquences néfastes, celles qui menacent sa liberté et ses idéaux rationnels, et qu’il domine naturellement grâce à la constance que lui procure son plaisir intérieur. Enfin, et surtout, il lui est donné d’exalter ses plus beaux plaisirs, ceux qui s’accordent et fusionnent avec sa rationalité intime. Cette fois par l’autre côté, nous voyons à nouveau que le Désir intime n’est pas l’ennemi des passions du corps, mais qu’il a besoin des modalités offertes par le corps pour se développer et prendre forme. Les attirances, affinités naturelles et rapports dans le monde présent sont pour lui autant d’occasions de s’y mêler et de se manifester.
        Ainsi, au lieu d’inviter à la caricature du rationalisme, cet état froid opposé à la sensibilité, l’homme libéré veut seulement trier ses désirs afin d’exalter les plus beaux. Il invite chacun à ressentir ses raisons intimes, autrement dit à éveiller son inspiration artistique. Pour Démocrite, le poète est un être merveilleux, doué d’une faculté de percevoir mieux que quiconque. La conscience que le poète a de ses raisons intimes dépasse pourtant largement le cadre des raisonnements qu’il est capable d’expliquer et de formaliser. A chaque instant, ses sentiments en formation ne lui apparaissent pas clairement. Débordé, il les ressent avant de les comprendre. Il pressent sa vérité en son cœur. Porté par un élan intérieur, il lui est donné de l’exprimer par tous les sens que la nature humaine lui offre d’éveiller. Les poètes précèdent toujours les philosophes. Aussi, plus chacun développe sa sensibilité, plus ses raisons intimes, conscientes et semi-conscientes, se structurent, affinent ses goûts, exaltent ses désirs et magnifient sa joie au contact des belles choses. Ainsi, loin des ignorants qui s’extasient conventionnellement, pour les disciples d’Epicure, au spectacle, le sage prend plus de plaisir que tout le monde.
        Le sage possède son propre sentiment du beau, très fortement idéalisé en lui-même, conscient qu’il provient de son seul être intérieur, et qu’il affirme sur le monde. “Il faut rechercher non pas tout plaisir, mais celui qui vise le beau”5 disait Démocrite. Le sage ne vit pas dans la terreur provoquée par la certitude qu’un jour, le sort lui retira ce qu’il aime, mais comme un défi lancé aux cieux, il contemple tout ce qu'il désire en ce monde, avec d’avance le souvenir que chaque chose qui aura été vraiment aimée, ne serait-ce qu’un instant, vaut pour l'éternité. Pour lui, la vérité du Désir ne se trouve pas dans le souhait de voir les choses aimées se poursuivre indéfiniment. Le Désir n’est pas une soif toujours insatisfaite d’immortalité pour les choses singulières, mais elle est la manifestation d’une conscience accrue de l’instant présent qui associe à la sensation désormais magnifiée d’exister une volonté supérieure d’agir, de jouir, de créer... qui métamorphose les choses mortelles en vérités éternelles. “Il est de la nature de la Raison de percevoir les choses sous le caractère de l'éternité6 disait Spinoza.
        Le sage encense ses plus beaux plaisirs, aime ses désirs et se réjouit de ses propres joies. A l’opposé des âmes impuissantes qui s’agitent sans cesse, dépourvues d’idéaux, incapables de vouloir véritablement quelque chose de ferme, le sage a affirmé ses désirs clairement et sait contempler ces moments grandioses où ses raisons intimes ont triomphé. De tels moments ont comme une part d’éternité dans sa mémoire. Il les sait à jamais gravés dans le cosmos. Il te faut avoir été véritablement heureux au moins un instant. Souviens-toi de cet instant. Cet instant, c’est ta vie... Envahi par sa joie mêlée de larmes, Epicure aimait se laisser pénétrer par le souvenir de ses plus grandes joies, jadis vécus avec ses amis disparus. En écho de cette tradition, bien des siècles plus tard, le tombeau des épicuriens devint le coin de rencontre des amoureux. En ce lieu magique, la charge émotionnelle devenait immense, lorsque main dans la main, elle et lui se ressentaient unis devant le sentiment de l’infini dégagé par les pierres tombales des hommes-dieux qui avaient jadis révélé l’entière nature des choses.

L’Amitié entre les Sages

 

        S’aimer soi-même, par soi-même, est le pré-requis indispensable à une existence libre et à l’émergence de sentiments sincères. S’aimer soi-même infiniment comme un dieu, voilà le secret du sage. Pour inciter ses disciples à épanouir ce plaisir intérieur, Epicure avait pris l’habitude de les saluer comme s’il rencontrait Apollon en personne. Seul le sage débordé par le plaisir de soi-même a véritablement quelque chose à offrir. Seul l’amour profond de son être a su le débarrasser des stupides désirs impuissants, et lui a conféré le courage de vivre pour ses idéaux rationnels. Si tu ne souhaites pas toi aussi être un indestructible, et si tu ne trouves pas dans la seule force résidant en toi-même la volonté de prendre le destin à la gorge et de devenir l’égal des dieux, comment pourrais-tu un jour vaincre avec moi ?

        Les relations qu’entretient le sage avec les autres hommes sont des célébrations du culte de la Raison. Le sage parle avec franchise et agit selon les principes qui lui semblent les meilleurs ; ensuite chacun appréciera son attitude selon les désirs que lui procure sa nature. Lorsque le sage s’adresse à ses semblables, il refuse la complaisance et la compassion qui encouragent la faiblesse. Seules les paroles sans détours purgent le mensonge. Ce n’est qu’à ce prix que l’on peut être libéré. Si le sage ne peut pas être lui-même et parler librement, et si les autres ne font pas de même, alors les relations humaines n'ont aucun sens pour lui. Entre eux, les sages veulent partager toute la vérité qu’ils peuvent concevoir et exprimer. A leurs yeux, le prix de se savoir libres et parfaitement sincères vaut le risque de toutes les déceptions. D’ailleurs, le sage aura bien plus d’estime et de sympathie pour les cœurs libres avec lesquels il aura eu des désaccords clairs et assumés, qu’avec tous ceux qui, sous l’influence des codes sociaux dictés par les âmes impuissantes, croient se rendre agréables par la pratique de ce mensonge qu’ils appellent tolérance ou politesse. En vérité, modérer sa pensée ou ne serait-ce qu’adoucir le ton approprié de sa parole pour tenir compte d’éventuelles susceptibilités, c’est mépriser les individus auxquels on s’adresse. Vois enfin que si tu peux ou a pu être blessé(e) par le sentiment ou la parole d’un autre, ce n’est jamais à lui qu’il faut en vouloir pour ses propos même maladroits ou mal intentionnés, mais seulement à toi-même pour ne pas avoir su t’aimer suffisamment. Alors seulement, lorsque tel un disciple de Démocrite, l’esprit fait vœux de se respecter lui-même en toute circonstance, il prend le chemin de l’authentique sagesse.

        La Causalité émotionnelle de l’homme libéré fonctionne en sens inverse de celle des fatalistes: son âme est une fontaine d’où débordent ses sentiments qui imposent sa marque sur le monde, tandis que l’âme impuissante n’est qu’un puits sans fond qui aspire sans cesse à être comblé. L’homme libéré veut unir ses raisons à ceux d’autres êtres pour faire triompher ses désirs, là où l’âme impuissante cherche seulement à pallier ses manques internes par le réconfort d’exister dans le regard de l’autre. Meurtrie par sa haine de soi, l’âme impuissante éprouve le besoin vital d’être bien considérée par son entourage. Elle exerce une pression pour faire taire les critiques pourtant sincères, et cède sa vérité en échange d’une compassion réciproque qui fait dégénérer les relations humaines dans une assistance psychologique mutuelle. La faiblesse avilit les rapports humains dans les mondanités de la politesse et ruine toute possibilité d’amitié véritable. L’amour des fatalistes apaise leur désordre interne mais n’enflamme aucun idéal. Le sage condamne l’impuissance dans l’âme qui porte à réclamer continuellement de la considération à son égard au mépris du libre sentiment des autres, exige des pleurs pour son sort, réduit l’amour à de la compassion et jouit du sacrifice d’autrui pour son ego pathologique.

        Implacable envers lui-même, l’homme libéré est dur. Dur avec la faiblesse, et pourtant, cet inexorable, cet intransigeant est paradoxalement l’être le plus capable de faire naître une amitié sincère et d’abriter un amour véritable. Les sentiments de l’homme libéré s’initient par la reconnaissance de ses propres désirs dans le cœur d’autres êtres. Il réalise parfois qu’il partage des causes communes avec certains individus, et surtout aussi une même manière de voir, de comprendre et de désirer. Alors, “l’accord des pensées engendre l’amitié1 disait Démocrite. L’homme libéré sent dans son ami comme un autre lui-même. Son amitié est un prolongement de son amour de soi. Là où l’âme impuissante va jusqu’à faire semblant d’aimer l’autre pour avoir le réconfort d’être chérie en retour, l’homme libéré veut être cause de joies pour ceux qu’il aime, indépendamment de ce que l’on pense ou pensera de lui. Le véritable amour n’implique pas nécessairement de réciprocité. Il est un libre sentiment qui se révèle par l’exaltation de passions fortes et non pour l’apaisement de tourments. Il provient d’un accord des désirs et d’une admiration pour la puissance de l’être aimé. Il veut se vivre à travers une amitié romaine, là où la tendresse et l’affection proviennent de sa propre joie et sont consacrés par des moments inoubliables.

        Au besoin maladif d’amour qu’éprouvent sans cesse les âmes impuissantes, le sage oppose donc son idéal d’un amour fort et conçoit l’amitié comme une union de puissance. Entre les sages, il n’y a aucun besoin de possession, ni de désir de pouvoir sur l’autre. Le sage serait attristé de voir son ami dépossédé de son identité. Il souhaite voir celui qu’il aime s’élever par ses propres joies et par la réalisation de ses propres désirs aux mêmes hauteurs qu’il a su durement conquérir. Un élan chaleureux et un respect admiratif lie les âmes des indestructibles, toujours assurées entre elles de sentiments libres et sincères. Aucun schéma social conventionnel préétabli ne guide leur amitié qui se vit librement. Personne n’est engagé. Cette amitié se manifeste par une rencontre qui se remet en cause à tout instant, et demeure ainsi toujours sincère. C’est seulement après coup, que parfois, certains sages réalisent être parvenus pour une durée encore indéterminée, à un tel degré d’union entre eux, qu’est apparu un lien si fort, que leurs histoires s’en trouvent totalement imbriquées. Ainsi, c’est paradoxalement dans l’école d’Epicure, là où chacun venait librement et apprenait à cultiver son indépendance, que les disciples se surprenaient en retour à se découvrir “animés d’un même esprit, d’un sentiment commun, comme dans une véritable république2.

 

 

Le Royaume de la Raison

 

        Par-delà les vallées de mes rêves, se trouve le royaume de la Raison, cette contrée merveilleuse, où les êtres vénèrent la Raison en Dieu, et choisissent en conscience le chemin qui sait sauver la liberté de tous. Tant de siècles se sont écoulés depuis la lecture publique du “Grand Système du Monde”. Depuis ce moment grandiose, à jamais gravé dans l’histoire du cosmos, combien de vies humaines ont été gâchées par l’ignorance de la réelle nature des choses, sans que l’on aperçoive encore l’horizon d’un éveil massif des humains. Dans quelle contrée vit-on selon le culte de la Raison ? Ou est célébrée la philosophie de la nature ? Quelle école fait encore l’éloge de la sagesse ? Humains, qu’avez vous fait de la parole de Zeus ? Vous l’avez brûlée ! Pourtant ce que Démocrite vous apportait, c’était un bout de paradis. Consterné par l’incapacité de ses semblables à rejoindre son idéal, où l’âme, bienheureuse et apaisée, “prend la mesure de la vie1 et s’adonne à “l’amour vertueux, ce Désir correct pour les belles choses2, Démocrite finit par s’isoler de la folie des hommes.

        Que vaut l’espèce humaine dans l’échelle des êtres conscients ? A l’autre bout de l’univers, les atomes ne se sont-ils pas assemblés pour former des êtres tellement supérieurs à nous ? L’homme se croit le sommet de la création, alors qu’il n’est qu’une étape vers quelque chose qui a déjà commencé à apparaître, et qui le dépasse...
        L’amour de la sagesse restera-t-elle seulement la qualité d’êtres exceptionnels, isolés à travers l’histoire, ou verrons-nous un jour cette disposition dominer, et rassembler l’ensemble des consciences sur ses valeurs universelles, tel Démocrite revenant jadis de ses voyages et proclamant que “la Terre s’ouvre toute entière à l’âme de valeur, car la patrie du sage, c'est l'univers”3 ? Nos descendants ruineront-ils cette planète ou parviendront-ils à s’échapper du globe terrestre, pour aller semer la vie, là-haut, dans les cieux ? Dans le cosmos matériel rien ne garantit un dénouement plutôt qu'un autre. Un groupe de surhommes pourrait bien un jour donner naissance à une civilisation de sages, mais l’humanité pourrait tout aussi bien dégénérer, et régresser en rejetant à nouveau les lumières qu’elle a porté. En vérité, tous ces types d’avenir sont possibles, et donc, à travers l’infinité des mondes, toutes ces histoires sont réalisées. La vision de ce cosmos sans but, ni direction, effrayera les êtres dont le Désir impuissant est incapable d’être à lui-même source de sens, et qui réclament sans cesse une justification à cette peine qu’est pour eux l’existence. L’univers matériel ne peut plaire qu’au sage qui aime son Désir sous le caractère de l’éternité, parce qu’il se ressent comme une divinité à l'intérieur du cosmos.

 

 

Une Divinité Indépendante à l'Intérieur du Cosmos

       

        Si nos désirs intimes sont effectivement des valeurs supérieures, libérées de tout ordre théologique, au niveau fondamental l'agencement et le mouvement des atomes définit la réalité. A la suite du succès de la conception matérialiste de Démocrite, certains fatalistes utilisèrent l’argument du déterminisme physique pour tenter de justifier leur renoncement. Selon eux, si la réalité est ce flux de matière où le mouvement déterministe des atomes dessine l’ordre et l’histoire des mondes, nous n’avons aucun pouvoir d’agir et nous devons nous en remettre au destin des physiciens. Leur raisonnement parle comme si l’esprit était une entité immatérielle séparée du monde physique, subissant l’action de la matière, alors que matière et esprit sont deux niveaux d’une même réalité. Une partie des atomes de ce monde n’est pas autre chose que mon esprit et ses choix conscients qui influent sur l’ordre des choses. Par conséquent, la majorité des lieux où la matière réalise mes désirs sont justement ceux-là même où mon esprit a eu la force de les affirmer. Succomber à la passivité des fatalistes, c’est donc introduire un choix supplémentaire dans ce monde qui va drastiquement réduire ses occasions de réussite. Par conséquent, la compréhension de son rattachement à la nature universelle ne justifie aucunement d’être passif face aux événements, ni de renoncer à ses désirs. Le sage veut briller dans cette existence. Il n’ajoute pas à la nécessité déjà naturellement présente dans les événements, une contrainte artificielle venant de l’idée de nécessité. “Il n'y a aucune nécessité de vivre sous l'empire de la nécessité”1 lançait Epicure à ses adversaires fatalistes.

        En vérité, de la disposition de notre Désir ici-bas, dépend notre salut ou notre damnation éternelle. En effet, quelle image glorifiante l’intuition du soi cosmique pourrait-elle bien renvoyer à l’âme qui se corrompt ou se couche devant l’adversité ? Le fond de notre nature étant révélé par nos désirs intimes, le fataliste ne découvrira que le néant au fond de son âme. Le jugement dernier a déjà été prononcé ici, dans le présent. Celui qui a renoncé à son Désir est un mort déjà enterré. Celui qui aime son propre Désir, est un Dieu qui vit dans l’éternité.

        Le jour où les fatalistes prendront véritablement conscience de l’infinité des mondes, ils feront les mêmes raisonnements absurdes pour justifier leur renoncement, en prétextant que de toute façon, toutes les situations possibles existent à travers le cosmos. L’argumentaire fataliste oubliera encore que le type d’histoire réalisable est conditionné par la nature des êtres qu’il renferme. Du fait de la nature différente de chaque être, le champ des possibles lui-même est altéré. Même du point de vue du grand-tout, tous les types d’histoires vécues n'existent donc pas à l’identique, ni dans les mêmes proportions, pour tous les êtres. Comme au panthéon, tous les dieux et déesses ne sont pas également puissants. De nombreuses divinités mineures sont très faibles et ne se manifestent qu’accidentellement, alors que certains dieux ont un excès de vitalité en eux qui les fait transformer l’histoire du cosmos. Là où le fataliste ne peut presque pas exister, l’homme libéré déborde de puissance d’être. Il a comme le sentiment de posséder en lui l’essence d'un dieu très puissant.

        Immergé dans cette histoire sans début et sans fin, l’homme libéré voit donc que la seule manière logique d'exister est de devenir partout ce qu’il est. Là où, l'âme impuissante plie, se soumet au destin ou à une autre invention théologique, l'homme libéré jouit de sa victoire sur les forces aveugles du cosmos. “J'ai prévenu tes coups, ô destin, et barré toutes les voies par lesquelles tu pouvais m'atteindre, nous ne nous laisserons vaincre ni par toi, ni par aucune circonstance fâcheuse”2 proclamait fièrement Epicure. “Le sage se moque du destin, dont certains font le maître absolu de toute chose. Médite donc tous ces enseignements et tu vivras tel un dieu parmi les hommes”3.

 

        En vérité donc, l’infinité des mondes et le déterminisme physique n’ont justifié le fatalisme que dans les âmes de ceux qui les avaient déjà choisis. En effet, tout en contemplant l’infinité des mondes, Démocrite faisait l’éloge “du courage qui minimise les coups du sort4 et de “l’effort grâce auquel l’étude conquiert les belles choses5. Tout en étant persuadé que l’univers est physiquement déterminé, Albert Einstein prévenait que “le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire”6 et terminait ses appels à l’organisation de la paix entre les nations en déclarant que “le destin de l'humanité sera celui qu'elle aura mérité”7. Ces sages bannissent le renoncement décadent des fatalistes pour ne conserver que le déterminisme rationnel. Ces humanistes croient en leur essence, qu’ils savent soutenue par des atomes, mais dont le sens ne se révèle qu’en eux-mêmes.

        Convaincu que tout est déjà là, le sage sait qu’il ne change pas le cours des choses. Il n’apporte pas ses progrès au monde. Tous ses actes font partie de l’univers. Tout procède de l’inéluctable suite causale. Que l’avenir aille vers le progrès ou la destruction, c’est déjà écrit. Le sage est une partie de la grande histoire. Il ne l’influence pas. Il en fait partie. Cette connaissance ne décourage pas ses efforts, ni ne le rend passif face au mal. Le sage emploie tous les moyens pour faire triompher ce que sa nature intime a jugé bon. Il combat et réprime ce qu’il juge mauvais. Il utilise toutes ses forces pour diminuer ou prévenir ce qu’il estime injustice. Il lutte pour son beau et aime le bien qu’il apporte au monde. C’est ainsi que s’exprime sa nature supérieure. Parfois, l’avenir va vers un monde meilleur et cela, on le doit au fait qu’en certains lieux du cosmos, il est apparu un nombre suffisant de sages. Ailleurs, tout sombre dans la décadence à cause des lois aveugles de la nature qui ont créée la condition désorganisée, et aggravée par le fatalisme, le fanatisme et les autres folies et bêtises des hommes. En ces tristes lieux, la compréhension du sage lui donne toutefois encore une supériorité sur les ignorants. Sa connaissance l’apaise. Le sentiment du déterminisme ne lui sert jamais directement pour prendre ses décisions, mais seulement pour se comprendre postérieurement face au monde. Après avoir essayé de son mieux, le sage sait que l’espérance le fait souffrir inutilement. Puisque la réalité est le fruit de la nécessité absolue, il n’y avait qu’un cosmos réalisable, où toutes les histoires doivent être vécues.

        A l’exception de l’école épicurienne, l’idée d’un déterminisme physique absolu a dominé notre courant philosophique, jusqu’à ce que l'avènement de la physique quantique, et l’expérience d’Aspect à la fin du XXe siècle nous amènent à nous réinterroger sérieusement sur les notions de Causalité et de déterminisme. Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, la Causalité et le déterminisme ne sont pas forcément deux notions équivalentes. Une incertitude à l’intérieur de limites définies n’est pas en soi contraire au principe de Raison. En mathématique, certaines équations admettent bien plusieurs solutions (par exemple, x²=9 admet deux solutions: 3 et -3). Par conséquent, si la structure logique qui gouverne notre monde contient des réponses multiples qui provoquent l’accroissement de la complexité et de l’information dans notre univers au fils du temps, alors le présent perçu ici est seulement l’une des suites possible à notre passé. A la croisée des chemins, le hasard tranche localement à travers un champ de possibilités plus vaste.

        Un tel indéterminisme de certains paramètres du monde matériel ne change pas notre compréhension de la réalité globale, là où toutes les histoires possibles sont réalisées une infinité de fois. Toutes les possibilités non réalisées ici, sont reproduites une infinité de fois ailleurs. Par conséquent, le hasard n’existe pas à l’échelle globale, mais seulement du point de vue des observateurs situés dans les mondes finis. Pour le métaphysicien qui contemple la totalité du réel dans sa globalité, celle-ci ressemble toujours au cosmos matériel, ou au dieu-nature de Spinoza, c’est à dire à l’être unique, parfaitement nécessaire, éternel, immuable et contenant absolument tout.
        Toutefois, dans un univers totalement déterministe, le passé contenait déjà l’avenir, et notre devenir était entièrement contraint par notre passé ; maintenant qu’il apparaît que la réalité physique est fondamentalement indéterminée, mon existence, mes pensées et mes actions n’étaient pas déjà inscrites dans le passé de ce monde. Désormais, chaque bulle-univers forme des conséquences libres. Elle crée des raisons libérées qui agissent en retour sur le cours de sa propre histoire. L’avenir de notre monde est conduit par les raisons indépendantes qu’il contient, et nous ne subissons plus le destin. L’avenir, nous l’écrivons à chaque instant.

        La question du déterminisme matériel touche à l’interprétation de ce que nous achevons en ce monde. Lorsque l’esprit se comprend libéré de son propre univers au point qu’à tout instant une autre histoire est possible, il réalise alors qu’il est lui-même un acteur critique qui oriente entre un avenir ou un autre. Du fait de l’indéterminisme atomique, la Causalité fondant aujourd’hui mes volontés n’était pas jadis déjà décidée par le passé de cet univers. Même au niveau de la Causalité matérielle, il n’y a plus d’unité entre mon essence et les choses qui m’entourent. Le cœur de l’homme libéré n’a plus tout à fait le même statut que l’âme du sage déterministe. Il n’est pas une partie du destin de ce monde. Il n’est plus soudé à aucune nécessité historique. Il n’y a plus de destin du tout, même à l’échelle physique.
        L’homme libéré réalise qu’il n’y a de nécessité qu’en lui-même. Il n’y a de destin que dans son cœur. Je ne suis pas un élément constitutif des mondes que j’habite, mais une entité qui change l’histoire dans telle ou telle direction. Je suis un aiguilleur indépendant qui tranche entre les différents destins possibles. Puisque le passé de ce monde ne prédéterminait pas nécessairement mon existence, notre monde existe ici désormais avec moi, et le même monde existe ailleurs sans moi. Du fait de mon existence, l’histoire a été brisée en deux. L’avenir sera désormais différent ici. Par le simple fait d’exister, tout être fend le destin à tout instant, et change à jamais le cours des choses.

        Qui la comprend véritablement, cette vision bouleverse l’image émotionnelle de soi. Là, où la vision de la nécessité historique inspirait au sage déterministe son calme et sa patience, la vision de l’inexistence d’aucun destin exalte la conscience en véritable maître de l’univers. Tel un dieu grec, l’homme libéré se conçoit comme une divinité indépendante à l'intérieur du cosmos. Il se voit comme une émanation qui apparaît et réapparaît sans cesse à travers les histoires pour les transformer. L’homme libéré est un authentique dieu-vivant qui vole de mondes en mondes, et martèle la réalité de son empreinte. Conscient de l’absence de sens donné aux mondes matériels, il comprend que son destin lui appartient totalement. Les principes du réel étant figés pour l’éternité, c’est à lui que revient le pouvoir de transformer la réalité. L’homme libéré est engagé dans une bataille cosmique. Il se sent investi d’une quête à accomplir. Animé par sa révolte contre l’ordre injuste produit par la nature aveugle, l’avenir des mondes qu’il traverse est désormais entre ses mains. Le niveau d’exaltation atteint son paroxysme. Le sentiment d’exister peut et doit devenir surpuissant. Traversé par sa fascination pour la Raison universelle, c’est envahi par sa fougue et l’impatience de ses désirs compris que l’homme libéré balaye un à un tous les obstacles qui s’opposent à l’établissement du royaume de sa Raison.

        Déploie ta puissance d’exister, et tu te verras envahi par une sublime exaltation. Elle marquera à jamais ton cœur d’homme libéré. A travers elle, l’homme-dieu qui sommeillait en toi s'élèvera jusqu’au degré ultime de l’être. La vie de l’homme-dieu est une célébration glorieuse de ses raisons intimes. Constamment conscient de lui-même, de l’univers et de toutes les choses, il vit libéré par l’amour de la Raison universelle, cette fascination enchantée pour la nature divine autour de soi, et cette vénération absolue de sa propre lumière divine qui illumine le cosmos de l’intérieur.

 

 

 



 

 

 

 

 

 

Le Degré Ultime de l’Etre ?

 

 

        Perdue au sein d’une infinité d’univers stériles à la vie, dans une bulle-univers nouvellement recréée, sur une petite planète, après des milliards d’années de cataclysmes poussant l’évolution, au sein d’une espèce éprouvée par des millions d’années d’atroces souffrances animales et encore martyrisée par des millénaires de barbarie, d’ignorance et de fanatisme, là, tout au bout du processus cosmique, se tient-il le degré ultime de l’être ? Quelle chose pourrait-il bien y avoir au-dessus du dieu-vivant, conscient de lui-même, de son essence éternelle, du passé et du futur de tous les mondes ; à la fois acteur et jouisseur de ses désirs intimes, contemplateur glorieux de son être et de sa puissance infinie, maître du destin, le cœur rempli de l’incommensurable joie que lui procure la vision de ces biens immortels ?


                Bilan des équivalences: un résumé

 

 

        le principe de Raison = le principe de Causalité logique = le principe ultime = Dieu = la nécessité issue de la simplicité logique = les principes logiques universels = les mathématiques = l’expression naturelle de la Raison universelle = le multivers = l’infinité des mondes = le cosmos matériel = la nature = la réalité = la vérité ...

 

        la Raison intime = le Désir intime = l’être intérieur = l’âme matérielle = le microcosme = la Causalité interne qui forge ses idéaux rationnels = la conscience morale animée par le plaisir de soi-même = l’ensemble des sentiments qui découlent de l’essence de l’individu = les raisons associées à la conscience d’exister = les désirs mêlés au sentiment de soi = les rêves de l’enfant qui découvre la réalité = le cœur de l’homme libéré ...

 

        l’amour de la Raison universelle = le sentiment d’immanence lié à l’idée de Causalité universelle = la déification de la Raison humaine venant de la reconnaissance de la parenté qui unit son esprit (un microcosme) avec la nature toute entière (le macrocosme) = la vénération de la puissance infinie qui se manifeste à travers son essence libérée = la joie d’être l’égal des dieux éternels = le salut = l’amour intellectuel de Dieu = l’amour philosophique de soi = la disposition de l’âme qui produit la liberté du sage = la complète sincérité intellectuelle et sentimentale = le respect indéfectible pour sa propre pensée = l’amour héroïque de son Désir = le cœur glorieux de l’esprit libéré qui exalte ses désirs intimes et impose ses raisons aux mondes ...


Après-Propos: Autobiographie Philosophique

 

 

        Tout homme a besoin de savoir pourquoi il existe. Malheureusement nous naissons seuls et ignorants. Nos existences nous sont incompréhensibles. Elles sont de brèves irruptions dans un monde que nous ne connaissons pas. Pour survivre, nous nous laissons guider par des conventions imposées. Nous nous rattachons aux croyances de nos ancêtres. Ces fables mettent un terme aux questions sans réponses. Elles nous disent quoi penser et comment nous comporter. Elles nous réconfortent de l’inconnu. En contrepartie, nous devenons leur prisonnier. Beaucoup d’entre nous se croient capables de reconnaître la vérité. Pourtant, bien que celle-ci apparaisse si souvent éclatante, peu savent l’adopter. Chacun porte en lui son image du monde. Elle est beaucoup trop ancrée pour être modifiée par une lecture, une conversation, ou une expérience. Elle est inscrite profondément en nous-mêmes. Elle est rattachée à notre sentiment d’identité ce qui nous empêche de nous corriger. L’être humain ne peut s’approcher trop près du trou noir autour duquel gravitent les fausses certitudes de ce temps, et qui finiront, un jour, par s’y engouffrer et disparaître. Demain comme hier, une prise de conscience nouvelle engendrera par réaction, une génération d’hommes libérés des croyances, valeurs morales et espérances actuelles, mais à son tour enfermée dans d’autres préjugés tout aussi circonstanciels. La conscience humaine ordinaire est si fortement prisonnière des catégories empiriques de la vie sociale, qu’elle ne peut s’extraire des dogmes de son environnement, sans quoi elle se détruirait complètement, et il n’y aurait même plus de “je” pour constater le nouvel ordre des choses.

        Consterné par les mensonges des hommes envers eux-mêmes, j’ai su résisté à leur emprise. Néanmoins, sans base pour appréhender la réalité, je me suis complètement effondré. Perdu avec moi-même, dépourvu de tout repère, plus rien n’avait alors de sens. Je me suis détaché de mes propres émotions, auxquelles je ne faisais de toute façon plus confiance. J’ai lentement sombré dans une désorientation totale où j’ai fini par douter de la réalité de ma propre existence. N’ayant plus peur de ce que je pouvais rencontrer, je me suis mis à accepter tout ce qui arrivait face à moi. Les derniers sens qui me retenaient encore cédèrent. Ne cherchant plus à fuir le réel, je reconnus d’autant plus facilement ma condition. Je vis l’absurdité de mon existence, et compris pourquoi tant d’hommes ont fermé les yeux pour survivre. Totalement immergé dans ce désespoir, je sentais progressivement s’éteindre mon envie de vivre en ce monde. Aucune fable ne m’avait charmé. Rien ne semblait pouvoir me réconcilier. Je décidai de demeurer malgré tout ici pour approfondir le fond des choses, et voyais ces sentiments se renforcer, jusqu’à cet instant de clairvoyance où j’ai ressenti la contradiction que je venais de soulever: si je ne suis qu’une poussière insignifiante, dont l’existence est absurde, il y a malgré tout quelque chose en moi qui regrette ce sort. Si je n’avais pas vu ce monde, je l’aurais rêvé différent. Ma déception peut-elle être le signe que ma condition n’est pas ma finalité ? Pendant longtemps, je n'ai pas pu mettre de mots sur ce que je ressentais. Doutant fortement de mes propres sentiments, je voulais d'abord comprendre ces forces qui me guident. J'avais besoin de savoir si je pouvais leur faire confiance. Cependant, comme je n'avais plus rien à perdre, je décidai de braver tous ces doutes, et j'ai donc choisi de donner toute sa chance à ces mystérieuses impressions... Là du fond de la désolation, j’ai fini par déduire que tout autour de moi s’opposait à un idéal perdu, inaccessible, irréalisable mais qui existait malgré tout au fond de mon cœur.

        Je voyais donc le monde anéantir mes rêves et j’examinais méticuleusement ce qui me terrassait, sans espoir d’y réchapper. Autour de moi, je voyais les autres hommes s’employer à fuir la vérité qui les avait eux-aussi condamnés, et s’agiter en tout sens, devenus esclaves de peurs cachées et de désirs refoulés. Moi, je n’avais pas fui. Là, des tréfonds de la désolation, je découvrais un sentiment étrange. Un sentiment insaisissable au début, tellement il est inattendu en ce lieu. Il me fallut du temps pour réaliser. Dans ce moment que tous redoutent et fuient à tout prix, je me sentais envahi d’une immense joie. Contre le souffle destructeur qui aurait dû m’anéantir, une puissance émanait de mon esprit. Quelque chose en moi n’avait pas été vaincue. Quelque chose en moi était invincible. L’amour de la sagesse venait d’éclore en mon cœur, et il était plus fort que n’importe quelle déception que pouvait m’infliger la réalité.

        Dans ma bulle consciente, je contemplais mon être et éprouvais plus de plaisir à me sentir moi-même, que n’importe quel échec que pouvait m’imposer le monde extérieur. Au contraire des âmes vaincues qui s'accommodent avec les choses, j’éprouvais plus de tristesse à l’idée de renoncer à moi-même qu’à la déception que je devais affronter. Je ne pouvais me renier. Je ne pouvais troquer ma complète sincérité intellectuelle et sentimentale contre le réconfort des fables mensongères. Ce monde pouvait bien m’écraser, ma Raison intime demeurait en mon cœur. Le sort pouvait bien broyer mes rêves, mon Désir intime résistait intérieurement au choc qui aurait dû l’anéantir.

        Ma conscience pleinement réaffirmée de moi-même venait d’éclore véritablement. Mon sentiment d’identité renaissant n’était désormais plus lié à aucune émotion, souvenir, amour, idée, plus fortement qu’à la complète sincérité de mon âme. Si des cataclysmes devaient à nouveaux se produire dans mon existence, je verrais peut-être la part contingente de mon identité mourir encore une fois, au cours de cette même vie biologique. Du fond de mon cœur, toujours une inexorable puissance me ferra renaître sous de nouveaux augures.

        C’est ainsi que là où le commun des hommes ferment les yeux sur leur sort, et renoncent avant même d’avoir vraiment désirer, ni compris ce qu’est la réalité, je vivais désormais avec la conviction de posséder quelque chose de très précieux, enfouie, et qui pouvait peut-être tout changer. Au contraire de l’impuissance existentielle qui mène à l’impuissance fataliste sur les choses, mon cœur d’homme libéré du poids de sa condition se voyait repousser ses espoirs au-delà des limites conventionnelles. Mon sort n’ayant pas réussi à me faire renoncer à mes désirs les plus intimes, dès lors, je pressentais que ma volonté surhumaine me donnerait la puissance de découvrir là-bas, très profondément caché dans les secrets de la vérité, le moyen de renaître et de me réaliser plus grand encore que tout ce qu’il m’est encore possible d’imaginer.

        La compréhension limitée de la véritable nature des choses auquel je parvenais m’indiquait que la discorde entre mes aspirations d’esprit libéré et la condition offerte par l’univers matériel ne provient pas d’une nécessairement incompatibilité définitive entre ces deux entités, mais résulte d’un simple inachèvement. La nature n’est pas contre l’être humain. Elle l’ignore. L’univers n’a pas été bâti pour nous déplaire. Il n’a tout simplement pas été conçu pour nous. Cette nuance a une conséquence fondamentale: parmi les innombrables possibilités réalisables, il pourrait en exister une ou plusieurs qui satisfassent complètement mes aspirations. Je ne suis pas né dedans, car aucune force naturelle ne cherche à m’y conduire. Par ailleurs, tant que je ne connaîtrais pas mieux la réelle nature des choses, rien ne me dit que la réalité ne contient pas depuis toujours des trésors cachés que j’ignore simplement. Etant donnée l’indifférence des lois éternelles à notre égard, l’existence d’un “paradis” réalisable, voir déjà naturellement réalisé, ne m’est aucunement garanti, mais inversement, je ne peux pas non plus l’exclure. Seule une compréhension avancée des secrets de l’univers pourrait me permettre d’approcher la répondre à cette question cruciale...

 

        C’est ainsi que je me suis lancé dans la recherche dont le présent essai est l’aboutissement. Aujourd’hui que me voilà temporairement parvenu au bout de cette longue quête, je réalise, mieux encore qu’hier, combien j’ai vécu l’authentique naissance philosophique dans une pureté rarement égalée. N’ayant trouvé aucun fondement solide dans ce qui m’entoure, j’ai osé faire table rase de tout ce qui avait été introduit dans ma tête. J’ai accepté de tout rejeter en bloc, sans conditions. J’ai eu la folie, ou le génie, de me détruire, pour me jeter à corps perdu vers un inconnu... sans aucune garantie de pouvoir reconstruire un jour, quelque chose, quelque part. C’est seulement une fois immergé dans cette radicalité extrême, que j’ai été confronté à la seule chose que rien ne peut détruire: la Raison universelle autour de moi et ma Raison intime en moi.

        Tout ce que j’avais ensuite à découvrir était déjà contenu dans cet unique sentiment. Il fonde mon salut, ma liberté, ma béatitude. Aussi divers que seront les lieux que j’explorerais encore, tout ne sera que redécouverte, que renaissance sous des jours nouveaux de mon pur amour pour la vérité. Toute ma quête philosophique n’a été qu’un approfondissement consenti du sentiment ayant présidé à la plus profonde sincérité de mon âme ; une perpétuelle remise en lumière, à travers de nouveaux chemins, des innombrables facettes de mon amour pour la Raison universalisée. Mon cœur est trop grand pour ce seul monde. Rien de fini ne saurait jamais le satisfaire, excepté cet amour infini pour moi-même, ce pur plaisir d'exister qui embrasse toute la création et qui est revenu, pendant cette brève existence, se cristalliser sous la forme d’un amour éternel pour une poignée de choses mortelles. Aimer de la sorte, c'est défier les cieux. Désirer ainsi, c’est bousculer l'ordre de l'univers de l’intérieur, non pas parce que les cieux immuables pourraient un jour se briser, mais parce que je me suis réveillé Dieu. Ne le sens-tu pas toi aussi ? D'ici, j’entends les dieux chanter !

        Pour parvenir à de telles hauteurs, il m’aura fallu me remettre tout entier à une intuition en laquelle je n’avais pas initialement confiance, et qui m’a finalement emporté si loin. Il semblerait qu’elle m’ait sauvé ? Elle m’a, en tout cas, fait reconstruire un univers dans lequel elle s’est érigée en valeur suprême. J’éprouve désormais l’impression de vivre des instants exceptionnels. Rares, en effet, sont vraisemblablement les lieux du cosmos où j’ai su atteindre une telle conscience du réel. D’ici, mes rêves ont acquis comme une sorte d’écho. Je tends vers mes désirs et je les entends résonner, au-delà de ma vie présente. Ils forment comme une aura qui m’entoure. Immergé dans cette histoire sans fin, mon Désir est devenu le commencement et la finalité de toute chose. Parfois, j’ai l’impression d’être né une seconde fois et, en même temps, je remarque que le fond de mes sentiments n’a jamais vraiment changé. Mon cœur traverse les âges et je me sens ici en communion avec les êtres du passé et du futur. Ne serait-ce qu’envisager la possibilité que, au cours de cette existence, j’ai peut-être imparfaitement réussi à entrevoir la totalité du réel est une idée tellement fascinante, tellement bouleversante, tellement au-dessus de tout, qu’elle génère dans ma conscience un émerveillement constant et inépuisable.

        Alors ai-je vraiment aperçu le sommet des sommets, ou ne suis je encore qu’au pied de hauteurs encore plus vertigineuses ? Vouloir dépasser l’indépassable m’a amené jusqu’ici. Le même élan vous fera sûrement découvrir d’autres merveilles insoupçonnées.

 

        Si la vraie philosophie consiste à réconcilier l’esprit et la réalité, sans tomber dans la monstruosité de supprimer notre humanité, ni dans la corruption de fuir dans le mensonge, alors cet essai est inégalé. Je ne vois pas d’autre voie qui mène à comprendre et en même temps à jouir si puissamment du réel. Je n’ai pas trouvé d'œuvre majeure comparable depuis au moins plusieurs siècles. Cela faisait vraiment longtemps que plus personne n’avait philosophé comme Démocrite. Même si, pour un seul esprit, essayer de se bâtir une explication complète du cosmos reste une entreprise périlleuse, cette tentative n’en demeure pas moins nécessaire, aussi belle que salvatrice ; ce pourquoi, je l’ai entreprise, et elle fût à elle seule l’occasion d’immenses joies.

        Ayant rassemblé les meilleurs connaissances de mon temps, tout en bravant tant d’incertitudes, j’ai conscience d’avoir dû me tromper sur de nombreux points. Je sais que je serai bientôt conduit à remettre beaucoup, si pas tout en cause. Je suis prêt. En mon cœur, l’idéal de vérité procure toujours plus de joies que les tristesses existentielles que j’aurai à affronter. Ayant vécu avec d’autres idées qui, avec le temps, se sont avérées fausses, j’aborde celles-ci avec des doutes. Mes erreurs du passé réveillent le souvenir de l’apparente compréhension qui, en un instant s’effondre comme un château de cartes. Je sais à quel point il est facile de se tromper devant de telles questions. A vrai dire, j’ai quelque doute de m’être encore fourvoyé, de n’avoir rien compris, et de me retrouver un jour à nouveau devant l’inconnu. Je connais ce risque. Je l’ai déjà pris, je le reprends aujourd’hui à nouveau devant vous, et le reprendrai peut-être encore demain. L'honnête homme, à la recherche de la vérité, n’a d’autre choix que de dépasser cette peur.
        La pensée humaine n’est pas infaillible. Nous ne serons jamais complètement sûrs de ce que nous croyons savoir. Conscient de cette limitation, j’ai décidé de vivre pleinement avec la meilleure vérité présente. En attendant le jour ou ces idées seront invalidées, si ce jour vient, je vivrai passionnément avec cette vision du cosmos. Constatant, pour le moment, l’absence de problèmes, je crois sincèrement en tout ce que j’ai écrit. Je reste persuadé que la vérité existe, et que nous pouvons la découvrir. Je pense qu’un jour, nous nous formerons une vision cohérente de notre monde et du sens de nos existences et que, ce jour, sans en être complètement sûr, nous aurons atteint la vérité ultime.

        Aucun des systèmes philosophiques que j’ai pu lire ou esquisser ne rend aussi bien compte de tout ce que je connais et ressens que celui que je viens de vous présenter. Cette vision m’éclaire sur moi-même et sur le monde qui m’entoure. Face à un tel degré de cohérence, je me relis souvent et me demande si je n’aurais pas, cette fois-ci, approché cette vérité ultime ?

        Inlassablement, je poursuivrai cette quête sans fin. Je considère ce petit livre comme un essai que je dois améliorer. Je vous invite à vous aider des idées qu’il vous a transmises pour en atteindre d’autres qui seront encore meilleures.

 

 

Willeime          

 

 

le 9 Floréal de l’An 217

Paris, France.



 

 

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