l’Amour de la Raison Universelle


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III - Commentaires

 

        Je vous propose de reprendre maintenant les principales propositions d’intérêt épistémologique, scientifique, psychologique... contenues dans cet essai. Ces commentaires sont l’occasion de réexpliquer certaines idées d’une manière plus critique et détaillée, tout en les discutant à la lumière des éléments que j’ai empruntés aux sciences contemporaines. J’en profite également pour répondre aux principaux arguments développés contre le rationalisme intégral, et la conception matérialiste de la vie et de l’esprit. Enfin, je vous propose une réflexion sur la possibilité de la liberté dans un univers où la Causalité physique est universelle.

 


La Totale Intelligibilité du Réel

 

 

        Dans ce premier commentaire, je reviens sur la genèse de mon rationalisme intégral, et je vous propose quelques analyses autour de cette position épistémologique.

 

        Légitimer la Pensée du Réel. Pour ne pas se perdre dans l’incertain, l’esprit se doit d’ériger le principe même de la pensée en absolu. Entreprendre de comprendre, puis de vivre, sur la base de ce premier principe reste un pari. Si le réel n’obéit pas à ce principe premier, il ne sera pas possible de le saisir. Toutefois, si quelqu’un trouve un moyen de faire découler de ce principe, au sein d’un système cohérent, sa propre existence ainsi qu’une explication à toutes les choses autour de lui, alors cette vision aura désormais le droit de se demander éternellement si elle n’est pas la vérité ultime, sans jamais pouvoir le prouver, ni aller au-delà s’il y avait quelque chose à trouver.
        Après avoir douté de tout, René Descartes s’était proposé de fonder la philosophie en partant du raisonnement: “je pense donc je suis”. Pour accepter cet argument, il faut toutefois déjà admettre la logique. En effet, un “réel” sans logique serait un lieu où l’énoncé “je pense donc je suis” ne serait plus forcément vrai, car les contradictions seraient permises. Si des choses comme 1+1=3 ou 1=0 sont réellement possibles, alors des formules comme “ce qui existe n’existe pas” ou “je pense donc je ne suis pas” ne sont plus forcément inacceptables. Voyez donc l’erreur fondamentale sur laquelle repose tous les penseurs qui partent du sujet, et font de la conscience la chose première, pour ensuite réduire le principe de Raison à une simple faculté de l’esprit humain. Tout esprit qui n’affirme pas d’abord la toute puissance absolue de la logique est illégitime à penser la réalité. La logique mathématique est la certitude première, d’où doit découler tout ce qui m’entoure, y compris cette seconde certitude qu’est mon esprit conscient de lui-même. Même si la spéculation sur l’origine des mondes que j’ai proposée est partiellement erronée et évidemment insuffisante dans sa forme actuelle, elle vous a au moins permis d’envisager comment la logique pourrait donner cours à la réalité externe à nos consciences.
        La seule chose que ma philosophie réclame est de proclamer l’universalité absolue du principe de Raison. Tout le reste en découle naturellement. J’ai su franchir ce cap, car j’ai la conviction que la Raison ne peut pas être limitée. Selon moi, voir la Raison comme une loi qui pourrait éventuellement être dépassée ailleurs, c’est ne pas avoir compris ce qu’est la Raison. Le principe de Raison n’existe pas. C’est juste une apparence pour l’esprit humain qui a la faiblesse de se contredire. Aussi, je pense que les mathématiques peuvent exister seules et sont le socle du réel, parce qu’au fond elles n’existent pas. Elles ne sont rien en soi, mais juste une description humaine des possibilités infinies de la non-contradiction. A l’inverse des métaphysiques dogmatiques, cet ultra-rationalisme ne conserve pas de véritable loi a priori. Mon seul principe ne perdure pas comme un postulat externe, mais se dissout lui-même et disparaît ! Et c’est bien parce que je vois que la Raison n’est en fait pas un principe que je comprends qu’elle ne peut être ni violée, ni dépassée.

        Démocrite ou Pyrrhon. En invitant tout penseur à prendre d’abord position par rapport à l’universalité du principe de Raison, je propose une clarification drastique du monde philosophique: soit vous considérez que le principe de Raison n’est pas le fondement absolu du réel, et alors, à mes yeux, votre démarche s’arrête ici, car je ne vois pas au nom de quoi vous pourriez désormais penser quoi que ce soit ayant une dignité philosophique. Soit vous reconnaissez la Raison comme le principe ultime, et alors, à ce jour, je ne sais me former d’autre image du réel que quelque chose comme ce que Démocrite, Spinoza, ou moi-même ont entrevu.
        Si les bases de la réalité obéissent à une autre norme que la Causalité logique, alors nos pensées n’ont aucune légitimé pour parler du réel. Si l’on refuse l’universalité du principe de Raison, tout mot, toute émotion, toute tentative d’entrevoir ou d’exprimer la vérité est certainement déjà de trop. Nous n’avons plus le droit d’essayer de nous en former aucune image. Face au réel, nous sommes comme un chat qui regarderait E=MC² écrit sur le mur en face de lui. Le cerveau d’un chat ne fait pas de mathématiques, une faculté indispensable à la compréhension d’une théorie physique. Par conséquent, tout ce que le chat pourra miauler restera à cent lieux de l’idée exprimée par les symboles en face de lui, et ne l’approchera jamais en aucune manière. Si vous pensez que le principe de Raison n’est pas le principe ultime du réel, telle est votre condition. Puisque vous n’avez plus aucun motif d’accorder une quelconque préférence à aucune de vos idées ou impressions, le scepticisme le plus extrême s’impose. La vérité devient inexistante ou inconcevable. De toute la diversité philosophique, il n’y a en fait que deux positions: l’école rationaliste et l’école sceptique, cette dernière étant à mon avis le mieux représentée par des personnages aussi différents que Pyrrhon d’Elis, Socrate, David Hume ou Friedrich Nietzche.
        Notons que rien n’interdit aux rationalistes d’emporter avec eux, comme limite à leur pensée humaine faillible, un scepticisme inexpugnable, ce qui correspond en fait à la véritable position de Démocrite, d’Einstein et de moi-même. En revanche, prétendre être un rationaliste modéré qui reconnaît la Raison mais affirme qu’elle est limitée et impuissante devant les grandes questions, c’est être dans le camp sceptique là où la Raison est morte, et où tout discours sur le réel est devenu illégitime et n’a plus que le statut d’un sophisme, voire plutôt d’une imposture. Certes, un sceptique peut choisir de vivre avec la réalité empirique, défendre une certaine morale à titre personnel et même utiliser la Raison dans la pratique, mais il n’accorde à aucun de ses choix, ni à aucune de ses idées ou émotions, le statut de vérité, ni d’universel. Dans la bouche des hommes, ces mots ne veulent rien dire pour lui. Il mène son existence sans désormais se poser trop de questions, et voit les prétentions de la science, de la philosophie, et des religions comme de vaines chimères. Le sceptique peut passer sa vie à s’interroger sur tous les sujets sans jamais rien conclure (Socrate), douter du réel, de la Causalité et même de l’existence de son identité (Hume) quitte à aller jusqu’à promulguer une indifférence générale face à toute idée, événement ou émotion (Pyrrhon), ou même refuser la loi de l’indifférence pour laisser ses émotions et ses idées contradictoires jaillir, et se manifester dans l'innocence du devenir (Nietzche).
        Le véritable scepticisme philosophique est donc une position profonde, bien différente de la non-compréhension, ou du retour dissimulé d’espoirs mystico-religieux. Ceux qui utilisent la position sceptique pour s’autoriser à conserver, derrière un doute de façade, des espoirs spiritualistes qui auraient normalement du être balayés par une véritable conversion sceptique, ne se sont pas élevés à la dignité de la philosophie sceptique. Pareillement, ceux qui ne savent pas s’approcher d’une explication de la totalité du réel, sont d’abord ignorants, et c’est cette lacune qu’ils appellent à tord du scepticisme. Le scepticisme ne parvient à sa respectabilité que chez celui qui s’est détaché de toutes ses passions, peurs, préjugés et a priori sur lui-même et sur le monde, et qui a même réussi à entrevoir la puissance d’une tentative d’explication de la totalité du réel mais qui, ressentant d’abord la fausseté et non la vérité dans le principe de la compréhension, reste irrémédiablement entraîné dans une spirale d’auto-annihilation comparable à celle qui a ouvert le premier chapitre de cet essai.

 

        Connaissance et Echelle de Certitude. Si j’ai parfois pu paraître dogmatique, c’est par soucis de simplicité dans l’exposition des idées. En vérité, la certitude de la vérité absolue n'est pas accessible à l'esprit humain. D’ailleurs, la certitude de l'erreur définitive non plus. En multipliant, les hypothèses invérifiables, ou en invoquant la fragilité de la pensée humaine sur tel sujet, ou encore en invoquant la possible remise en cause dans le futur de certaines notions aujourd’hui admises, je peux me jouer l'avocat de n'importe quelle thèse, même la plus absurde. Dans ces conditions, la voie juste est la voie du milieu, celle qui se tient à l'écart de la croyance naïve en la vérité ou l’erreur certaine, et qui évite aussi le piège du relativisme sceptique qui nivelle tout sur un même pied d’égalité. L’esprit du savant hiérarchise chacune de ses idées sur une échelle de certitudes. Comme la force de chaque idée est désormais contrôlée par d’autres idées qui servent à en justifier la place, les idées acquièrent le statut de connaissance. Les connaissances ne sont ni la certitude absolue du vrai, ni un dogmatisme arbitraire, mais le fruit d’un travail de classement et de remodelage permanent de la force des idées entre elles.

        Au sommet des certitudes, je place les mathématiques et la conscience d’exister. Ensuite, on trouve selon un ordre dégressif, les théories vérifiées scientifiquement, les notions empiriquement admises, les conjectures, les convictions usuelles, les hypothèses, les choses peu vraisemblables, et enfin, tout en bas, les notions absurdes, les contradictions et les erreurs de logiques.

        Une théorie philosophique, comme celle présentée dans cet essai, est assimilable à une conjecture et possède donc globalement un degré de certitude moyen, même si certaines idées ont quitté le champ de la métaphysique pour entrer dans celui de la science, et possèdent désormais un degré de certitude plus élevé.

 

        Arguments Mathématiques contre le Rationalisme Intégral. Plusieurs arguments inspirés par les mathématiques sont fréquemment employés contre l’entière rationalité du réel. Ainsi, peut-on prétexter qu’il existe des nombres irrationnels (pie, racine de 2), mais cette apparence d’argument ne repose en fait que sur la confusion produite par une appellation maladroite, car ces nombres sont tout aussi rationnels que les autres. Les nombres complexes (i² = -1) posent un problème déjà un peu plus délicat, car à première vue ils peuvent sembler peu éloignés d’absurdités comme 1+1=3. Pourtant, contre notre première impression, ils ne violent pas la logique et ont une signification compréhensible, notamment depuis que i a trouvé une interprétation géométrique, comme étant représentable par un nombre existant dans une dimension spatiale perpendiculaire. Ce cas nous met en garde contre notre capacité à discerner immédiatement ce qui est rationnel de ce qui ne l’est pas. A l’extrême, peut-être pourra-t-on un jour créer des mathématiques où 1+1=3, mais même dans ce cas, cela ne serait qu’une nouvelle forme de mathématique. En géométrie non-euclidienne il est désormais possible de construire un triangle dont la somme des angles est différente de 180° sans réfuter la validité universelle de cette propriété dans l’espace d’Euclide. Depuis la relativité restreinte, la loi d’additivité des vitesses n’est plus linéaire (1+1<2), et cela ne remet en cause ni la logique, ni le principe de l’addition en arithmétique classique. Comme les lois physiques, les théorèmes mathématiques ont en quelque sorte, eux-aussi un domaine de validité. A l’extrême, on pourrait peut-être abolir l’idée de vérités mathématiques universelles, pour ne plus conserver que la plus pure rationalité qui se manifeste au cœur de la logique, celle-là même que j’ai appelé principe de Raison et qui structure toute forme possible de réalité.

        La théorie des ensembles est parfois utilisée pour affirmer qu’il ne peut pas y avoir de grand-tout. Comme pour un ensemble donné, on peut toujours construire un ensemble d’ensemble plus grand, ceci rend le possible intotalisable. L’incapacité à confiner le possible dans un ensemble clos est une propriété extraordinaire, mais cela me semble en revanche un argument très faible pour affirmer que la nature n’est pas la réalisation de l’infinité des possibles. Ce type d’argument ressemble fort à celui qu’Aristote employait contre Démocrite pour refuser que l’univers puisse être infini, sous prétexte qu’une suite infinie n’est pas dénombrable. Je reconnais volontiers que l’infini n’est pas dénombrable, et que le possible n’est pas totalisable dans un ensemble clos, mais je ne vois pas en quoi cela empêche la nature d’être justement cette infinité d’infinité d’infinité... de possibles infiniment empilés les uns sur les autres (un multi-multi-multi...-multivers à l’infini), qu’aucune suite claire ne peut jamais englober, et dont seul le contenu super-infini de zéro nous donne une représentation imagée. Voyez, d’ailleurs que le cosmos mathématique que j’ai décris, prédit que chacune de ses parties les plus infimes renferme à nouveau toute la richesse infinie du réel, renouvelée encore et encore... (le chiffre 1 = 3-2 = 2y - z = ...) et qu’une myriade inépuisable d’univers vivent toujours répliqués dans chaque grain de matière et au-delà.

        Les adversaires du rationalisme intégral utilisent souvent l’autorité du raisonnement, des preuves et des démonstrations mathématiques, ce qui n’est pas sans poser un grave problème de méthodologie pour eux. En fait, il faut bien reconnaître qu’aucun théorème mathématique ne peut réfuter le rationalisme, car ce sont justement les théorèmes mathématiques qui nous apprennent ce qu’est et dit le rationalisme. Lorsqu’il est mathématiquement prouvé qu’un problème n’a pas de solution, je n’y vois pas une limitation à la Raison, comme si un mystère restait caché derrière, mais j’y vois simplement la définition de ce qui est sens et vérité. Certains systèmes d’équations n’ont pas de solution et il n’y a rien à aller chercher au-delà. Pareillement, prouver qu’une certaine proposition est indémontrable ou indécidable à l’intérieur d’un certain système logique (théorème de Gödel) n’est certainement pas une limitation au rationalisme en soi, puisque l’indémontrabilité a justement été démontrée. La réponse la plus profonde c’est parfois qu’il n’y pas de réponse, et c’est là un résultat parfaitement clair qu’il faut accepter. Quand à me demander combien mesure le quatrième angle du triangle, quelle est la surface du nombre deux ou encore comment dessiner un rond carré, il est évident que de telles questions permises par le langage humain n’ont pas non plus de réponses tellement elles sont absurdes. Hormis continuer à entretenir la confusion en détournant le sens de résultats mathématiques, le meilleur espoir que nos adversaires auraient de nous faire douter ne se trouve certainement pas à l’intérieur des mathématiques, mais il serait au contraire de nous montrer un phénomène naturel que personne n’arrive à mathématiser. Par exemple, si l’esprit humain n’était pas parvenu à élaborer la théorie quantique, capable de mathématiser le comportement des particules élémentaires, alors l’observation de ce monde étrange aurait pu ouvrir une période historique durant laquelle aurait existé une observation utilisable contre la conception ultra-rationaliste du réel... mais à ce jour, tous les phénomènes connus, de la physique des particules à la formation des concepts dans le cerveau humain, obéissent à des formes de logique rationnelle.


        l'Epistémologie d’Einstein. La sensation de la Raison pure n’est nulle part mieux éprouvée qu’à l’intérieur de la géométrie euclidienne. Là, les propriétés des figures et les théorèmes découlent avec une telle clarté qu’il n’y a rien à aller chercher au-delà. Il n’y a que la confusion de l’esprit humain pour s’imaginer un mystère en amont, et réclamer sans cesse des pourquoi à la plus parfaite des nécessités.
        Si en mathématique, nous parvenons, après des efforts, à une compréhension absolument claire des concepts et de leurs conséquences logiques, il n’est pas possible d’en dire autant en physique: électricité, matière, énergie, champ magnétique, temps…. mais que comprenons-nous donc derrière ces mots ? L’idée d’une figure géométrique se conçoit avec une telle clarté, que vous pouvez en visualiser une nouvelle par la pensée sans jamais l’avoir observée dans le monde, alors que le concept d’attraction gravitationnelle ne nous est connu que par l’expérience sensible. Après tout, pourquoi pas une répulsion gravitationnelle ? Les propriétés géométriques du triangle se déduisent par la seule puissance de la Raison pure, alors que les liens de Causalité entre objets du monde physique, par exemple le fait que la chaleur fasse bouillir l’eau, n’ont pas été déduits grâce à une connaissance de l’essence de ces choses, mais ne sont connus que par l’observation faisait remarquer David Hume. Les concepts que nous avons de la réalité physique sont dans notre esprit grâce à notre contact avec le monde, mais ils ne nous donnent aucune intelligence profonde de la nature. Nous ne voyons pas la réalité, mais seulement la représentation que nous nous en faisons dans notre cerveau. Nous ne pensons pas avec les véritables catégories du réel, mais seulement grâce à des notions innées ou acquises.
        Depuis que Galilée a réaffirmé que le monde était écrit en langage mathématique, de grands savants ont construit des modèles théoriques puissants qui décrivent efficacement des phénomènes mystérieux, comme l’électricité, et nous montrent que toutes ces choses obéissent à des lois fixes. Pourtant, la science continue de reposer sur des concepts artificiels qui nous laissent ignorants de la réelle nature des choses. Même si ces concepts s’avèrent utiles dans le domaine de validité vérifié expérimentalement, ils ne nous donnent pas la clé de la compréhension des phénomènes de la nature.
        Einstein avait bien perçu les limites de la science empirique qu’il voulait dépasser. Sa plus grande réussite, la théorie de la relativité générale, l’a conforté dans la direction à prendre: “le problème de la gravitation m’a converti à un rationalisme qui conduit à rechercher la seule source crédible de vérité dans la simplicité mathématique1. En réussissant à expliquer le secret de la mystérieuse attraction gravitationnelle grâce au concept d’espace-temps courbe, Einstein a ouvert la voie vers une science finalisée, où tous les concepts physiques seraient fondés dans la Raison pure, c’est-à-dire dans la logique mathématique: “notre expérience jusqu’à ce jour, justifie en nous le sentiment que la nature est la réalisation de la plus grande simplicité concevable mathématiquement. Ma conviction, c’est qu’une pure construction mathématique nous permet de découvrir les concepts, et les lois qui les relient, et nous donnent la clé de la compréhension des phénomènes de la nature. L'expérience peut bien sûr nous guider dans notre choix de l'emploi des concepts mathématiques, elle ne saurait être la source d’où ils sont issus; l’expérience reste bien sûr le seul critère de l’utilité physique d'une construction mathématique, mais le véritable principe créateur réside dans les mathématiques. En un certain sens, donc, je crois vrai que la pensée pure peut atteindre la réalité, comme les anciens l’avaient rêvé2. Einstein passa les trente dernières années de sa vie à essayer de rendre compte de tous les phénomènes de la nature par cette voie. Il entrevoyait une théorie physique ultime qui ne contiendrait plus aucun élément arbitraire et où tout découlerait avec la même nécessité qu’en géométrie: “le but ultime du physicien est de découvrir les lois élémentaires et universelles de la nature à partir desquelles le cosmos peut être construit par pure déduction3. “Une théorie vraiment rationnelle devrait permettre de déduire les particules élémentaires (électrons etc...) et non pas être obligée de les poser a priori. Les constantes (physiques) ne peuvent être que d’un genre rationnel comme par exemple pi ou e4.
        Le rêve d’Einstein est une réponse ultra-rationaliste à la critique sceptique de nos concepts empiriques. David Hume remarquait qu’à l'exception des mathématiques, aucune de nos idées ou déductions logiques n’est véritablement certaine, ni nécessaire, et concluait que nos concepts viennent seulement de l’habitude dans un monde incompréhensible. Einstein a bien pris note des excellentes critiques de Hume, qui l’ont d’ailleurs aidé à remette en cause nos concepts usuels d’espace et de temps, mais sur le fond, Einstein répond, avec Démocrite et Spinoza, que tout dans l’univers doit exister avec la même nécessité que les mathématiques, et c’est parce que cette nécessité est d’une complexité inouïe qu’elle ne nous apparaît pas à première vue ; toutefois une analyse approfondie permet de l’entrevoir. Contrairement à tous ceux qui veulent croire au statut irréductible et donc inexplicable de certaines notions, pour Einstein et Démocrite, absolument toute la richesse du réel est ultimement réductible à la logique la plus élémentaire5. Dans les pas d’Einstein, un bon nombre de physiciens sont désormais convaincus de l’existence de principes sous-jacents, unificateurs de toute la diversité des entités que nous percevons. Le prix Nobel de physique, Stephen Weinberg pensent que nous parviendrons un jour à découvrir “les lois ultimes de la nature6, c’est-à-dire à unifier tous les principes et concepts présents dans notre univers en les réduisant aux conséquences d’une équation maîtresse. Le célèbre physicien Stephen Hawking écrit, en paraphrasant Einstein: “si nous découvrons une théorie complète, ce sera le triomphe ultime de la Raison humaine, et alors nous connaîtrons l'esprit de Dieu7.
       

        Réalité et Représentation Conceptuelle. Si dans ses fondements les plus profonds, la réalité est la Raison pure elle-même, comment les humains peuvent-ils se la représenter ? Penser nécessite de se forger des catégories, or nos concepts artificiels introduisent une déformation et une réduction par rapport à la complexité du réel. Les philosophes et les théoriciens de la physique renouvelleront sans cesse nos concepts, pour s’approcher toujours plus près de cette pure rationalité qu’est la réalité mais, en vérité, aussi efficaces soient ils, tout concept empirique est toujours illégitime pour concevoir le réel. Seuls les concepts issus de la Raison pure, c’est-à-dire les concepts mathématiques peuvent prétendre nous donner accès à la réalité ultime, à condition de connaître parfaitement ces concepts fondamentaux. Or, je ne crois pas que nous maîtrisions correctement ne serait-ce que le concept de nombre, pourtant le plus élémentaire des concepts mathématique. En effet, derrière l’idée de nombre, beaucoup dans l’antiquité voyaient seulement les entiers, alors que ce concept ne cesse de s’enrichir avec la découverte progressive des décimaux, des réels, des complexes... Il est donc certain que des intelligences extra-terrestres connaissent d’autres formes de mathématique qui nous échappent complètement, et qui offrent des visions plus complètes de la réalité que l’approximation que nous pouvons actuellement nous former.

               

        Fragilité des Sciences Empiriques. L’expérience ne se trompe jamais. La sensation est toujours vraie en soi. Elle ne ment pas, et si nous nous trompons parfois, c’est à cause de l’interprétation erronée qu’en fait notre pensée. Voir le soleil tourner autour de la Terre est une sensation vraie, conséquence de la biologie du corps humain et de notre position sur la Terre, une sensation que Galilée ne nie absolument pas et qu’il peut même expliquer. L’erreur consiste seulement à accorder à cette sensation l’idée simpliste qu’elle suscite en nous. De ce point de vue, même les sensations éprouvées pendant le sommeil ou sous l’action de drogues sont vraies, mais seulement en tant que réalité vécue au cours d’un rêve ou d’un délire.
        L’expérience sensible est donc en soi un point de départ solide et incontestable qu’il faut ensuite méticuleusement analyser. En proposant un cadre conceptuel pour interpréter divers phénomènes perçus, une théorie scientifique peut alors suggérer un ensemble d’idées qui permettent de mettre de l’ordre et de la cohérence dans les données recueillies par les sens. En rassemblant différents phénomènes sous l’autorité d’une interprétation globale, la théorie participe à approfondir notre compréhension des choses. Toutefois, comme un tel édifice ne s’applique généralement qu’à un domaine limité. Même si le succès expérimental de la théorie suggère que les idées proposées doivent bien avoir quelque part une certaine pertinence, rien n’assure de leur validité universelle. Toute théorie portant seulement sur une partie de la réalité, même si elle est extraordinairement bien confirmée par de multiples expériences, n’offre jamais la garantie d’avoir vraiment saisi le fond des choses. L’histoire des sciences montre que lorsque la théorie sera élargie pour prendre en compte d’autres phénomènes, l’image du monde proposée pourra parfois changer radicalement. La physique de la renaissance a complètement transformé les concepts de mobilité/immobilité, de même que la cosmologie hindoue métamorphose ceux de mortalité/immortalité. Par conséquent, tant qu’un cadre englobant la totalité du réel n’a pas été trouvé, tous les concepts physiques et métaphysiques sont susceptibles de changer radicalement de sens. La science empirique est donc utile pour nous guider vers le chemin de la vérité, mais elle est incapable d’atteindre le fond des choses. Seule un ensemble d’idées spéculatives s’élevant comme une théorie du tout a le pouvoir de nous faire entrevoir la vérité ultime, sans garantie de l’avoir touchée même si nous y sommes parvenus.

 

        Le Réalisme Scientifique. Un des plus grands freins au progrès de la connaissance, c’est l’illusion de la compréhension. La plus grande erreur de Démocrite et Epicure a été de vouloir tout expliquer, alors qu’il n’en avait pas les moyens et donc de se laisser convaincre par des explications fausses et superficielles. La spéculation raisonnée de l’esprit humain produit nombres de raccourcis et d’erreurs. Alors, si demain, un théoricien affirme avoir trouvé l’équation gouvernant toute la nature, serons-nous pour autant convaincu de posséder le savoir ultime ? Nos adversaires diront que notre confiance en la Raison n’est qu’un dogme depuis le départ, et que cette croyance a fini par créer sa propre illusion. Effectivement, puisque la cohérence logique n’est, après tout, qu’une appréciation humaine, et que nos facultés rationnelles sont un cadre dont nous ne pouvons sortir, si la Raison n’est pas le principe ultime, alors la Raison humaine ne fait peut-être que tourner en rond avec ses propres catégories. Comme les pseudo-sciences, elle fait les questions et les réponses, et nous trompe en donnant le sentiment de comprendre, alors qu’en fait, elle ne saisit rien du réel qui lu obéit à une autre norme.

        Pour améliorer le degré de certitude de nos idées, nous avons inventé la science qui permet d’apporter une validation ou une réfutation expérimentale à telle ou telle idée théorique. Le grand paradigme de la science depuis Francis Bacon est que l’expérience est capable d’apporter une confirmation indépendante à la théorie. En effet, parmi les diverses sources à même de générer des idées dans mon esprit (sensation, calcul rationnel, rêve, croyance, intuition mystique...), je remarque que seul le raisonnement et la sensation issue des sens (vue, ouïe, toucher...) se confirment, alors que les autres sources d’idées n’ont jamais pu être confirmées indépendamment, et produisent souvent des idées contraires à ce que m’enseignent les deux seules sources qui concordent. Prenons l’exemple très simple d’un sac rempli de 10 pièces dont quelqu’un a prélevé 7 pièces. En effectuant un calcul, mes facultés rationnelles me donnent une idée du nombre de pièces restantes. En mettant ma main dans ce sac pour sentir et compter les pièces, la sensation me donne aussi une idée du nombre restant. L’astrologie, l’intuition et bien d’autres sources peuvent également faire naître dans mon esprit une idée du nombre restant, mais je constate que seul la Raison et l’expérience sensible s’accordent systématiquement entre elles sur le résultat. De là provient mon sentiment de l'existence d’une réalité externe et objective, même si je la perçois incomplètement et la comprends imparfaitement.
        Désormais nous pouvons utiliser l’accord entre Raison et expérience pour tester notre compréhension des choses et voir si elle est illusoire. Pour cela, il suffit de déduire correctement une nouvelle prédiction de notre compréhension et vérifier si elle se réalise ou non dans le monde de l’expérience. Si la réalité nous était inaccessible parce que ses véritables catégories n’ont absolument rien à voir avec celles de notre pensée, et que la Raison ne fait que réinterpréter postérieurement notre impression du réel, il serait inconcevable qu’une théorie scientifique puisse faire des prédictions qui s'accorderont avec ce que nos sens percevront dans l’avenir, ces sens qui ne sont pas une connaissance rationnelle. L’extraordinaire spectacle du succès des sciences montre que l’accord entre calcul rationnel et expérience sensible est valide partout où il a pu être testé. Depuis que plusieurs théories scientifiques sont devenues capables de devancer les résultats expérimentaux, supposer que la faculté intellectuelle appelée Raison n’a absolument rien à voir avec le réel est devenue une thèse difficilement soutenable.
        Pendant des millénaires les hommes ont observé le mouvement des planètes sans pouvoir anticiper leurs positions futures, jusqu’à ce que la théorie de Newton nous permette de les calculer. Le succès considérable de ce genre de théorie suggère que la rationalité est aussi dans la nature, et pas seulement dans notre tête. Même si les équations de Newton reposent sur le concept non-encore éclairci à l’époque d’attraction universelle, le fait qu’elles soient capables de prédire la position des corps célestes montre qu’il y a un ordre rationnel externe qu’elles sont capables de saisir derrière des concepts obscurs. Bien que nous sachions depuis Einstein combien la théorie de Newton est seulement qu’une première approximation, l’extraordinaire succès de cette théorie montre, en dépit de toutes ses limites, qu’elle est connectée sur l’ordre réel du monde. Au contraire des pseudo-sciences, les équations de Newton ne sont pas juste un bricolage pour rendre compte postérieurement de la réalité sensible, déjà connue, mais elles sont capables d’être utilisées pour prédire des informations qu’elles ne contiennent pas elles-mêmes.

        L’accord du sensible et du rationnel est le fondement de la démarche scientifique. Pour fonctionner la science nécessite donc d’admettre l’existence d’un monde objectif, externe à la conscience humaine. Une possible faille existe donc, si la Raison et la sensation ne sont pas deux sources d’idées séparées, mais si elles interfèrent, voire si elles ne sont qu’une seule et même chose, ce qui mettrait cette source unique à égalité avec n’importe quelle autre source d’idées, et il n’y aurait plus aucune méthode de connaissance à privilégier. On peut, en effet, supposer l’existence d’un lien caché unissant la Raison aux sensations, soit en proposant que la réalité externe conditionne l’esprit, soit en en imaginant que c’est l’esprit qui crée l’illusion d’une réalité externe (spiritualisme). Contre l’existence d’un tel lien, je remarque que lorsque mes facultés rationnelles se trompent, par exemple lorsque je fais une erreur de calcul, je trouve quand même le résultat correct par la sensation dans le monde physique, et non le résultat que j’espérais obtenir avant d’avoir réalisé ma faute de calcul, ce qui invalide l’existence d’un lien direct (ma conscience qui créerait directement mes idées du monde sensible ou l’inverse) et suggère que j’ai bien affaire à deux sources d’idées indépendantes (l’une intellectuelle, l’autre sensible), qui se confirment et m’informent sur une entité indépendante appelée le réel.

 

        la Légitimité de la Raison Pure. Au lieu de séparer mathématique et physique, puis de s’étonner ensuite du fait que ces deux disciplines fonctionnent ensemble, le rationalisme intégral offre une réponse simple et naturelle à cette union: l’univers est en quelque sorte mathématique, et nous sommes nous-mêmes une partie de l’être unique, immuable, éternel, infini, et existant par sa propre puissance. Reconnaître l’universalité du principe de Raison permet d’intuitionner la totalité du réel comme l’expression naturelle de la logique universelle. Cette vision avance néanmoins assez peu la compréhension de la véritable nature des choses autour de soi. Hormis la conviction que tout correspond à des structures mathématisables et que l’irrationnel ne peut définitivement pas exister, cette vision ne m’apprend pas quels types d'objets mathématiques composent mon monde, et me laisse ignorant des étonnantes propriétés que ces entités pourraient renfermer. Seule l’expérience sensible me permet de tester la pertinence de telle ou telle idée rationnelle, afin de voir si elle correspond à mon monde, tout en sachant que, même si certaines idées mathématiques semblent très bien s’accorder avec mes observations, elles pourraient n’être seulement qu’une approximation de la véritable structure ici présente, sûrement bien plus complexe.
        Lorsqu’un ensemble d’idées mathématiques confirmées par l’expérience permet de rendre compte du monde de façon cohérente, il devient tentant de l’utiliser pour entrevoir ce qu’il y a au-delà du domaine des sens. Même si mon corps n’a qu’une expérience limitée, ma pensée rationnelle peut tout de même entrevoir l’ordre de la réalité rationnelle au-delà de mes observations. Bien qu’une telle spéculation soit évidemment risquée, surtout en partant d’une compréhension partielle, quelques extraordinaires succès en science ont rétrospectivement montré que de telles spéculations avaient été tout à fait utiles.
        Aujourd’hui, nos meilleures théories physiques ne permettent pas uniquement de calculer la position future d’un objet déjà connu, mais elles ont parfois permis d’anticiper l’existence d’objets inconnus. Par exemple, la théorie quantique des champs a permis de deviner l’existence de nouvelles particules (neutrino, quark top, boson de Higgs...) bien avant que celles-ci ne soient détectées expérimentalement. Comme jadis avec la classification périodique de Mendeleïev ou lors de la découverte de Neptune par Le Verrier, il a été possible d’anticiper l’existence de nouveaux éléments de la nature, et de prédire leurs propriétés, avant de les avoir observés, sur la seule confiance que l’ordre interne de la théorie reflète celui de la réalité. Ce genre de miracle rationnel est encore plus époustouflant lorsque la théorie prévoit l’existence d’objets inattendus dont l’idée était encore insoupçonnée, comme les trous noirs ou l’antimatière. En effet, lorsque Paul Dirac obtient son équation où l’énergie avait deux solutions: m et –m (m pour la matière), l’idée d’une matière négative parut une anomalie mathématique, jusqu’à ce que l’on découvrit l’antimatière, dont l’existence nous avait en effet été annoncée ! La logique mathématique s’est mêlée à la théorie décrivant les relations matière-énergie, le concept de matière négative en a résulté et il se réalise effectivement dans le monde physique, précisément dans les situations où la théorie avait décrit l’énergie comme équivalente à des couples matière positive/matière négative. Dans cet exemple, le concept de matière négative a totalement précédé l’expérience, ce qui suggère que les concepts mathématiques ne sont pas juste des catégories de notre esprit pour interpréter rétrospectivement les expériences sensibles, mais que, d’une certaine manière, ils existent aussi dans la réalité externe à notre conscience.
        Le scepticisme, l’empirisme, le positivisme… sont incapable de rendre compte du fait que “l’ordre de la nature correspond au monde de la pensée”8. “Quiconque a fait l'expérience de la réussite des avancées réalisées dans l'unification rationnelle de la structure du monde est mû par une profonde révérence pour la rationalité qui se manifeste dans l'existence9 disait Einstein.


        la Meilleure Vérité Présente. Tout en étant conscient des limites et des faiblesses dues aux présupposés nécessairement inclus dans mes remarques, et bien que je reconnaisse volontiers que le réalisme scientifique n’est pas certain, j’affirme en revanche que les diverses positions métaphysiques possibles ne se valent pas également. De par sa cohérence interne et sa compatibilité avec nos meilleures connaissances, les grandes lignes de ma vision des choses présente un bien meilleur caractère de vérité que ses alternatives, et ce depuis plusieurs millénaires. Le schéma général que j’ai défendu a certainement bien plus de chances de s’être approchée de la vérité que les autres systèmes. C’est notre meilleure vérité présente. Le plus sage est donc de vivre avec.

        A cause des multiples révolutions que la connaissance a subi au cours des siècles, la majorité croit aujourd’hui qu’il est bien plus sage de suspendre tout jugement sur des notions comme l’ultime, le réel, la vérité.... Aussi surprenant que cela puisse paraître, le rationaliste scientifique que je suis répond pourtant, en bonne partie, par la négative à cette confortable objection, et c’est là la raison majeure de la place accordée à Démocrite. A l’évidence, de nos jours, la science apporte une compréhension de la nature qui dépasse de loin toutes les idées que Démocrite avait pu proposé dans l’antiquité, et notre monde a été transformé bien au-delà de tout ce qu’un visionnaire comme lui pouvait imaginer. Et pourtant, malgré les différences qui séparent nos deux époques différentes, les grandes idées que Démocrite apporte pour penser le réel, la vie et la mort, restent tout aussi pertinentes hier qu’aujourd’hui. Elles sont tout aussi efficaces pour un homme de l’antiquité que pour nous. Plus important encore, au-delà des nombreuses erreurs et insuffisances présentes dans la conception démocritéenne de l’univers, le sentiment d’avoir aperçu l’essence du réel demeure rétrospectivement légitime. Même après plus de deux millénaires bouleversés par de multiples révolutions scientifiques, l’ultra-rationalisme n’a jamais été sérieusement remis en cause. Bien au contraire, la majeure partie, si pas la totalité, des progrès des sciences ne peut guère être interprétés autrement que comme d’extraordinaires confirmations de notre conception mathématico-matérialiste du réel. Aussi, cela m’amène à regarder l’histoire de la pensée, non pas comme un cheminement vers une vérité inaccessible aux hommes, mais comme la possession du secret ultime depuis des temps immémoriaux, dont la compréhension humaine peut cependant être encore grandement améliorée. Je crois qu’à travers les siècles, certains esprits esquissent des formulations de la vérité ultime, sans évidemment jamais parvenir à la conceptualiser complètement, ni bien sûr à l’exprimer parfaitement. En étudiant rétrospectivement une de ces tentatives, on y trouvera facilement de nombreux défauts liés à l’auteur et à l’horizon imposé par l’époque à laquelle le texte a été rédigé. Pour apprécier une telle entreprise, il faut savoir négliger certains aspects, pour retrouver derrière, l’essentiel qui est universel et intemporel. C’est là, le pari de cet essai: prétendre que des formulations plus ou moins talentueuses de la vérité ultime existent, disséminées à travers les âges, et affirmer en avoir recréée ici une nouvelle, qui comme ses sœurs, a l’originalité d’avoir ses défauts et ses qualités propres.
       

        le Souverain Bien et la pseudo-philosophie. De toute façon, même si un doute majeur demeurait, je pense que je ferais quand même le choix de parier sur ma capacité à saisir l’absolu de mon vivant, car refuser à l’homme ce pouvoir, c'est lui interdire l'accès au souverain bien. En effet, si la vérité ultime nous était inaccessible, il ne nous serait pas légitime de définir notre bien suprême pour ensuite éventuellement essayer de l’atteindre, et l’existence humaine serait de fait définitivement absurde. Nous sombrerions alors dans une conception plus ou moins pessimiste de la vie, dont le sens ne pourrait être maintenu qu’artificiellement, au prix de postures creuses, de discours abscons sur l’indicible ou en renvoyant ce souverain bien à une notion flou dans un arrière-monde. Sans absolu philosophique, tout humanisme se réduit de fait à un moralisme, voire à une attitude littéraire, sans puissance de vérité. La quête des anciens sages, celle d’un suprême et souverain bonheur accessible durant cette vie présente est un second critère, en plus de la question du rationalisme intégral, qui me fait, à nouveau, condamner presque tous les dits “philosophes”, cette fois-ci pour imposture morale, car la majorité d’entre eux ne possèdent pas de véritables remèdes aux problèmes fondamentaux de l’existence. De même qu’autrefois les rangs de la médecine étaient envahis par des charlatans qui ne savaient rien guérir, le monde de la philosophie n’est pas encore parvenu à maturité. Il est essentiellement formé d’imposteurs qui font illusion aux autres et à eux-mêmes, et qui derrière un langage technique, ne savent pas guider l’âme vers son souverain-bien.

        La plupart des hommes ne demandent plus pourquoi. Ils se sont habitués au long silence de leur ignorance. Les religions leur proposent de fausses réponses. Certains s’en sont éloignés sans pour autant les avoir remplacées par une alternative solide. Hier, on choisissait de croire en un bon dieu parce que sans cela la vie n’avait aucun sens et ne paraissait plus supportable. Depuis deux siècles que la mode est moins à Dieu en occident, lorsque l’on s’essaie à penser, c’est souvent pour s’affaler dans la mélancolie existentialiste qui conduit à gémir, ou à mépriser la vie. Dans ces deux cas, c’est être dans la même situation de détresse, dans le même rapport misérable à l’existence. Pareillement, lorsque nos modernes affirment que “puisque Dieu n’existe pas, tout est permis”, ils montrent combien ils s’accordent en fait avec la fausse idée des théologiens selon laquelle un comportement juste, équitable et généreux est dû à l’autorité arbitraire de dogmes contraignants. En fin de compte, les Grecs éclairés, les anciens sages orientaux et les panthéistes rationalistes qui ont tous tenus une haute exigence morale, sans transcendance, sont bien plus libérés du rapport primitif à l’existence qui perdure encore même chez nos athées modernes à base sceptique. Ces sages qui ont affirmés avoir atteint le souverain bien montrent l’exemple d’un dépassement de la sous-philosophie des spiritualistes et des nihilistes, qui ne sont en fait que les deux faces extrêmes et opposées de l’humain primaire, isolé par son ignorance.

        Dans le cosmos matériel, le sens des choses apparaît progressivement avec la complexité. Il existe une hiérarchie naturelle au pouvoir de généralité des idées. Il y a toute une stratification du domaine d’application de chaque valeur correspondant à son ordre d’apparition au cours de l’évolution de la matière. Certaines valeurs n’ont de signification que pour les corps physiques, d’autres valent pour tous les êtres vivants, d’autres encore seulement pour le genre humain et enfin certaines sont limitées à l’individu singulier. Par exemple, la portée de certaines valeurs morales, telle la règle d’or, dépasse le genre humain, en étant également valide pour toute forme d’intelligence extra-terrestre, au contraire de certaines valeurs comportementales, qui changent avec les époques et les civilisations, ou encore du goût culinaire ou esthétique qui varie grandement selon les individus.

        Parce que notre ontologie mathématico-matérialiste mène naturellement à déduire “more geometrico” l’origine des valeurs, elle permet, grâce à l’étude, de donner leur juste place aux choses, et évite à la fois le dogmatisme de Platon et des théologiens, et les excès relativistes des sceptiques et des nihilistes. Ces deux camps s’opposent, mais ils partagent en fait la condition commune de ne pas pouvoir comprendre l’origine des valeurs qu’ils perçoivent, et se trompent sur leurs vraies places. Les théologiens appliquent les valeurs là où elles n’ont aucun sens, et les nihilistes les réduisent à de simples conventions même lorsqu’elles ont une portée bien plus importante. Seule la compréhension naturaliste matérialiste peut donner sa juste place aux choses.

        L’histoire des trois derniers millénaires montre que la philosophie de la nature initie les progrès des civilisations, et que son recul accompagne leurs régressions, tout simplement parce que c’est notre image du monde qui structure notre éthique et conditionne ensuite nos politiques. Notre vision naturaliste permet de donner leur vraie place aux émotions de bien et de mal, en les voyant ni comme des dogmes transcendants, ni comme du relativisme culturel, mais comme les conséquences logiques et universalisables de l'existence de l’esprit dans le monde matériel. Mais sans philosophie de la nature pour interpréter précisément chaque valeur, l’homme ne dispose pas d’un cadre conceptuel lui permettant de résoudre les défis qu’il rencontre. Dès lors, il ne sait affiner ses idées et, au bout du compte, toutes les réflexions, débats et discussions qu’il peut bien mener, même dans les plus parfaites règles démocratiques, se perdent inexorablement dans le relativisme ou l’arbitraire. Ce n’est que dans le courant des lumières, à partir d’une philosophie de la nature renouvelée et perfectionnée par le génie de philosophe-scientifiques, que l’éthique et la politique peuvent ensuite se fonder sur des principes naturels, universellement reconnaissables par tous les esprits rationnels, qu’apparaît alors une base légitime, seule capable de servir de fondement à la république.

        Comme de tout temps, les adversaires de la philosophie matérialiste n’ont jamais vraiment compris les implications de ce qu’ils combattaient, ils n’y ont dénoncés que leurs propres peurs et préjugés. Quant à ceux qui, au nom de valeurs humanistes, prétendaient vouloir sauver la dignité et la condition humaine, ils n’auront finalement été que les ennemis de leur propre cause. Non seulement, ils n’ont pas produit d’alternative convaincante, mais ils ont sottement attaqué la seule façon d’établir un support solide à ce qu’ils recherchaient vraiment, à savoir la liberté de l’individu et une forme d’immortalité, deux éléments qui sont fermement encrés dans le matérialisme démocritéen. En effet, nous avons vu que l’idée la plus consistante de résurrection est une conséquence du matérialisme atomiste, et nous allons bientôt voir en détail que c’est également la physique du hasard et de la nécessité qui garantit l’émergence de propriétés singulières dans les essences, ce qui permet ensuite l’expression d’une liberté individuelle grâce à la conscience supérieure. Ajoutez à cela le fait que l’esprit des lumières, dans ses dimensions métaphysique, éthique et politique, était déjà présent chez Démocrite, et vous comprendrez alors peut-être pourquoi je prononce une condamnation si terrible contre les 2500 dernières années de philosophie. Hormis les rares qui ont su se ranger avec Démocrite, ce qui a marqué l’histoire de la philosophie dans le monde des hommes n’est que les tergiversations inutiles de lâches et de sots, incapables de comprendre, puis d’aimer la réelle nature des choses.

 


Conceptions Scientifiques

 

 

        De nombreuses théories scientifiques ont été pour moi, à la fois des influences majeures, et aussi des encouragements à défendre certaines idées. Une partie de mes lecteurs aura reconnu l’espace-temps courbe de la relativité générale, l’incertitude du monde quantique ou encore certaines théories neurobiologiques. Je ne mentionne ces sources qu’ici, bien séparé du texte principal, afin qu’il n’y ait pas de confusion entre mes spéculations philosophiques et des théories scientifiques admises ou en construction.

 

        l’Origine de notre Univers. Jadis, Leucippe fonda la philosophie matérialiste grecque, en proposant une réponse à la question: pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Selon lui, toute chose appartient soit à la catégorie de l’Etre, soit à celle du Non-Etre. Il n’est pas possible de penser au delà de ces deux catégories, ce qui ferait d’une élucidation de cette propriété fondamentale une réponse à toute la réalité. Voyant que l’Etre et le Non-Etre sont deux possibilités que rien ne semble pouvoir départager a priori, Leucippe considéra que ces deux possibilités devaient donc coexister en même temps. Cherchant à faire correspondre cette réflexion métaphysique avec le réel perçu, il assimila le Non-Etre au vide et l’Etre à la matière. L’Etre n’ayant lui-même pas plus de raison de se manifester sous une forme plutôt qu’une autre, il conclut que la matière existait sous l’infinité des formes possibles et formait ensuite l’infinité des choses imaginables. Toute chose pensable, homme, esprit, dieu.... se résumait ainsi à un état de la matière. Trop pressés de réconcilier cette pensée métaphysique avec notre perception quotidienne, Leuccipe puis Démocrite ont commit l’erreur d’assimiler le Non-Etre à l’idée d’un espace vide infini. Or un espace même vide, n’est pas le summum du néant concevable. Le zéro mathématique offre une représentation plus profonde et donc plus juste du Non-Etre. Aussi, nous pouvons corriger la position de Leuccipe et Démocrite: l’Etre et le Non-Etre coexistent effectivement, mais parce qu’ils sont la même chose. Comme dans la cosmologie védique, la totalité de l’Etre pris dans sa globalité se résume à un pur néant, ou à l’inverse, comme dans les cosmologies quantiques, du néant le plus fondamental imaginable découle éternellement l’infinité des possibles réalisés... une conception qui rejoint donc, plus largement, les métaphysiques qui ont affirmé que l’existence de la nature, le cosmos, l’univers... était nécessaire.

        Contre cette position on trouve principalement la croyance monothéiste en un dieu créateur de l’univers. Pour tenter de prouver l’existence de ce dieu, Aristote commence par chercher la cause d’une chose, puis la cause de la cause, puis la cause de la cause de la cause et ainsi de suite jusqu’à postuler l’existence d’une cause première, aussi appelée “le moteur non-mû”, “la cause incausée” ou simplement dieu1. Toutefois, le raisonnement qui introduit l'idée d'un dieu incausé au nom de la Causalité est complètement fallacieux, puisqu'il abolit le principe sur lequel il s'appuie. En effet, une cause incausée viole le principe de Causalité, or c’est au nom de ce principe qu’Aristote affirme l’existence de son dieu qui existerait sans cause. C’est bien pour avoir une raison à l’origine de l’univers qu’il prétend déduire l’existence de dieu. En conséquence, si au final on est prêt à accepter l’idée que dieu puisse exister tout seul, sans cause, pourquoi ne pas simplifier le problème et envisager que l’univers puisse directement exister seul, sans besoin d’une action divine extérieure ? Pourquoi ne pas transférer la faculté divine de pouvoir exister seul, sans raison externe, à l’univers tout entier comme le faisait Bruno et Spinoza ? A première vue, c’est certes, tout aussi insatisfaisant, mais cela a au moins le mérite d’être plus simple ! Nous voyons donc que le raisonnement d’Aristote ne fait que repousser le problème de l’origine de l’univers au mystère de l’origine de son dieu. L’introduction d’une telle entité dans le système du monde n’apporte rien à la compréhension, et complique même inutilement la situation. De plus, comme rien de perceptible dans la nature ne trahit l’existence d’une telle entité, j’en conclue que l’idée d’un dieu transcendant existe dans l’esprit des hommes seulement à cause de conjectures illégitimes, du type de celle d’Aristote. En conséquence, la conception monothéiste de dieu ne s'élève même pas au niveau d’une hypothèse inutile, mais est bien plutôt un faux-concept, à ranger en bas de l’échelle des certitudes. L’idée de dieu transcendant n’appartient pas au monde de la pensée logique et des concepts intelligibles, mais il est intrinsèquement lié à la croyance préhistorique en une réalité supérieure, surnaturelle et incompréhensible.

        Aristote affirmait qu’il n’existe qu’un seul monde fini. Si, au contraire, il y a une infinité de mondes éternellement détruits et recréés, de telle sorte qu’à tout instant, tous les types de mondes existent une infinité de fois à tous les stades de leur évolution, alors l’univers dans son ensemble n’est pas en évolution: il est statique. S’il est statique, il n’y a plus besoin de cause première. Le grand-tout existe de toute éternité, comme une vérité mathématique. De la cosmologie hindoue à Einstein en 1917, l'idée d'un univers éternel et immuable a été maintes fois proposée. L’erreur, qu’Einstein qualifia de plus grosse bourde de toute sa vie, est de proposer que notre univers soit une bulle de taille finie et en même temps qu’il soit immuable. Seul l’infini peut être immuable, tandis que toute entité finie est vouée à évoluer. Alors que Démocrite et Newton voyaient l’univers se dérouler au sein d’un espace plat et infini, la cosmologie actuelle nous invite plutôt à le considérer comme une infinité de bulles d'espace-temps qui grandissent puis se rétractent, ou se diluent complètement par leur propre expansion jusqu’à faire apparaître un espace vide d’où renaît de nouvelles bulles. Ainsi, au lieu d'être un bloc continu, l'univers apparaît comme un grand-tout éternel, constitué d’une infinité de bulles-univers indépendantes qui naissent chacune lors d’un Big-Bang2.

        L’objection principale contre le concept d’univers statique est qu’un passé infini engendre peut-être des paradoxes3, et rendrait ainsi nécessaire un point de départ à la réalité physique. Le physicien Alexander Vilenkin a montré que notre compréhension actuelle des lois de la physique prédit que les bulles-univers émergeraient alors spontanément à partir d’un néant absolu, dépourvu d’espace et de temps4, une spéculation qui a inspiré mon concept de non-néant. Comme les bulles-univers contiennent autant d’énergie positive sous forme de matière, que d’énergie négative sous forme de courbures de l’espace-temps, la création à partir de rien respecte la loi de conservation de l’énergie. Dans ce cas, le Big-Bang devient véritablement le début de la réalité physique. Avant lui, aucun événement temporel ne pouvait exister. Seule la logique mathématique pouvait librement opérer. La logique mathématique devient le socle et le créateur de la réalité. Elle est un néant atemporel qui contient en puissance l’infinité des bulles-univers possibles, et qui sont inévitablement toutes réalisées. En conclusion, que toutes les bulles-univers possibles naissent continuellement à partir du non-néant, ou qu’elles se détruisent et renaissent constamment de manière cyclique au sein d’un ensemble éternel les contenant toujours toutes, ou encore que leur nombre déjà infini depuis toujours, continue de croître éternellement dans un infini sans cesse plus grand, dans tous ces cas, le cosmos est une sorte de grand-tout statique contenant la totalité des possibilités réalisées.

        L'existence des bulles-univers est aujourd’hui suggérée par la théorie du Big-Bang perfectionnée par l'inflation cosmologique, mais aussi par le paysage cosmique de la théorie des cordes, ou encore par le rebond interne des trous noirs qui sont autant de raisons indépendantes d'envisager cette fantastique extension de réalité. En ce début de XXIe siècle, de telles spéculations sont non seulement compatibles avec les exigences de la physique contemporaine, mais elles sont même prédites par certaines versions de théories désormais soutenues par des observations dans notre univers5.

 

        le Multivers. En plus de découper l’univers infini en une infinité de bulles d'espace-temps, certains physiciens nous invitent à aller encore plus loin, en ajoutant aussi des univers parallèles, et en faisant évoluer notre vieux concept d'univers en multivers. Je suis d'autant plus incité à franchir ce pas que la compréhension des lois de notre univers suggère que celles-ci sont loin d'avoir épuisé tout le champ des possibilités offert par la logique naturelle. L'infinité des réalités imaginables n'est certainement pas réalisée même dans l’infinité des bulles contenues dans notre univers. On peut supposer que des liens logiques encore inconnus viendront réduire la diversité que nous imaginons toutefois, il semble peu probable que ceux-ci pourront la réduire à l’univers observable. Si l'on est cohérent avec l’idée que le réel contient la totalité des possibles réalisés, alors on se doit d’envisager sérieusement l’existence d'une infinité d’univers parallèles (d’autres équation-univers) afin que l'ensemble contienne l’infinité des possibles réalisés.

        Les adversaires du multivers arguent qu’un seul univers est plus simple qu’une infinité, et invoquent le rasoir d’Occam, pour rejeter cette idée. Leur critique ne lui rend pas justice. L’infinité des univers épuise l’ensemble des possibles. Cette proposition est donc plus simple dans son principe que d’affirmer l’existence d’un seul univers, doté de multiples spécificités arbitraires et injustifiables. Enfin, l’idée que le soleil tourne autour de la Terre immobile était certainement plus simple que d’aller affirmer, comme Copernic, que la Terre tourne autour du soleil, et tourne aussi sur elle-même sans pour autant que l’on ne perçoive aucun de ces deux mouvements. Parfois, c’est l’explication compliquée qui est la bonne.

        Au lieu de repousser l’explication de l’origine de l’univers à un ordre extérieur (un dieu transcendant ou un monde platonicien des idées), l’exigence de simplicité logique avait, en son temps, conduit Démocrite à proposer que l’infinité des mondes était elle-même la complète réalisation de la géométrie. Dans l’antiquité, on ne connaissait que l’espace euclidien considéré avec trois dimensions. Aujourd’hui que nous connaissons de nouvelles formes de géométrie, ainsi que des espaces et des espaces-temps possédant plus ou moins que nos dimensions habituelles, la totalité du possible devient un multivers contenant toutes les géométries et toutes les chronogéométries imaginables. Le physicien Max Tegmark nous fait remarquer que cette conception présente l’avantage de dissoudre la question de la spécificité des lois et constantes de notre univers du fait de l’existence de toutes les structures mathématiquement réalisables à travers le grand-tout6.

 

        la Réalité Mathématique et la Physique Quantique. Les atomes imaginés par Démocrite il y a 25 siècles n’étaient pas des points sans volume, mais toutes les figures géométriques imaginables. “Les atomes de Démocrite sont comme des nombres7, dénués de tout caractère physique (température, couleur, odeur...). Ils sont uniquement définis par leurs propriétés géométriques (forme, ordre, position). Ce type d’idée réapparaît aujourd’hui, notamment en théorie des cordes et ses dérivés qui proposent que toutes les particules élémentaires (électrons, quarks) sont formées à partir d'entités purement géométriques. L’objection classique soulevée contre l’idée que la matière et tout l’univers serait au fond purement mathématique réside dans l’habitude que les mathématiques décrivent seulement des objets figés, sans temporalité. Il existe cependant des parties des mathématiques, comme les géométries non-commutatives, où des figures possèdent des propriétés ressemblant étrangement au temps, et opèrent ainsi la transition vers la physique.

        Proposer que sous le monde physique macroscopique que nous connaissons, la réalité est en fait mathématique a de nombreux attraits. En plus de résoudre le dilemme entre essence et existence, et de rendre compte de l’extraordinaire efficacité des mathématiques en physique, cette conception de la     matière offre une explication d'ordre général à l'étrangeté de la physique quantique. Ainsi, les particules élémentaires ne seraient pas tout à fait des objets physiques. Ce serait plutôt des entités intermédiaires entre notre monde macroscopique et le niveau fondamental, qui lui est purement mathématique. Les bizarreries de la physique quantique nous frappent parce que nous cherchons à appliquer à ces corps minuscules certains des concepts usuels de notre monde macroscopique. Toutefois, pour le philosophe matérialiste qui ne croit pas que nos concepts traditionnels soient fondamentaux, et qui pense que toutes les propriétés de notre monde physique émergent avec la complexité, il n'est pas si surprenant que certaines des propriétés usuelles de notre quotidien n'existent pas encore à une échelle inférieure. Par exemple, notre sens commun peut avoir du mal à accepter l’idée qu’une particule matérielle isolée n’ait pas de température, tant que nous n’avons pas compris que la température est une propriété supérieure résultant du degré d’agitation des molécules entre elles. Ainsi, il nous faut certainement reconnaître qu’à un niveau plus fondamental, la matière n’obéit pas à la Causalité mécaniste qui fait rebondir les boules de billard, ni qu’elle ne possède encore toutes les propriétés physiques de notre monde macroscopique, mais qu’elle est régie par une forme de Causalité plus primitive, proche de la logique. L’idée que les particules élémentaires obéissent à une Causalité logique, et pas encore physique, expliquerait notamment pourquoi il peut y avoir des effets instantanés entre elles à travers l’espace et le temps (intrication). Un lien logique est immédiat et dépasse toute contrainte physique. Il apparaît ainsi de plus en plus évident que le monde que nous expérimentons quotidiennement n’est pas le niveau de base de toute réalité. L’exploration scientifique du niveau inférieur remet en cause notre conception mécaniste de la Causalité, pour laisser place à une version plus fondamentale de la Causalité, qui règne à cette échelle préphysique, tout proche du premier niveau de réalité, qui lui, doit être purement mathématique.

       

        Einstein et le déterminisme. Albert Einstein s’opposa à l’interprétation que l’école de Copenhague faisait de la mécanique quantique. Cette lecture spiritualiste dans laquelle l’observateur n’obéit pas aux lois de la physique nie non seulement l’universalité de la Causalité, mais n’aboutit pas à une conception cohérente du monde. Aujourd’hui, cette interprétation est pour une bonne part contredite par les résultats des expériences de décohérence. Dès le départ, Einstein avait pointé ses conséquences absurdes avec son expérience imaginaire du baril de poudre, un paradoxe reformulé par Erwin Schrödinger avec un chat. Egalement, comme il découvrit que certaines prédictions très étranges de la théorie quantique (paradoxe EPR) pouvaient assez bien s’expliquer par l’existence d’un déterminisme caché, non encore découvert, il privilégia cette possibilité. Trois décennies plus tard, John Bell trouva un moyen de tester cette interprétation, en montrant que sous certaines conditions les événements dans un système prédéterminé et un système indéterminé n’ont pas les mêmes probabilités. En 1981, les expériences d’Alain Aspect tranchèrent le débat, et révélèrent que le comportement des particules ne s’explique pas par un déterminisme caché, tel qu’envisagé alors par Einstein. Depuis, de nouvelles expériences ont été reproduites et la conception mécaniste du déterminisme semble en passe d’être réfutée. L’interprétation de toute expérience peut et doit continuer à être débattue, cependant aujourd’hui, l’idée que le déterminisme mécaniste classique n’existe pas à l’échelle subatomique a trouvé des bases scientifiques solides.

        La fin du déterminisme inaugure-t-il le crépuscule de la Causalité universelle ? A bien y regarder, l’indéterminisme qui entoure les particules élémentaires est très loin d’être un chaos irrationnel. Les lois de la physique quantique montrent que tout événement est statistiquement prédictible, qu’il obéit à des règles très précises, parfaitement décrites par le formalisme mathématique de cette théorie. A la lumière de cette révolution, il apparaît que les notions de Causalité et de déterminisme, longtemps confondues, sont vraisemblablement en fait des notions différentes. Le rationalisme intégral n’est pas forcément le règne du déterminisme. Comme le suggère entre autres la théorie de l’information8, la logique elle-même apparaît quelquefois incapable de définir complètement toutes les propriétés de certains objets mathématiques. Si la nécessité issue de la simplicité logique laisse parfois un certain flou, et que la réalité est la réalisation de la logique elle-même, alors l’incertitude inhérente au monde quantique se comprend naturellement. Le hasard serait simplement la manifestation d’un manque d’information, incapable de tout définir. Il n’est en rien la manifestation d’une Causalité limitée, vaincue ou transcendante.

        Depuis les expériences d’Aspect, certains affirment qu’Einstein a eu tort de s’opposer aux interprétations positivistes de la mécanique quantique, et que sa conception réaliste et déterministe de la réalité est inexacte. Même si le meilleur argument avancé par Einstein contre ses adversaires paraît réfuté, et qu’il semble désormais de plus en plus vraisemblable que le déterminisme absolu n’existe pas dans le rapport que nous entretenons à notre monde, il n’est pourtant pas du tout exclu que celui-ci puisse réapparaître à un niveau supérieur, comme celui que formerait le multivers, ce qui a amené certains physiciens à déclarer qu’Einstein aurait probablement adopté l’interprétation des univers multiples d’Hugh Everett9, où la réalité se coupe à chaque instant en plusieurs branches pour réaliser toutes les différentes possibilités. Le concept de multivers quantique produit un dépassement de l’antagonisme entre les interprétations déterministes et indéterministes, en donnant raison à ces deux conceptions historiquement opposées, qui deviennent seulement deux points de vue différents: le hasard existe réellement pour l’observateur fini car il ne perçoit qu’une branche de la réalité, mais au niveau supérieur, pour l’observateur qui pourrait voir l’arbre de tous les destins dans sa globalité, il n’y a pas de hasard. Tout est là.

                       

        la Nature de l’Espace et du Temps. Si notre bulle-univers a une taille finie, alors le problème se pose de savoir ce qui se passe à la limite du monde. Avec la théorie de la relativité générale, il devient toutefois envisageable que notre bulle-univers ait une taille finie, sans pour autant qu’elle ait de limite. Un peu comme à la surface de la Terre, en avançant toujours dans la même direction on finit par faire le tour et l’on revient au même point. De la même façon, on peut peut-être se déplacer infiniment dans notre bulle-univers sans jamais rencontrer de limite. Comme un ballon qui gonfle ou se dégonfle, la bulle-univers peut grandir ou rétrécir, tout en ayant toujours une taille finie, mais jamais de limites.

        Dans ces conditions, l’espace et le temps ne sont plus des notions abstraites, mais des entités réelles. Tant que, comme Kant, on continue de les considérer seulement comme des catégories de l’esprit humain, on les verra divisibles à l'infini ce qui rend inconcevable l’existence d’un atome indivisible (paradoxe de Zénon d’Elée). A partir du moment où, comme Einstein, nous pensons que nous vivons dans une sorte de structure mathématique sophistiquée, notre espace-temps existe comme un objet réel ayant plusieurs “qualités physiques10 dont une forme, une chronogéométrie particulière, une résistance à la déformation, un nombre de dimensions et peut-être aussi une unité minimale de distance et de durée. Dans ce dernier cas, tout serait composé d'éléments simples, indivisibles, comme les quanta, les cordes ou les atomes de Démocrite. L'existence d'une telle borne est suggérée par la mécanique quantique (la longueur et le temps de Plank: 10-35 mètre, 10-44 seconde) et par des développements théoriques plus récents comme les “causal sets” ou la gravité quantique à boucles11. Démocrite et Epicure parlaient quand à eux “d'atomette temporelle12 et expliquaient que le cercle n’existe pas, mais qu'il n’y a que des polygones. Notons, à cette occasion, que les atomes chimiques, découverts au XIX et XXe siècle, diffèrent notablement des atomes physiques de Démocrite, mais que leurs véritables homologues seraient plutôt les cordes/branes ou d'autres éléments qui mesurent exactement la distance minimale ou maximale possible dans l'espace.

 

        l’Origine et l’Evolution de la Vie. L’idée d’évolution des espèces est certainement très ancienne. Anaximandre disait déjà que la vie est apparue dans l’eau et que les poissons étaient nos ancêtres, tandis que Lucrèce nous décrit le processus de sélection naturelle13. Le résumé que j’ai proposé est basé sur la version moderne de la théorie de Charles Darwin, réactualisée par Richard Dawkins14, auquel je dois le concept central de réplicateur, initialement proposé par James Watson et Francis Crick lors de la découverte de la structure en double hélice de l’ADN.

        Depuis l’antiquité, l’argumentation des antinaturalistes se résume à l’étonnement produit par leur ignorance des véritables causes des choses. Aujourd’hui que la génétique et la biologie moléculaire ont décrypté les composants et les mécanismes de la vie, elles ont ruinées l’idée selon laquelle la matière vivante nécessiterait des forces vitales totalement différentes des forces qui régissent le reste du monde physique. Le dernier argument de nos adversaires consiste alors à dénoncer l’autoagencement comme étant trop improbable pour s’être réalisé. Ne connaissant pas le chemin par lequel l’évolution chimique puis biologique est passée, les anti-darwiniens se livrent à des estimations douteuses, dont l'aberrante petitesse illustre probablement surtout notre ignorance des véritables voies empruntées par la nature ; mais en fait, la métaphysique matérialiste a depuis longtemps mis un terme définitif à ce faux-débat en accordant que la probabilité d’apparition de la vie et de l’homme, tels que nous les connaissons, est infime. Oui, il n’était pas donné que la vie apparaisse sur Terre, et encore moins qu’un jour, des êtres vivants prennent conscience de leur existence. L’aveuglement consternant de nos adversaires est de ne toujours pas avoir intégré le concept d'univers infini, là où tout ce qui est possible est réalisé une infinité de fois, même l’extrêmement peu probable.

        Aujourd'hui, la plupart des étapes intermédiaires empruntées par l’évolution ont disparu. Face à la perfection des systèmes interconnectés, l’ignorance humaine croit percevoir la marque d’un grand horloger. Elle se met à croire en un mystère en amont, alors que les solutions se trouvent en aval. Elle se demande qui de l'œuf ou de la poule a bien pu apparaître en premier. Comment le mâle ou la femelle ont pu être créés, puisqu’ils ont besoin l’un de l’autre pour exister ?  Mais, parfois, l’évolution a laissé suffisamment d’indices pour que l’on puisse retracer son chemin, et constater que l’apparente complexité irréductible n’était qu’une illusion.

        Pareillement, les hommes ont souvent du mal à comprendre pourquoi l’égoïsme de la sélection naturelle n’a pas uniquement créé des monstres préhistoriques, agressifs, munis de griffes et de crocs énormes, et voient dans le triomphe de l’altruisme et de l’harmonie, le signe d’un ordre surnaturel. En vérité, la coexistence pacifique des espèces étant beaucoup plus rentable que la destruction préventive et systématique, dans bien des conditions, la symbiose s’impose spontanément car elle est simplement le meilleur système qui puisse exister. L’harmonie et l'altruisme ne sont pas des ordres surnaturels opposés à l'égoïsme. L’altruisme, c’est simplement de l'égoïsme plus intelligent. Avec l’émergence d’espèces sociales, la nature s’adoucit. Les espèces n’ont absolument pas renié leurs intérêts, seulement elles obtiennent souvent de bien meilleurs résultats par l’entraide et la coexistence, qu’avec l'égoïsme brutal et primaire.


        Matérialisme. Comme le concept de dieu transcendant, le spiritualisme est une idée qui n’a pas sa place dans un esprit sain. Prétendre que la conscience, c’est-à-dire quelque chose que l’on a du mal à comprendre, requière une substance immatérielle revient à faire l’hypothèse d’une chose que l’on ne peut ni observer, ni déduire, ni définir, et dont l’hypothèse gratuite ne résout aucun problème. Un deuxième mystère n’explique pas le premier. Si aveux d’impuissance il devait y avoir face au mystère du fonctionnement de la conscience, un esprit honnête devrait s’en tenir à la devise de Socrate, “moi, je sais que je ne sais pas”, et certainement pas donner une quelconque crédibilité à l’existence d’esprit sans corps ; d’autant que le préjugé qui veut que les facultés de l’esprit requerrait une substance immatérielle repose en fait sur la prétention vulgaire de connaître les capacités de la matière, et d’en avoir déduit son incapacité dans ce domaine, alors que le meilleur des physiciens actuel ne sait toujours pas ce que peut ou ne peut pas faire un corps. Une erreur similaire avait jadis conduit au vitalisme, cette hypothèse d’une force magique dans les êtres vivants supposée par ceux qui avaient trop vite conclu que la vie ne pouvait émerger à partir d’un ordre seulement guidé des seules lois physiques et chimiques. Poursuivant les critiques de Platon et d’Aristote sur l’incapacité supposée de la matière a rendre compte seule du mouvement, une forme de dualisme a longtemps persisté au sein même de la physique mécaniste qui décrivait un monde inerte de la matière et un autre de la force-énergie, au contraire de l’intuition des matérialistes antiques et de Spinoza chez qui le mouvement (la force-énergie) est inhérente à la matière, une conception qu’est venue couronner l’équation E=MC² d’Einstein, en montrant que l’énergie et la matière sont en fait deux états de la même substance. Après l’unification de la matière inanimée avec la matière mouvante et de la vie, il ne nous reste plus qu’à intégrer l’esprit pour achever le programme matérialiste.

        Aujourd’hui, la sélection neuronale (darwinisme neuronale) permet de résoudre le mystère du fonctionnement de l’intelligence animale, au moins dans son principe15. Reste à percer le mystère de la conscience. Des multiples hypothèses tentant de cerner ce qui rend possible une telle faculté, les propositions de Gerald Edelman m’apparaissent les plus profondes16. Je suis fasciné par ses idées, et je m’en suis fortement inspiré pour la description spéculative que je vous ai proposée dans le chapitre intitulé “l’esprit”.

        Avant le développement de tels modèles, l’existence de certaines molécules (alcool, somnifères, drogues, hallucinogènes, antipsychotiques...) capables de perturber le fonctionnement de la conscience était déjà un argument ancien pour suggérer que l’esprit repose sur des bases matérielles. De même, l’expérience de l’éveil et du sommeil montre à chacun de nous que sa conscience se met en marche et en veille comme une machine. Aujourd’hui, notre capacité à suivre la formation des pensées à l’aide de l’imagerie cérébrale associée à des modèles mathématiques confirme que celle-ci se situe bien dans le cerveau17. Cette conclusion est également soutenue par l’étude de patients atteints de lésions dans diverses régions des hémisphères cérébraux et affectés de troubles précis, dont parfois des perturbations qui touchent même la capacité à former des sentiments18. Ainsi, un grand nombre d’observations suggère que l’esprit est un processus reposant sur des bases matérielles, et fonctionnant selon des principes rationnels.

 

        Stabilité et Multiplicité du Soi. Dans les anciennes croyances égyptiennes, l’homme décédé qui se réveillait dans le royaume des morts devait absolument réussir à se rappeler son nom pour survivre dans cet autre monde. S’il oubliait qui il était, il devenait une âme vide et disparaissait alors à jamais. Un raisonnement assez similaire m’invite à identifier le soi au “sentiment de soi”. Muni de cette définition, le terme “je” est l’impression qui forme la toile de fond de la conscience d’être conscient. La conscience d'être conscient donne lieu à une réminiscence constamment remémorée pendant l’éveil, différente selon les individus, et à la base de chaque esprit. Le soi est le sentiment originel de soi qui s’enrichit ensuite d’événements autobiographiques marquants. L’idée-sentiment de soi est donc produite par la conscience d’exister et demeure dans le cerveau tant que certaines structures cérébrales n’ont pas été altérées.

        Le sentiment de soi avec sa psychologie associée est un objet aux contours évolutif, et il n’est pas aisé d’en donner une définition précise avec des mots. Ce type de difficultés est utilisé par certains pour douter de la réalité de ce concept, mais je leur fais remarquer que ce problème se pose pour de nombreux autres concepts usuels, comme par exemple les couleurs. Au sein d'un dégradé de couleurs, il est difficile de s’accorder pour dire exactement où commence et où fini le rouge, et il vous est également impossible de communiquer à un aveugle l’idée du “rouge” avec des mots. Grâce à la physique expérimentale, il est devenu possible de proposer une définition objective du rouge, en termes de longueur d’onde de la lumière, et un jour, grâce à l’imagerie médicale il sera sûrement possible de prendre une image du soi de chacun en termes d’architecture et d’activité cérébrale.

 

        A chaque étape de la vie, le cerveau créé une image autobiographique du soi qui ne nécessite plus l’accès aux souvenirs vécus pour fonctionner, puisqu’un accident provoquant une perte complète de sa mémoire est rarement suivie d’une amnésie d’identité. Dans la plupart des cas où l’accès aux événements passés a été perdu, l’individu sent malgré tout qui il est et peut citer des traits de sa personnalité19. Cette mémoire du soi, dissociable des autres souvenirs, semble fonctionner en partie indépendamment, en mettant en jeux des régions spécifiques du cerveau humain19. Ce soi-autobiographique est vraisemblablement une construction secondaire par rapport au “sentiment de soi”, aussi appelé “soi-central”20, qui lui doit être beaucoup plus stable.
        Ainsi, bien qu’une modification du tempérament ou l’acquisition d’une maturité avec l’âge soit parfois interprétées comme le signe d’une transformation du soi, l’observation de telles évolutions n’est pas suffisante pour conclure à l’inexistence d’une essence stable au cœur de l’individu. En effet, la définition du triangle nous montre une essence parfaitement claire, ce qui n’empêche pas ensuite au triangle d’exister selon une infinité de modalités (un triangle peut être quelconque, allongé, rectangle, isocèle, équilatéral... mais il reste toujours un triangle avec des propriétés de triangle, bien différentes des propriétés du rectangle ou du pentagone). Ainsi, au fils de la vie, le soi peut très bien se rattacher à divers éléments (apparence sociale, religion, amours, idées politiques...), qui modifient son aspect en fonction d'événements et de rencontres qui l'ont amené à se développer dans telle ou telle direction, sans pour autant avoir nécessairement changé son essence originelle. Malgré le remaniement continuel des états psychologiques et de la matière sous-jacente du cerveau, la rigidité des premiers réseaux neuronaux validés est une raison biologique de penser que le cœur du soi demeure généralement stable après avoir été fixé très tôt dans l’enfance ; mais même si je me trompais sur ce point, je fais remarquer que la question de la stabilité du soi n’est pas un enjeux majeur pour ma doctrine philosophique qui invite à vivre l’instant présent, et défend de toute façon déjà une définition transversale du soi, existant à travers différents corps, à différentes époques.

 

        Effectivement, la définition du soi à laquelle je suis parvenu ne fait pas dépendre cette notion d’un corps particulier, ce qui me conduit nécessairement à une définition transcorporelle du soi. Cette conclusion est l’une des plus difficiles à accepter. Mal à l’aise avec cette idée, il est courant de refuser d’identifier des corps à la constitution neurologique identique comme étant soi, et de les rejeter comme des autres. L’argument généralement invoqué consiste à vouloir définir le soi en relation à la vie présente, et pas en fonction d’autres entités ailleurs, aussi ressemblantes soient-elles. Contre la multiplicité de l’existence, on peut essayer d’opposer une définition du soi où ce concept est intrinsèquement associé à une autobiographie linéaire, autrement dit, où la vie est la construction d’un parcours existentiel singulier dans lequel d’autres histoires n'interviennent pas.

        Je vous propose d’utiliser les mondes parallèles d’Everett, au moins comme expérience de pensée, pour vous faire voir les difficultés posées par une telle tentative de réduction de l’identité au seul soi perceptible par les sens. Admettons que l’espace-temps actuel se fractionne à chaque instant pour réaliser tous les destins possibles. Parfois, une histoire se scinde en deux voies très différentes qui peuvent justifier l’existence de personnes distinctes. Certains choix de route sont liés à notre nature profonde, et nous pouvons légitimement refuser de se reconnaître dans un être qui aurait fait un choix différent. Toutefois, il existe des choix qui sont miens en ce monde, et qui ne se sont pas réalisé à causes de circonstances extérieures. Comment renier mon avatar qui les verrait se concrétiser ? Enfin quel statut donner aux clones quasi-identiques de soi qui se créent à chaque instant dans des univers parallèles. Dans la majorité des cas, il n’est possible de différencier ces êtres que sur la base de faits microscopiques ou d'événements mineurs, qui ne jouent aucun rôle dans la vie. Le pli d’un cheveu, un verre posé sur une table, la couleur d’une voiture passant au loin... mille détails insignifiants séparent l’existence d’une infinité d’êtres sinon en tout point identiques. Il n’y a aucun critère convaincant pour différencier ces êtres qui ne formaient d’ailleurs qu’un seul jusqu’à l’instant précédent. Il n’y a aucun élément sur lequel s’appuyer pour leur donner à chacun une identité propre. La seule façon de voir qui soit cohérente est de reconnaître que la finitude de l’existence est une illusion causée par nos sens limités, et qu’il faut identifier un unique soi global, existant sous de multiples formes. Selon la définition que l’on a choisie du soi, même si l’on a voulu y inclure l’apparence physique ou des éléments autobiographiques, on limitera l’étendue de son être, mais même dans ces cas, il restera toujours une multiplicité infinie du soi. En conséquence, si l’espace est infini, ou s’il existe une infinité d’autres univers parallèles ou encore si par une autre manière vous êtes amené à conclure que le réel contient la totalité des possibles, alors il faut admettre un soi infini à travers l’espace et les espaces, en plus du soi traversant le temps que vous connaissez déjà. Il n’y a aucune raison de refuser à un corps spatialement éloigné, l'identification déjà accordée aux corps séparés temporellement. A bien y regarder, l’identification spatiale est même plus convaincante parce qu’on peut avoir beaucoup changé avec les années, alors qu’à travers l’espace infini on est certain qu’il existe quelque part un autre corps exactement doté de son essence actuelle. Ce qui vous fait être vous-même est votre sentiment d’exister, et cette présence au monde étant la même ici ou ailleurs, vous n’y faites pas la différence.

 

        La Place du Soi dans le Fonctionnement de l’Esprit. En plus de définir le cœur du soi comme étant le sentiment de soi, j’ai également considéré que ce “sentiment” était le moteur de l’esprit, une conception qui se place dans la lignée de l’avis de plusieurs psychiatres et neurologues, qui sont parvenu à la conviction qu’avoir un sens du soi est essentiel à la formation de sentiments supérieurs et de souvenirs évolués21. Dans le petit modèle du fonctionnement de l’esprit rapidement esquissé pour les besoins de ma doctrine, le “sentiment” de soi est le prisme à travers lequel les idées se constituent dans la conscience supérieure d’Homo sapiens. Aussi, les particularités individuelles de ce “sentiment” constitueraient les bases de chaque personnalité car elles affecteraient constamment la formation des pensées pendant le fonctionnement de la conscience, et transformeraient également, directement ou indirectement, de nombreux processus inconscients. Grâce à ce fonctionnement de l’esprit, l’essence d’abord figée de l’individu, déterminée par la forme du sentiment d’exister, se transforme, pendant le déroulement de la conscience, en une essence vivante se manifestant à travers des désirs intimes. Plus l’esprit se développe, moins le “sentiment” de soi est isolé des émotions inconscientes ou semi-conscientes. En s’associant à elles, le sentiment de soi les fait passer dans la conscience supérieure, d’où la pertinence de baser ma philosophie morale sur l’épanouissement de ce “sentiment”.

        Si tel est effectivement le fonctionnement de l’esprit, on doit s’attendre à ce que la conscience régresse à un niveau quasiment animal en cas de perturbation momentanée du “sentiment de soi”; et c’est apparemment ce qui se produit chez les patients atteints de troubles dissociatifs. Par exemple, un individu souffrant de dépersonnalisation voit parfois se réduire transitoirement sa capacité à s’éprouver et à se reconnaître. Pendant de tels moments, l’expressivité diminue sur son visage, son attention se dissipe, il se voit comme un corps vide, sans âme ; il cesse de former des sentiments évolués et des souvenirs précis, et ne parvient plus à organiser intelligemment son existence. La théorie du soi proposée ici est également compatible avec l’existence du trouble dissociatif de l’identité22. Chez les patients touchés par cette pathologie, il semble qu’une fracture dans l’unité de la conscience du soi ait induit une réorganisation en personnalités multiples qui coexistent désormais en se manifestant alternativement. Si l’interprétation des observations cliniques, qui suggère que d’un sentiment de soi altéré puisse naître plusieurs individus coexistant dans le même corps avec chacun leur propre caractère et une mémoire indépendante, était un jour confirmée, elle constituerait un argument fort en faveur des modèles qui font du sentiment de soi le moteur de l’esprit structurant la formation des sentiments, des décisions et des souvenirs. Ainsi, bien que notre compréhension du fonctionnement de l’esprit soit encore rudimentaire, et empêche toute conclusion ferme, plusieurs observations m’ont conforté dans l’idée de définir le soi, au moins en première approximation, comme cette présence latente dans la conscience, et elles m’incitent également à l’ériger comme la structure à la base de la personnalité. Dans l’avenir, les progrès de la neurologie permettront d’affiner ce modèle.

        Notons toutefois que même si l’étude du cerveau démontrait un jour que la plupart des sentiments humains ne sont pas organisés autour d’un sens du soi, et que ce type de constructions psychologiques ne concerne qu’un nombre limité de sentiments chez quelques individus exceptionnels, je n’y verrai pas une objection aux jugements de valeurs que la présente philosophie invite à porter. Il apparaîtrait seulement que la puissance humaine est extrêmement limitée, mais cela ne m’empêcherait nullement de continuer à penser que plus un esprit parvient à organiser des désirs intimes, plus il appartient à une nature libre et supérieure par rapport aux êtres qui passent leur existence à répliquer des émotions de groupe. Un tel jugement découle de mon système de la nature aussi clairement qu’il est évident que la matière vivante relève d’un degré d’organisation supérieure à celui de la matière inanimée.

 


       

Le Déterminisme et la Liberté

 

        Pour que la liberté individuelle existe, si cette faculté existe réellement, il faudrait que la Causalité psychologique d’un esprit lui appartienne, et que la signification de ce qu’il décide ne soit pas programmée ou réductible à l’ordre extérieur qui la engendré. Au lieu de repousser la solution à ce problème en amont, dans un au-delà de la nature, ma sensibilité scientifique et ma conviction que la Raison est universelle m’ont invité à aller voir si la solution ne se trouverait pas en aval, dans la complexité de l’ordre naturel. Je présente ici les arguments biologiques qui me font penser que la liberté humaine existe et, je décris les mécanismes généraux qui lui permettent de fonctionner.

 

 

        Deux Types d’Objets. Afin de suivre mon analyse, commençons par bien distinguer les objets dont l’essence est contrainte et ceux dont l’essence est libre. Les objets dont l’essence est contrainte sont des corps qui ont été déterminés à exister par une autre structure. Par exemple: la mémoire, les produits des gènes, ou encore un objet conçu par un inventeur. A l’opposé, les objets dont l’essence est libre sont des corps apparus spontanément à partir d’atomes désorganisés qui virevoltaient aléatoirement sans véhiculer de signification particulière. Par exemple, un nuage, ou le réplicateur originel. Les configurations d’atomes qui ont été entièrement déterminées par une autre configuration n’ont pas d’existence singulière. Du point de vue de leur signification, elles sont en fait une partie d’une structure plus grande qui est la véritable entité à considérer. A l’inverse, les structures apparues spontanément à partir d’atomes désorganisés ont une essence propre. Seules les structures apparues sans avoir été prédéfinies par une structure extérieure et émergeant par une rencontre aléatoire entre atomes désordonnés ont des propriétés qui leur appartiennent totalement.

 

        l’Individualisme Biologique. A l’intérieur d’un être vivant, tous les atomes ne véhiculent pas une signification prédéterminée. Certaines configurations d’atomes transportent des informations génétiques ou environnementales, mais un grand nombre de configurations atomiques ne portent pas ce genre de contraintes et évoluent librement, conférant à chaque individu une singularité qui a des répercutions observables. Cette variabilité individuelle est présente dans les réactions biochimiques à la base de la vie (variations épigénétiques, mutations somatiques, éléments transposables...), et se retrouve jusque dans les principes d’organisation des tissus (sélection/amplification clonale). Par exemple, lors de la génération d’un nouvel anticorps, le système immunitaire produit une protéine déterminée à reconnaître une cible précise ; et pourtant chaque anticorps est un objet unique (sa séquence peptidique, ses propriétés physico-chimiques, ou encore ses potentiels effets bloquants/activateurs sur l’activité enzymatique de sa cible sont aléatoires). Pareillement, même la mémoire qui apparaît comme l’un des meilleurs exemples d’objet déterminé ne l’est pas complètement dans le détail, à cause du processus de fabrication du souvenir qui fait que l’idée d’un même événement est différente selon les individus. Cette variabilité biologique individuelle oblige donc à considérer tout être vivant comme un être unique, même dans les cas de déterminismes génétiques et environnementaux. Cette conclusion est régulièrement mise en évidence en laboratoire, lors de l’étude de clones élevés dans un milieu identique, où il est constaté que chaque animal possède, malgré tout une singularité individuelle aux tests effectués1. Chez tous les êtres vivants, l’influence combinée de la génétique et de l’environnement ne contient pas à l’avance l’information suffisante pour déterminer la forme définitive des structures du corps. Par exemple, les empreintes digitales de vrais jumeaux diffèrent1. Partout où la combinaison du déterminisme génétique et des informations recueillies par les sens est insuffisante à imposer un modèle complet, l’agitation moléculaire, cellulaire... comble le vide et produit des effets aléatoires.

 

        le Sentiment de Soi est-il un Objet Libre ? A la recherche d’une explication à sa personnalité, il est commun de vouloir satisfaire son désir de Causalité, et d’invoquer des explications psychologisantes, telle que la famille, le milieu social... et de fabriquer des illusions rétrospectives à partir d'événements qui ont, certes, probablement eu une grande influence plus tardive, mais qui n’ont pas le pouvoir de détermination du cœur de notre être. Beaucoup d’enfants issus d’un même milieu, et ayant reçu une éducation similaire, présentent des caractères très différents ce qui trahie sûrement la part d’aléatoire biologique qui a lieu pendant notre développement.

        Si certaines structures anatomiques sont définies par notre génétique, la majeure partie des neurones du cerveau fœtal forment les premièrs réseaux sans instruction précise. Pareillement à des segments se mouvant de façon désorganisée, et finissant par se rencontrer pour dessiner de multiples figures aux propriétés géométriques variées. Les propriétés de ces premières structures sont totalement émergentes et n’ont pas pu être fixées par l’information contenue dans d’autres cartes neuronales, comme ce sera ensuite le cas, lorsque les connections et les échanges entre réseaux neuronaux se seront suffisamment développées pour que ces cartes soient modelées par des informations significatives. Bien plus tard, lorsque le cerveau humain parvient à un niveau suffisant d'intelligibilité entre les différents concepts élaborés par la mémoire, l’idée-sentiment de soi apparaît. Ce sentiment s’organise vraisemblablement à partir de diverses données non encore reliées entre elles d’une manière cohérente. Il se constitue à partir d’un flot d’émotions pré-psychologiques sous-jacentes, certainement celles provenant du corps (sensations intestinales, perceptions des mains...), qui s’assemblent en un tout capable d’interagir désormais logiquement avec d’autres concepts dans l’entendement. Etant donné la complexité supposée du sentiment de soi, et la variabilité intrinsèque des systèmes biologiques, les particularités définitives de ce sentiment émergent donc vraisemblablement sous l’influence majeure de la variabilité biologique-atomique de l’individu.

        Outre l’observation que les êtres vivants ne sont pas parfaitement programmables, si le sentiment de soi est bien une propriété émergente produite par les capacités logiques et sémantique d’Homo sapiens, il n’a jamais existé nul part aucun programme pour le définir. Avant l’apparition du sentiment de soi, il n’y avait dans la nature, aucune structure ou combinaison de structures, contenant déjà l’information intelligible pour lui conférer sa signification. Avant la formation de ce sentiment, les éléments pré-psychologiques qui allaient le constituer ne contenaient pas l’information pour en définir le sens. Pour que des causes puissent influencer une psychologie de façon significative et organisée, et pas seulement par simple hasard de rencontre, le cerveau doit avoir lui-même déjà développé des capacités suffisantes d'intelligibilité ; de la même façon que les paroles d’un étranger peuvent au mieux susciter des émotions primaires, souvent erronée, mais ne sauraient atteindre vos convictions quand vous ne comprenez pas sa langue. Aussi, même si des structures sociales sophistiquées entourent et affectent le corps de l’esprit en formation, avant la formation de l’entendement, ces causes produisent au mieux des effets flous dont la signification est atténuée ou complètement déformée.

        Le point fondamental de mon argumentation repose sur le fait qu’il ne peut pas y avoir d’effet causal significatif entre des valeurs hiérarchisées sur les plans différents, mais seulement une Causalité non-significative ressemblant à un hasard de rencontre, ayant seulement réuni les conditions de possibilités nécessaires à l’émergence de valeurs supérieures. Ce principe matérialiste se réactualise en fait lors de la transition de n'importe quelle échelle: atomique/moléculaire, cellulaire/tissulaire, émotions primaires non-intelligibles/concepts clairs et ordonnés par l’entendement. A chaque évolution, ce n’est qu’après la rencontre aléatoire entres atomes, molécules, neurones, émotions... qu’apparaît une structure nouvelle avec des propriétés émergentes qui n’ont de signification qu’en elle-même. En conclusion, la genèse, ici supposée, du sentiment de soi à partir d’émotions pré-psychologiques éparses, présente bien une analogie de principe avec l’apparition spontanée d’un corps matériel, formé par des atomes qui virevoltaient aléatoirement, et qui se sont entrechoqués et assemblés. Le sentiment de soi ainsi constitué répondrait donc bien à la définition d’un objet libre.

 

        Devenir Libre en Acte. Reconnaître l’existence d’une singularité unique dans l’individu, garantie par le matérialisme biologique, constitue la première étape de la compréhension du fonctionnement de la liberté. Ensuite, pour que l’individu devienne libre, il faut qu’un mécanisme rende possible le passage en actes significatifs de la singularité contenue en lui. Sans un tel mécanisme, ses propriétés internes resteraient figées, comme c’est le cas dans la plupart des objets possédant des propriétés libres. A ce jour, l’esprit humain est la seule entité connue capable de véritablement transformer sa singularité en causes libres et significatives, qui veulent se graver dans la réalité. La capacité logique d’associer l’idée-sentiment de soi à d’autres idées et sentiments est la faculté qui permet à l’esprit de produire des raisons intimes et d’influencer personnellement l’ordre du monde. Sans l’entendement, la liberté humaine n’existerait donc pas, car le sentiment de soi ne pourrait se manifester, et s’exprimer significativement en actes. Contre l’idée répandue par certains moralistes que la Raison serait une contrainte à notre liberté, la Raison est bien la faculté qui permet de faire vivre le potentiel de liberté contenu dans la conscience humaine. La Raison humaine (la faculté d’intelligibilité) est intrinsèquement liée à sa Raison intime (le sens éprouvé de l’existence), car elle en est le principe organisateur.
        Dans le modèle de l’esprit préalablement décrit, l’idée-sentiment de soi se mêle constamment aux émotions, calculs et inclinaisons, pendant le fonctionnement de la conscience, et en transforme une partie en désirs intimes2. Les particularités individuelles du sentiment d’exister sont ainsi à l’origine de désirs libres, faisant vivre l’essence de l’individu. Au contraire des instincts prédéfinis par les gènes, et de l’idéologie conditionnée par le milieu sociale, les désirs intimes sont des causes libres, car ils proviennent de la nécessité interne du sentiment de soi, et sont cette liberté dont certains hommes éprouvent la présence dans leur conscience. Le sentiment de soi contenant une unicité apparue par hasard, l’esprit n’est pas programmé par une Causalité externe, comme un robot, mais le sentiment d’exister est la source définitive de sa Causalité psychologique intime.

 

        Si l’on veut se proposer une image du fonctionnement de la liberté humaine, on pourrait la comparer à un instrument de musique. Le son est une vibration provenant de l’entrechoquement entre des molécules d’air. Lorsque ces molécules pénètrent dans une flûte, la forme de l’instrument leur impose un mode de vibration résultant en une sonorité particulière. Bien qu’une flûte puisse jouer une multitude de notes, le son d’une flûte conserve sa propre sonorité, bien différente de celle du piano ou du violon. La flûte n’a, certes, pas le pouvoir de choisir la partition qui sera jouée. Sa “liberté” réside seulement dans les rapports qui la composent et qui se manifestent par la forme particulière qu’elle est capable de conférer au flux qui la traverse. D’une manière assez similaire, l’esprit vit des événements déterminés par des causes historiques, et sa liberté s’exprime dans la manière unique dont le sentiment de soi fait éprouver et réagir aux événements qui arrivent.
        Cette analogie est l’occasion de réaffirmer l’absence de contradiction entre une détermination totale du monde physique et la possibilité de prise de décisions libres dans la conscience. Voyez en effet qu’une fois constituée, la forme de la flûte impose un type de mouvement aux atomes sans dépendre elle-même d’aucun mouvement, et c’est grâce à une capacité similaire que, dans le cerveau, le sentiment de soi peut exprimer sa liberté sans être lui-même constamment déterminé. Les adversaires de la conception matérialiste de l’esprit commettent généralement l’erreur d’omettre le concept essentiel d’“âme matérielle”, pourtant cher aux inventeurs du matérialisme3, et imaginent que notre doctrine consiste à affirmer qu’une succession de chocs mécaniques entre particules matérielles nous définit, contrôle nos émotions et tue donc toute possibilité de liberté. Pour nous, l’âme est un corps stable qui n’est pas continuellement remodelé pas des mouvements extérieurs. Ce que je suis existe grâce à une configuration matérielle particulière dont la stabilité est garantie à la fois par la longue durée de vie des neurones et par la pérennité des connexions validées. La structure qui me définit, autrement dit mon essence, n’est pas altérée par des chocs, ou des événements mais seulement placée dans diverses conditions d’existence par le monde extérieur. Une fois le sentiment de soi établi dans le cerveau, pendant l’enfance, ses particularités individuelles sont donc immunisées contre la Causalité mécanique issue du mouvement des atomes, car sa spécificité réside dans les rapports qui le constituent et qui demeurent fixés dans la mémoire neuronale. Il est vrai que lorsque certains groupes d’atomes constitutifs de mon âme matérielle seront déplacés, je disparaîtrai ici. Il est possible de me détruire, mais voyez qu’il n’est pas possible de me dénaturer dans ce que je suis. Une essence est toujours elle-même avec ses propriétés internes. Remarquez le parallèle avec l'éthique du sage. La matérialisation d’une essence peut momentanément disparaître, mais elle ne peut pas être violée ou changée dans ce qu’elle est de plus profonde. Elle a comme quelque chose d’indestructible.

        Certains objecteront à nouveau que si l’âme matérielle est libre de produire des causes selon ses propriétés internes, sa nature a malgré tout été déterminée en amont, lors de sa formation, par le mouvement des atomes. Certes, mais comme ceux-ci ne portaient aucune signification programmée par une structure antérieure, la matière n’est pas une cause déterminante mais seulement le support de mon existence. A l’extrême on pourrait dire que j’existais déjà potentiellement dans le passé de cet univers, à travers les atomes éparpillés qui allaient un jour me constituer. En suivant cette logique, je n’ai pas été déterminé à être par la matière, mais j’existais déjà depuis toujours, en puissance, dans la matière, qui avec cette conception devient assimilable à une substance neutre contenant déjà toutes les essences en sommeil, et qui se réveillent ponctuellement, ici ou là. Notons enfin, que si l’avenir est ouvert, car la logique fait que plusieurs suites possibles existent à une même histoire, alors les causes m’ayant créées ne sont que des conditions de possibilités, et tout objet n’est pas réductible aux causes qui l’ont formés.

       

        Pour les besoins de ma petite analogie musicale, je suis allé jusqu’à considérer qu’une flûte était “libre” d’imposer sa sonorité particulière au souffle d’air qui la traverse, toutefois une flûte n’est évidemment pas libre. Afin d’assurer une bonne compréhension, il me semble intéressant de pointer les limites de cette analogie.
        Tout d’abord, contrairement à l’esprit humain, la flûte est un objet sculpté par un créateur. Ensuite, elle n’a pas son propre mécanisme d’action. En effet, une flûte est un objet inerte, qui a besoin que quelqu’un décide de souffler dedans pour produire ses effets. L’existence de la flûte n’implique donc pas sa liberté en acte. Au contraire, grâce à ses sens et à sa mémoire conceptuelle, le cerveau humain conscient construit en permanence des représentations significatives qui s’introduisent dans l’esprit afin de rendre cet “instrument” vivant et capable d’exercer sa liberté constitutivement. Enfin, la grande limite de cette analogie réside dans le fait que la Causalité mécanique aveugle de la flûte n’est pas une Causalité psychologique significative. Grâce à l’entendement, le sentiment de soi est devenu une idée capable de moduler d’autres idées. Coupée de la faculté d’élaborer et d’associer logiquement des concepts, l’émotion animale du soi resterait isolée ou produirait seulement des effets non-significatifs. Pareillement à la sonorité de la flûte se transmettant à l’air, les influences d’une telle subjectivité ne véhiculent pas ou très peu de sens, et ne sont pas à proprement parler l’expression d’une authentique liberté. Ce n’est que grâce à l’entendement que le sentiment de soi est devenu une idée élaborée, capable d'interagir significativement avec les conditions offertes par le corps, dans cette situation historique, en engendrant des raisons intimes, c’est à dire des sentiments, des choix, et des actions personnelles augmentant en retour la joie liée au sentiment d’existence du soi.

        Au niveau neurobiologique, le modèle présenté ici implique que la liberté de l’individu se manifeste durant le fonctionnement de la conscience, lorsque les ondes cérébrales déterminés par les rapports contenus dans les cartes du sentiment de soi imposent, par cycles de sélections successives, leur “emprunte” à d’autres cartes. Le degré de liberté est un rapport de force dynamique entre les cartes associées au sentiment de soi et les autres cartes sous l’influence d’éléments extérieurs qui limitent ou contraignent l’effet du soi. Voyez donc bien pourquoi l’amour de soi renforce et manifeste l’existence de la liberté. Dans sa version maximale, cet état psychologique correspondrait à la situation où les cartes du sentiment de soi domineraient complètement leur entourage, et où l’individu se sentirait sincèrement tout-puissant.

 

        Conceptions Erronées de la Causalité. La possibilité de la liberté est fréquemment niée au nom du déterminisme et ce, à cause de deux erreurs récurrentes entourant la conception de la Causalité.


        La première erreur vient d’une image simpliste de la Causalité, calquée sur le modèle de la Causalité mécaniste. Au contraire de la Causalité entre boules de billard qui voit à chaque effet unique une conséquence unique, les événements de la vie humaine ne sont pas le produit d’une Causalité linéaire, mais sont créés par une imbrication de causes multiples représentées dans le cerveau par les diverses cartes neuronales interagissant entre elles. Dans ce faisceau de causes, la liberté d’un être est seulement la Causalité émanant du sentiment de soi et les idées construites par complète sincérité intellectuelle qui lui sont rattachées. Si je prétends aimer une femme, certains m’objecteront que je ne suis pas libre de la désirer et que j’ai été programmé à mon insu par mes gènes à réaliser la fonction de l’espèce. Certes, mais l’existence de cette cause biologique déterminante, ne préjuge par de l’existence dans mon cerveau d’autres causes qui iront avec ou contre elle. Dans toute situation, il y a des causes qui fixent le décor, et une Causalité par liberté qui accepte ou non de jouer la scène proposée, et détermine la manière de l’interpréter.

 

        La deuxième grande erreur qui conduit à nier la possibilité de la liberté est la conservation de la “Causalité théologique” dans l’esprit de nombreux penseurs, même athées comme Marx et Freud, qui partagent l’erreur de vouloir systématiquement expliquer l’ordre l’humain en transportant sa signification dans des structures en amont. Cette méthode qui a l’apparence de la scientificité, car elle repose sur l’idée que tout à une cause, réplique en fait l’erreur originelle des théologiens, lorsque ceux-ci cherchaient à expliquer le lieu où s’est abattu la foudre en invoquant les fautes morales commises par les hommes dans cet endroit. Tout a une cause, certes, mais tout n’a pas une cause significative. Etant donné que dans le cosmos matériel, il y a une échelle dans l’organisation des différents types de choses (matière, vie, conscience), il faut bien aussi reconnaître une limite au sens véhiculable par la Causalité.

        La pensée conceptuelle humaine est le sommet de l’évolution, et par conséquent, elle est seulement une pointe émergée au milieu d’un océan de non-sens. La pensée humaine beigne dans un immense inconscient physique, biologique, pré-psychologique, et est sûrement aussi traversée par des idées tronquées ou mal associées. L’hypothèse freudienne qui veut que toute idée absurde apparaissant dans la conscience a nécessairement toujours une signification cachée au sein d’un inconscient entièrement intelligible est un présupposé spiritualiste.

        Lorsque je peins un tableau et traduis mes sentiments, l’image que je peins exprime une partie de mon être, et contient une information partiellement intelligible, qui influencera probablement les émotions d’autres esprits qui viendront regarder mon tableau; mais dans un futur lointain lorsque ce tableau sera tombé en poussière et que toute civilisation aura disparue, aucun effet intelligible de mon œuvre n’aura encore d’effet sur le monde; même si l’impulsion des coups de pinceau que j’avais jadis donné, aura placé nombres d’atomes dans des positions qui auront encore des répercutions sur l’ordre du monde. Dans cet exemple, on voit clairement que s’il y a a priori des conséquences potentiellement infinies de mes actes sur la configuration future de la matière, il y a en revanche une limite au sens que je peux transmettre. Ce qui est vrai pour le futur de l'influence de mon être est également être vrai pour son passé. De la même façon que la signification de mes actions finit par se diluer, même s’il y aura toujours des effets causals non significatifs, l’esprit apparaît d’abord à partir de causes non-significatives, avant que l’intelligibilité n’émerge en lui. L’intelligibilité n’est pas initialement présente dans le corps depuis le stade embryonnaire, mais elle émerge lentement, parallèlement au raffinement continuel de l’appareil conceptuel et de l’apprentissage de sa langue maternelle. Lors de cette genèse, un passage entre le monde physico-biologique et l’ordre humain a eu lieu, et cette transition a produit une irréductibilité du sens à l’échelle humaine. C’est donc abuser de la recherche des causes que de vouloir toujours trouver une explication significative aux caractères humains. Vouloir systématiquement rendre compte de l’essence des choses par une raison du même ordre, c’est là l’erreur fondamentale des théologiens et de tous ceux qui partagent cette façon abusive d’extrapoler la Causalité.

        Durant des millénaires, des générations de théologiens ont recherché une raison au nombre de planètes dans le système solaire, alors qu’il n’y a pas vraiment de raison. Démocrite voyait que l’univers est soumis au hasard (de sens) et à la nécessité (mécaniste). Tout a une cause physique, mais il n’y a pas de raison supérieure au nombre de planètes dans le système solaire. Il pourrait très bien y en avoir plus ou moins. Peut-être certains paramètres sont-ils indispensables à l’existence d’une vie évoluée, comme par exemple la présence d’une planète géante pour attirer l’excès de météorites, mais l’essentiel reste le fruit du hasard, ainsi que l’illustre aujourd’hui l’observation d’autres systèmes planétaires. La Causalité physique engendre des objets aléatoirement et les propriétés des choses sont parfois constitutives des choses et ne sont pas à aller chercher dans une quelconque volonté externe. Dans bien des cas, les objets n’ont pas de raison externe d’être ce qu’ils sont, et leur sens n’est réductible qu’à eux-mêmes. Il est donc erroné d’imaginer une complétude préexistante dans le réel les réduirait entièrement aux causes qui les ont produites. Une partie du désir de Causalité ne peut donc être satisfait, car il est illégitime. Trois traits ne font pas un triangle ; et pourtant un triangle n’est formé que de trois traits. Les théologiens s’étonneront devant le vide qui sépare les trois traits de la notion de triangle, car la nécessité non-comprise est perçue par eux comme un vide que leur imagination cherche sans cesse à combler, et les amène à imaginer des causes externes à la nécessité interne. Par l’affirmation que tout être se résume à un assemblage d’atomes, le matérialisme antique est à première vue un réductionnisme absolu, mais il contenait en fait déjà la présente nuance antiréductionniste, que Lucrèce expliquait en utilisant l’analogie entre les atomes et l’alphabet, et faisait remarquer que si les mots sont tous composés par le même jeu de lettres, chacun possède malgré tout “un sens et une harmonie distincte”4; cette même idée que Spinoza rappelait lorsqu’il prévenait que l’étude de la succession des causes ne permet pas d’atteindre “l’essence intime des choses5 et que par conséquent, il nous faut “estimer les choses suivant leur qualité, non suivant l’agent qui les produit6.

        La conception théologique de la Causalité contient l’idée implicite que le déterminisme transporte le sens des choses. Cette erreur appliquée à la conception matérialiste de l’esprit conduit soit à nier la possibilité de la liberté, soit à rejeter l’universalité de la Causalité pour tenter maladroitement de sauver la liberté du sujet. Au contraire de la Causalité théologique, le déterminisme physique ne transportant pas de sens, cette Causalité ne fixe pas la signification de ce qu’elle touche, et donc les valeurs des objets émergents spontanément comme des propriétés internes des choses. Une fois que la Causalité matérialiste a été intégrée dans sa façon de voir le monde, on cesse de transformer les conditions de possibilités nécessaires en de la prédestination, de l’historicisme ou du prophétisme, et il n’y a désormais plus d’incompatibilité entre une Causalité physique omniprésente et l’existence de propriétés singulières dans les êtres finis, formant le socle d’une liberté individuelle qui se déploie ensuite grâce aux capacités du cerveau humain.

 

 

        Liberté Quantique ? Contrairement à certaines idées de l’école épicurienne7, l’incertitude fondamentale dans le mouvement des atomes n’a pas de lien avec la liberté humaine. La présence d’un hasard véritable au sein de la matière, tel que décrit par la mécanique quantique, créé une forme de liberté passive qui a certes une implication capitale pour la question du destin, mais elle ne change rien au problème de la liberté. Que l’homme soit formé d’atomes au mouvement déterminé ou indéterminé, l’unicité de chaque esprit est déjà le fruit d’un hasard de rencontre. Comme l’âme matérielle de chaque esprit semble fonctionner ensuite indépendamment de l’existence de cet indéterminisme atomique, qu’un hasard soit présent ou non dans les atomes ne change rien à la liberté des décisions prises par la conscience.

 

        Liberté Transcendante ? Certains critiqueront ma conception de la liberté et affirmeront qu’elle n’est pas la véritable liberté, mais seulement l’indépendance du sujet, car l’individu n’a pas choisi qui il est. Il n’a pas un pouvoir absolu de se déterminer soi-même. J’accorde que celui qui essaie de se changer soi-même, ne peut le faire qu’à partir de ce qu’il est déjà. Au mieux, il développera sa conscience d’être conscient, mais il ne sortira pas de lui-même. Certains cherchent donc une liberté supérieure, en imaginant l’existence d’une sorte de force transcendante que jamais rien n’aurait déterminée et qui aurait tout pouvoir. Ainsi à la suite de sa troisième antinomie, Kant prétend fonder la liberté humaine en invoquant une cause incausée provenant d’au-delà de l’espace et du temps. Normalement, je devrais immédiatement rejeter une telle élucubration au nom de l’universalité du principe de Raison et m’interdire de la discuter, sans quoi tout discours et toute critique que l’on peut en faire perd sa légitimité, mais par curiosité j’accepte de mettre un temps de côté mon principe fondamental, afin d’aller explorer les éventuelles ouvertures offertes par une telle étrangeté. Essayons donc d’imaginer, au-delà de la nature, une cause incausée qu’absolument rien n’aurait déterminé et qui pénétrerait jusque dans mon esprit pour me rendre libre. Si cette cause est une entité, que jamais rien n’a déterminé en aucune manière, pas même ses propriétés internes, elle serait donc un indéterminisme absolu. Cette liberté s’apparente donc à du hasard total. Pour autant que je sois parvenu à m’imaginer une cause incausée transcendant la nature, tout ce que j’ai pu entrevoir dans cette absurdité, c’est qu’elle n’introduirait finalement qu’une forme de hasard dans le monde physique, comme le fait déjà le mouvement aléatoire des atomes imaginés par Epicure et décrits par la physique quantique, et qui ne changent d’ailleurs rien à cette question. Je ne vois donc pas en quoi cette cause incausée apporterait une plus grande liberté à l’individu.

        Voyez donc que la dignité de l’être humain ne gagne rien à fuir le monde matériel pour aller se réfugier dans de pareilles inepties. Au contraire, nous nous perdons à sacrifier notre Raison pour crédibiliser des fables aussi inintelligibles. Comme l’essentiel des autres idées défendues dans cet essai, mes conceptions n’ont rien à envier à celles des spiritualistes, des mystiques et des adversaires du matérialisme en général. La plus grande liberté imaginable est celle dont je viens d’esquisser le fonctionnement sur des bases strictement rationnelles, avec des concepts empruntés aux sciences contemporaines.

 

        Jugement Morale et Libre-Arbitre. Certains objecteront que, malgré tout, la dignité de l’être humain est affectée, car sans liberté transcendante, nous ne devrions pas avoir plus d’admiration pour un génie que pour un ignorant, qui n’est pas plus responsable de qui il est. D’après eux, si j’étais cohérent, je ne devrais pas plus en vouloir à un criminel qu’à une inondation.

        Remarquons déjà que même si cette équivalence était vraie, cela n'enlèverait rien au fait qu’il faudrait isoler les criminels, comme il est nécessaire de fabriquer des digues, pour se prévenir des inondations. Ensuite, il est vrai, qu’une vision naturaliste de l’âme humaine où il n’y a pas de bien, ni de mal absolu, qui s’incarne dans les individus, pour en faire des anges ou des démons, prévient les excès puritains inspirés par les morales théologiques. Personne n’a choisi qui il est, donc l’individu n’est pas lui-même responsable de sa nature profonde ; mais en même temps, il est aussi irréductible à cette nature. Il porte une valeur propre dont il n’y aurait aucun sens à vouloir l’expliquer ou l’excuser par l’argument des causes extérieures. Le cœur de chaque individu est une entité complète sans un processus significatif en amont. La seule manière de le voir, c’est de le regarder comme une entité absolue. Ainsi, tout en disqualifiant la culpabilité et le repentir infini, nous pouvons regarder le monde en naturaliste, constatant qu’il existe de belles d’âmes, d’autres moins belles, et cette seule observation justifie une appréciation morale différente entre les catastrophes naturelles et les plus affreux des hommes.

        En effet, un ouragan ou un virus mortel n’est pas un mal en soi mais seulement une rencontre fortuite et malheureuse avec l’ordre humain. En revanche, la nature produit des esprits dont le sentiment de soi impuissant les prédispose aux plus basses passions, indépendamment de leurs histoires et des rapports ponctuels qu’ils entretiennent avec l’ordre extérieur. Bien que la conduite de tout individu dépende grandement du contexte socio-historique dans lequel il naît et évolue, la théorie de la liberté exposée ici dit que nos actes et nos sentiments manifestent, au moins en partie, notre liberté intérieure, car le sentiment de soi participe activement à la formation de nos choix. Elle prédit donc que même si l’on vous faisait naître et grandir dans un contexte socio-historique absolument identique à celui d’un héros ou d’un tyran connu, vous n’auriez certainement pas réalisé les mêmes bienfaits/méfaits que lui. Un vice profond dans la nature de certains êtres est vraisemblablement la source de leur surprenante volonté de se venger du réel, qui se manifeste par ce plaisir gratuit de martyriser un inconnu ou de se faire souffrir eux-mêmes. Ainsi, l’aversion que l’on peut parfois ressentir vis-à-vis de certains individus n’est peut-être pas toujours injustifiée. La contrepartie est aussi vraie, et l’admiration que suscite certains génies tient à quelque chose qui dépasse les seules circonstances ayant contribuées à leur grandeur. Nous sentons qu’elle provient viscéralement de leur liberté, c’est-à-dire de leur essence profonde et singulière. Par sa conscience de soi, chaque esprit fait vivre une nature propre que tout autre est libre de juger selon les désirs qu’elle produit. Ainsi, il me paraît légitime d’admirer la grandeur d’âme de ceux que l’on perçoit comme des génies moraux et d’éprouver de l’aversion pour la faiblesse humaine. En conclusion, vous pouvez constater que la liberté matérialiste possède bien les qualités d’une authentique liberté, avec toutes ses conséquences morales pour la dignité humaine.

 

        Ayant répondu à l’objection morale, je complète maintenant cette analyse. Le fond de la conscience donne naissance à des raisons intimes qui se développent grâce au concours de l’intellect et de l’expérience acquise, par conséquent la forme finale que prennent les désirs intimes dépend en grande partie des conditions offertes par nombres d’autres facultés du cerveau, et par diverses influences présentes dans les couches externes de sa psychologie. Ainsi, bien que l’esprit soit effectivement doté d’une liberté au fond de lui, dans la vie réelle, cette liberté ne résume pas à elle seule toutes les raisons qui déterminent ses sentiments, ses choix et ses actes. En conséquence, même s’il est légitime de retenir contre un individu sa mauvaise volonté et son incapacité à vouloir des efforts sincères, il nous faut également penser qu’un grand nombre d’individus égarés ici, auraient pu évoluer différemment s’ils avaient eu la chance de vivre dans un autre contexte, d’où la volonté du sage de bâtir des conditions favorables à l’épanouissement de l’existence. Ainsi, sans renier l’idée de liberté, nos jugements moraux doivent être modérés ou aggravés par l’observation des circonstances. Bien qu’il soit erroné d’invoquer systématiquement l’environnement pour supprimer la légitimité de tout jugement moral, l’environnement doit être constamment utilisé pour affiner de tels jugements. Enfin, dans certains cas, le contexte peut évidemment être tenu comme seul responsable, par exemple, lorsqu’un individu souffrant d’un dysfonctionnement cérébral n’a désormais plus du tout la capacité d’exercer sa liberté, c’est-à-dire d’exprimer des choix qui viennent de son cœur. Puisqu’il ne sait plus ce qu’il fait, c’est seulement l’ordre aveugle de la nature qui s’est abattu sur ses victimes.

       

        L’Ame Aliénée. Face au défi que constitue notre condition humaine, l’esprit peut évoluer selon deux grandes directions opposées. Soit, en son cœur, sa joie intérieure terrasse la tristesse, domine l’injustice et l’élève en homme-dieu s’imposant au monde, voulant vivre, goûter, réaliser toutes les belles choses inspirées par sa subjectivité, et malgré tout agir selon les désirs nés de sa nature intime ; soit sa tristesse l’emporte, ses idéaux périclitent, et l’esprit demeure impuissant face à un ordre dont il va chercher à fuir la réalité. Tous nos désirs, choix et sentiments profonds ont leur origine dans ses deux orientations fondamentales et ennemies : la Raison glorieuse qui exalte les désirs de l’homme libéré de l’ordre du cosmos, et cette même Raison vaincue qui se cache dans l’ignorance, et dégénère dans l’humilité, le fatalisme ou l’arrogance compensatrice. Soit la Causalité intime est assez forte pour perdurer en elle-même, et l’individu saura résister aux causes extérieures qui tenteront de l’asservir. Il mènera alors une existence libérée de l’ordre du cosmos. Soit la Raison intime s’autodétruit face à son sort injuste. Vidé de sa substance, l’être perd alors toute véritable raison intérieure d’exister et meurt de son vivant. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, agité par les causes qui l’entourent et sombre dans l’esclavage du monde extérieur. L’esprit devient une épave dévorée de l’intérieur par ses propres faiblesses. Vidé du fond de son être, le corps poursuit alors une existence agitée par des instincts primaires et des désirs refoulés. L’âme du fataliste a renoncé à elle-même erre, perdue dans l’existence.

        Souffrant généralement de son état, l’âme vaincue réclame un sens à sa vie. Perdue avec elle-même, elle se raccroche alors à un ordre qui lui donne une place et un sens. Comme elle est détruite de l’intérieur, elle va puiser ses valeurs dans les choses extérieures. L’âme vaincue va retrouver une vitalité parfois fanatique en s’aliénant à une idéologie de substitution. Elle se soumet à un système qui lui dit quoi être et quoi faire, et qu’elle défend dès lors de toutes ses forces. L’âme impuissante se fond dans un schéma qui se substitue à l’individualité qui lui fait défaut. Elle s’attache démesurément aux conventions de son temps, elle donne une importance insensée aux regards des autres, à la mode, à la culture qui deviennent alors pilier de ce qu’elle est ; sens de ce qu’elle vit. Elle s’identifie tantôt à son ethnie, à son pays, aux traditions... elle se soumet au destin, à l’ordre de la nature, ou encore à la prétendue volonté de Dieu... L’âme impuissante théologise le monde pour se comprendre par rapport à un ordre extérieur. Incapable d’exister par elle-même, elle recherche le fond de son secret dans la religion, dans la société, dans la nature, partout à l’extérieur... partout sauf en elle-même.

        Pour se raccrocher à l’univers mental qui lui plaît, l’âme aliénée doit souvent nier les faits, et entre rapidement en conflit avec la réalité qu’elle a fuit. Elle craint ce retour de la vérité qui la menace à tout instant. Devenue la chose du monde, elle redoute l’extérieur qui l’affecte d’autant plus fortement. Cependant, comme le réconfort psychologique a désormais une plus grande force que la vérité en son cœur, son aveuglement, ses mensonges, et sa mauvaise foi finiront par l’emporter.

        Divinisant souvent l’irrationnel, l’esprit aliéné ou désorienté se met à divaguer dans des transcendances peu claires pour lui-même, qui fonderaient le fond de ses sentiments, la valeur de l'art, le véritable sens de sa spiritualité... Malgré tout ce que les chimères de son imagination lui inspirent, personne ne s’élèvera jamais de cette façon. Hors de sa rationalité intime, tout esprit se condamne nécessairement à l'esclavage des causes extérieures qu’il ignore, qu’il ne sait comprendre, ou qu’il refuse de voir parce qu’elles l’ont vaincu.

 

        Psychologie, Environnement et Société. Plus les particularités dérivées du sentiment de soi forment des désirs intimes puissants, plus ceux-ci pèsent sur les actes, puis se gravent dans le monde, et plus l’individu sera dit libre. J’ai donc défini la liberté comme la capacité de l’individu à former puis à imposer les désirs associés au sentiment de soi sur le monde. Le degré initial de liberté se joue donc dans le rapport dynamique entre les cartes du sentiment de soi et les autres cartes neuronales. La liberté finale dépend d’abord de la puissance intérieure du désir né au fond de la conscience, puis ensuite de diverses contraintes psychologiques, et enfin de la résistance du monde extérieur. Muni de cette définition de la liberté, il n’y a pas de contradiction à soutenir que certaines causes sociales puissent favoriser la liberté. Ces causes extérieures n’agissent pas sur le premier temps de la liberté, mais seulement sur les étapes ultérieures en détruisant des barrières psychologiques ou des obstacles physiques qui freinaient le plein développement du désir, et sa capacité à s’affirmer puis à triompher sur le monde.

        Hormis les moments de méditation, le soi s’exprime toujours dans un contexte déterminé avec un ensemble de causes biologiques, sociales, historiques.... La quête d’indépendance du sage ne consiste nullement à avoir du mépris pour le contexte, d’autant qu’il est nécessaire qu’il y en ait toujours un. Le désir de liberté n’est pas une volonté de détachement de son corps, du monde, ni de la culture circonstancielle de cette époque et de ce lieu. Il s’agit au contraire d’analyser ce contexte et d’y trouver les meilleures opportunités de s’y manifester. Ainsi, il n’est pas anormal pour l’homme libre de s’attacher, et même éventuellement de vouloir défendre les qualités d’une culture, d’un pays, d’une civilisation par rapport à d’autres, pour les aspects qui sont plus favorables à l’épanouissement de sa nature. De même qu’une vraie philosophie aide au développement de soi, les normes sociales peuvent avoir une influence bénéfique ou néfaste sur la liberté des individus, selon qu’elles encouragent la réflexion individuelle, l’épanouissement de l’être singulier et la vie héroïque ou qu’elles légitiment les doctrines et codes moraux qui entravent le plein développement de l’individu libre.

        Le Désir non réalisé continue d’exister selon deux grands types d’orientation: soit sublimé dans des idéaux ou des rêves qui le font renaître et grandir sous une forme magnifiée, soit refoulé dans un inconscient qui enfle et déborde de ressentiments. Or, à l’évidence, la première orientation favorise la liberté, tandis que la seconde prépare son extinction. De ces deux types d’orientation du Désir a découlé deux grandes formes de morale, de religiosité et de façon d’aimer: celle des esprits forts, et celle des faibles qui continue d’influencer négativement de nombreuses normes sociales, malgré les progrès de la renaissance et des lumières, mais qu’une société plus avancée moralement pourrait fortement réduire, voire complètement éliminer de ses mœurs, de ses valeurs morales, et des normes de sa pensée. Accepter la transfiguration de l’existence à laquelle j’invite nécessiterait toutefois un bouleversement si fondamental des consciences que cette révolution demeurera pendant encore longtemps seulement un idéal, avant qu’un jour, quelque part, apparaissent une civilisation de sages.

 

        Eloge de la Complexité. Une mise en garde contre les éventuelles utilisations abusives du modèle psychologique développé dans cet essai me semble nécessaire. Bien que j’aie la conviction que cette façon de voir soit souvent pertinente, j’invite à garder à l’esprit que tout modèle théorique reposant sur des catégories empiriques ne constitue qu’une approximation, et a donc, au mieux, seulement un domaine de validité limité. Cette réserve s’applique à toute théorie. Aucune idée de cet essai ne fait exception. Par conséquent, si le cadre conceptuel que je vous ai proposé a eu le mérite de décrire la force qui sait faire triompher l’existence et que mes idées vous ont également permis de comprendre la clef du fonctionnement d’une authentique liberté dans le cosmos matériel, il n’est pas du tout dit que ce modèle de la psychologie humaine sera pertinent pour penser d’autres questions. Dans certains cas, il faudra le compléter par d’autres concepts encore à découvrir, ou affiner les catégories déjà présentes. Par exemple, dans le cas d’un individu concret, le sentiment de soi est évidemment quelque chose de beaucoup plus subtil à apprécier que ce que laisse entrevoir le réductionnisme binaire (fort/faible) auquel je me suis livré pour des raisons de simplicité. Comme toutes mes autres spéculations, mes explications restent au mieux d’affreuses simplifications par rapport à l’extraordinaire complexité du réel, qu’il serait pourtant indispensable de pouvoir prendre en compte, mais que nous ne pouvons qu’approcher.


Les liens entre

Démocrite, Epicure, Spinoza et Einstein

 

 

        Parler d’un courant millénaire de l’humanisme et du rationalisme intégral est une manière de rendre compte de la proximité entre ces quatre penseurs, sans volonté d’atténuer l’originalité, ni les particularités propres à chacun, qui ont été, pour moi, une intarissable source pour affiner ma réflexion. Se réclamer d’un socle commun, c’est revendiquer ce qui nous uni, sans se sentir obliger de nier les différences, ni avoir à assumer les erreurs, ici ou là, de n’importe quel représentant de ma tradition philosophique. En me positionnant de la sorte, j’affirme donc n’avoir été le disciple de personne, et je veux bien envisager que même mes quatre penseurs de prédilection n'auraient peut-être pas adhéré à certains prolongements que je propose à nombre de leurs idées. La discussion détaillée de nos points communs et de nos différences, à mon avis souvent réductible à des nuances après analyse, mériterait à elle seule une étude approfondie qui sort du cadre de cet essai ; toutefois je remarque que cette discussion serait finalement très difficile à conduire étant donné que la compréhension de leur véritable position est souvent limitée par le fait que nous ne possédons que quelques fragments de leurs textes, ou que leurs différents écrits ne dessinent pas toujours une doctrine parfaitement cohérente, sûrement parce que leurs idées, ou la manière dont ils les ont défendues, a un peu évolué avec les circonstances. Aussi, je remarque qu’il n’y a généralement pas de consensus sur l’interprétation de leur position précise. Par prudence, et pour éviter de m’embourber dans ces problèmes, j’assume seul les propos de cet essai et je me contente de la formule vague de courant pour définir mes maîtres, afin de ne pas avoir à trancher dans le détail. Selon l’idée que vous vous faites de tel ou tel point de leur pensée, vous les jugerez parfois plus ou moins proches entre eux ou avec moi. Je me suis contenté de relever nos points de rencontre les plus forts, cette formulation de ma doctrine ayant l’avantage d’illustrer sa cohérence, de renforcer sa lisibilité extérieure, tout en accroissant l’intérêt et la portée du texte. Enfin, je sais qu’elle incitera certains à prendre au sérieux mes thèses, dont au moins une version proche est également défendue par ces figures majeures.

        Après ces réserves, qu’il me semblait indispensable d’avoir exprimé, je voudrais rapidement raconter comment j’ai acquis la conviction d’une forte proximité entre moi et ces quatre génies. En fait, dès les premières lectures de leurs écrits respectifs, j’ai eu l’impression foudroyante de retrouver mes idées dans l’écrasante majorité de leurs pensées, une sensation très rare, que je n’ai rencontré presque nulle par ailleurs. Par la suite, ce sentiment d’une sorte d’unité entre moi et chacun d’eux s’est vue objectivement confortée, lorsque j’ai eu l'extraordinaire surprise de trouver progressivement dans leurs textes des avis explicites, plutôt positifs, voire parfois très positifs, les rapprochant entre eux. Dans de tels moments, j’ai éprouvé le sentiment de vivre des instants extraordinaires, fasciné d’avoir découvert un trésor caché qui contient, enfoui, toute ma vérité. Aussi, j’ai fini par me convaincre que j’avais correctement perçu les liens unissant un courant millénaire, au point d’utiliser cette impression de fond comme décor pour présenter ma doctrine philosophique. Ce sentiment reposant sur ma lecture de leurs écrits, afin de conclure, je vous propose ci-dessous, la retranscription des avis qu’ils ont exprimé sur eux, accompagnés de brefs commentaires. Ainsi, au cas où vous douteriez encore de l’existence de réels liens les rapprochant, ces remarques explicites doivent participer à contraindre les diverses interprétations possibles, en montrant au minimum, qu’il n’était pas absurde de les avoir présentés ensemble.

 

        Epicure sur Démocrite: Diogène Laërce rapporte “qu’Epicure s’adonna à la philosophie après avoir lu les livres de Démocrite1. Plutarque nous dit qu’“Epicure lui-même se proclama longtemps démocritéen, ainsi que d’autres le disent et même Léontéus, l’un des plus sublimes disciples d’Epicure, en une lettre qu’il écrivit à Lycophron disant qu’Epicure honorait Démocrite, parce qu’il avait le premier atteint, un peu de loin, la droite et saine intelligence de la vérité, et que généralement tout le traité des choses naturelles s'appelait démocritéen, parce que Démocrite le premier était tombé sur les principes, et avait rencontré les fondements de la nature. Et Métrodore, dit ouvertement de la philosophie: “si Démocrite n’avait pas ouvert et montré le chemin, Epicure ne serait jamais parvenu à la sagesse”2.

        Les fragments de l’ouvrage majeur d’Epicure “De la Nature”, retrouvés à Herculanum, nous font voir qu’il construit explicitement sa pensée à partir de Démocrite qu’il évoque très fréquemment pour le compléter, et corriger ce qu’il considère comme des erreurs ou des insuffisances. A examiner leurs différences, il semble qu’Epicure dénonce en fait bien plus les dérives relativistes que Protagoras, Nausiphane, et les sceptiques ont produites à partir de Démocrite que Démocrite lui-même3. La plupart des érudits qui ont étudié et comparé les textes de Démocrite et d’Epicure remarquent que leurs physiques, mais également que leurs éthiques partagent une forte proximité4, ce qui amène à conclure que Démocrite est la source principale de la pensée d’Epicure. Après avoir rassemblé un nombre considérable de textes anciens qui nous apprennent que les stoïciens ont inventé des mensonges pour discréditer Epicure, dont il se plaignait déjà dans la lettre à Ménécée, et qui sont confirmés par Sénèque et Diogène Laërce, Pierre Gassendi concluait au XVIIe siècle que Démocrite était tenu en estime dans l’école épicurienne5, même s’il était critiqué sur de nombreux points, comme le démontre effectivement très bien le poème de Lucrèce. Depuis cette époque, de nouveaux fragments ont été découverts et sont venus conforter cette conclusion. Le disciple d’Epicure, Philodème de Gadara, cite Démocrite et prend soin de l’introduire en nous annonçant que “Démocrite n’est pas seulement l’auteur qui connaît le mieux la nature parmi les anciens, mais sa curiosité n’a rien à envier à celle des enquêteurs6 et nous dit que la position d’Epicure vis-à-vis de Démocrite était de lui “pardonner ses erreurs à travers ses critiques7. Le disciple d’Epicure, Diogène d’Oenoanda, nous explique que Démocrite a le premier découvert la réelle nature des choses, mais lui reproche de “s’être trompé d’une façon indigne de lui8 lorsqu’il s’est mis à douter de la vérité des sens.

 

        Spinoza sur Démocrite et Epicure: En 1674, un des contemporains de Spinoza s’étonne que celui-ci puisse nier l’existence des fantômes alors même que les “grands philosophes” Platon et Aristote y croyaient. Reconnaissant lui-même son appartenance à un courant millénaire, Spinoza lui répondit: “L'autorité de Platon, d'Aristote, etc... n'a pas grand poids pour moi ; j'aurais été surpris si vous aviez allégué Épicure, Démocrite, Lucrèce ou quelqu'un des atomistes ou partisans des atomes. Rien d'étonnant à ce que des hommes qui ont cru aux qualités occultes, aux espèces intentionnelles, aux formes substantielles et mille autres fadaises, aient imaginé des spectres et des esprits et accordé créance aux vieilles femmes pour affaiblir l'autorité de Démocrite. Ils enviaient tant son bon renom qu'ils ont brûlé tous les livres si glorieusement publiés par lui.”9 A son époque, les contemporains de Spinoza l’accusèrent de vouloir faire renaître une forme d’épicurisme, et au début du XVIIIe siècle les premiers philosophes des lumières étaient parfois appelés les “Epicurei-Spinosisti10.

        Plusieurs études spécialisées reconnaissent aujourd’hui la proximité du spinozisme et de l’épicurisme11. En résumé, au niveau physique, Spinoza et Epicure combattent la conception théologique du monde. Ils partagent l’idée que tout est déterminé par les lois, neutres moralement, de la physique que rien ne saurait jamais interrompre12. Ils croient en l’autosuffisance de la nature et en l’inhérence du mouvement à la matière, contre la cause première et autres arguments créationnistes d’Aristote et des stoïciens13. Au niveau moral, ils font du plaisir-désir le concept central de leurs éthiques14 et, en humanistes, glorifient l’individu en tant que chose singulière, au lieu de le dissoudre dans une superstructure tel le cosmos, l’état, l’histoire...15, ce qui les oppose là encore aux stoïciens, même si comme ces derniers, ils trouvent un apaisement dans la conscience de la nécessité, mais cette position n’a rien à voir avec du fatalisme16. Au niveau politique, ils sont hostiles au prestige des rois et des conquérants17, car ils souhaitent un état qui favorise la paix, la tolérance et l’épanouissement de l’individu18. Enfin, ils voient les lois non comme des dogmes absolus et indiscutables, mais comme des contrats passés entre les hommes pour ne pas se nuire, et donc universalisables à tout le genre humain19.

        Même s’ils ont été beaucoup moins remarqués, les parallèles entre Spinoza et Démocrite sont, eux aussi, assez frappants. En particulier, ils identifient la pensée humaine rationnelle à la divinité et sont parmi les premiers, dans leurs époques, à proposer une morale basée sur l’amour de soi: “la satisfaction de soi” chez Spinoza et le “plaisir de soi-même” chez Démocrite.

 

        Einstein sur Démocrite et Epicure: Diogène Laërce raconte qu’Epicure rejeta les mythes homériques et vint à la philosophie à l'âge de 14 (ou 12) ans parce que les professeurs de lettres étaient incapables de lui expliquer d’où venait le chaos d’Hésiode. Dans ses notes autobiographiques, Einstein raconte avoir brutalement rejeté la bible à l’âge de 12 ans, lorsqu’il réalisa son incompatibilité avec la science. En 1923, il rédigea une préface pour le poème de Lucrèce dans laquelle il nous dit que “le livre de Lucrèce enchantera n’importe qui n’est pas encore complètement dominé par l’esprit de notre époque”20. Einstein correspondit toute sa vie avec son ami, le philosophe Maurice Solovine, traducteur de Démocrite et d’Epicure. Dans leurs lettres, il confie: j’ai éprouvé beaucoup de joies à la lecture de votre Epicure. Que cet homme ait dans l’ensemble raison avec son éthique, on peut à peine en douter... il a raison sur ce point que la morale ne doit pas être fondée sur la croyance, c’est-à-dire la superstition. La conception eudémoniste est même certainement juste en première approximation... il me parait cependant qu’il n’épuise pas le sujet... [Einstein discute le concept de bonheur qui ne lui paraît pas assez clair, car] plus on le regarde de près, plus il devient nébuleux”21. Dans une autre lettre où Einstein est questionné sur le sens de l’existence, il répond que, selon lui, le but de la vie est “la satisfaction des désirs22, tout en condamnant les plaisirs vides que les hommes recherchent habituellement dans le luxe et la célébrité, ce qui le rapproche effectivement de l’éthique épicurienne. Einstein disait également qu’il “aimait plus donner que recevoir23, des paroles identiques à celles d’Epicure. D’autres points communs les rapprochent, en particulier, la joie de l’enfant perçue comme un idéal24, la rébellion vis-à-vis des normes sociales25, et l’absence de peur de la mort26.

        Comme les épicuriens, Einstein affirmait ne pas craindre la mort et paraissait inaffecté par l’approche de la sienne, ni par celle des autres. Après le décès de sa sœur, pour consoler sa belle-fille Margot, il lui dit cette phrase énigmatique, que l’on croirait sortie de la bouche d’Epicure: “Etudie attentivement, très attentivement la nature, et tu comprendras tout beaucoup mieux27. Que pensait réellement Einstein ? A la lecture de ses différents textes, il me semble difficile de conclure, toutefois il a laissé quelquefois transparaître des sentiments peu éloignés de ceux produits par l’immortalité matérialiste, probablement sous l’influence de la dernière partie de l’Ethique de Spinoza. Par exemple, alors qu’il était tombé gravement malade et qu’on le croyait sur le point de succomber, son calme stupéfia son entourage. A cette occasion, il déclara: “Je me sens tellement moi-même une partie de tout ce qui vit, que je ne suis pas le moins du monde concerné par le début ou la fin de l’existence concrète d’une personne particulière dans ce flux éternel28. A la mort de son ami Michel Besso, il écrivit: “Voilà qu’il m’a précédé de peu, en quittant ce monde étrange. Cela ne signifie rien. Pour nous, physiciens dans l’âme, cette séparation entre passé, présent et avenir, ne garde que la valeur d’une illusion, si tenace soit-elle29.

        Après avoir lu les fragments de Démocrite, Einstein écrivit à Solovine que “parmi ses aphorismes moraux, il y en a un certain nombre qui sont réellement beaux30 et termine sa lettre par un éloge de la confiance de Démocrite en la Causalité universelle: “digne d’admiration est la ferme croyance en la Causalité physique, une Causalité qui ne s’arrête pas devant la volonté de l’Homo sapiens. Autant que je sache, c’est seulement Spinoza qui a encore été si radical et si conséquent30. Quelques mois plus tard, Einstein rédigea son premier texte sur “la religiosité cosmique”31, où il nous invite à réaliser que “des hommes comme Démocrite, François d’Assise, Spinoza se ressemblent profondément31. François d’Assise était un hérétique quasiment panthéiste, en tout cas aux yeux d’Einstein qui s'identifiait aux hérétiques et libres-penseurs, et se réclama aussi de “Giordano Bruno, Spinoza, Voltaire”32 lorsqu’il dénonça les nazis en 1933. A la veille de l’élection d’Hitler, Einstein s’est peut-être souvenu de la maxime de Démocrite lorsque dans un élan anti-nationaliste, il écrivit à une petite fille: “toute la Terre sera ta patrie33. Il cite à nouveau un fragment de Démocrite dans son livre “l'évolution des idées en physique34.

 

        Einstein sur Spinoza: Dans ses notes autobiographiques, Einstein raconte les tourments existentiels ressentis au début de son adolescence, et comment “la contemplation de l’univers raisonna comme une libération35, un parcours qui ressemble fortement à celui dont Spinoza nous fait le récit au début du traité de la réforme de l’entendement36 et qu’il évoque aussi dans sa lettre à Oldenburg où il se démarque de la figure légendaire du Démocrite rieur. Maurice Solovine nous dit que Spinoza était au programme de leur club de lecture “Académie Olympia” (1903-1905). Einstein repris la lecture de Spinoza en 1915 et confia alors: “je crois que l’Ethique va avoir un effet permanent sur moi37. A partir de cette époque, il commença à déclarer se sentir “très proche de Spinoza38. Il fit référence à “l’Amor dei intellectualis de Spinoza39 (amour intellectuel de Dieu) à plusieurs occasions, déclara “croire au Dieu de Spinoza”40, et expliquait qu’il voulait connaître “les pensées de Dieu41, formule poétique pour dire qu’il ambitionnait de parvenir à la connaissance la plus fondamentale des lois de la physique, elle-même directement inspirée de Spinoza, qui enseigne que “la suprême vertu de l’esprit est de comprendre, autrement dit de connaître, Dieu42 par la connaissance du troisième genre, autrement dit découvrir la structure du cosmos grâce à la simplicité mathématique, reformulé dans le langage d’Einstein. Après que l’éclipse de 1919 ait confirmé la relativité générale, Einstein se rendit en pèlerinage dans l’ancienne maison de celui qu’il vénérait comme “notre maître Spinoza43. A cette occasion, il lui composa un poème qui s’ouvre ainsi: “Combien j’aime cet honnête homme / Plus qu’avec des mots ne puis le dire / Pourtant crains qu’il reste seul / Lui et son auréole rayonnante44. Il relut l'œuvre de Spinoza et sa correspondance en 1928, préfaça l’ouvrage de Dagobert Runes et fit une déclaration à la Spinoza Society of America45. Lorsqu’on le questionna sur sa croyance au Dieu de Spinoza, il répondit: “Je suis fasciné par le panthéisme de Spinoza, mais j'admire plus encore sa contribution à la pensée moderne, parce qu'il est le premier philosophe qui traite l'esprit et le corps comme unité, et non comme deux choses séparées”46. “Spinoza a été le premier à appliquer avec une stricte cohérence l'idée d'un omniprésent déterminisme sur les pensées, les sentiments et les actions humaines”47.

        Alors que beaucoup de physiciens considéraient que la révolution quantique montrait qu’il fallait abandonner l’universalité du principe de Causalité, Einstein répondait qu’il fallait seulement “élargir et affiner notre conception de la Causalité.”48La plupart du malentendu autour de cette question de la Causalité vient du fait que le principe de Causalité a été formulé de façon plutôt rudimentaire jusqu’à présent [Einstein poursuit ce commentaire en critiquant Aristote et Kant]”48. Un an avant sa mort, Einstein réaffirmait qu’“une Causalité limitée n’est plus une Causalité du tout, comme l’a bien reconnu notre merveilleux Spinoza49.

 

        Enfin, le lien central qui unit ces quatre penseurs et qui a été le fil directeur de cet essai est la proximité de nos métaphysiques. Nos systèmes philosophiques se caractérisent par la présence d’un principe métaphysique ultime (le couple “l’être/le non-être” identifié comme “les atomes/le vide” pour Démocrite et Epicure, la substance infinie d’infinis pour Spinoza, la simplicité logique de l’univers pour Einstein, le principe de Raison redéfini et universalisé chez moi) qui donne un fond à la pensée humaine en lui permettant de ne plus tourner à vide, noyée dans une infinité de concepts arbitraires, mais peut désormais prendre pied et entrevoir la totalité du réel depuis l'intérieur. Pour nous, le principe métaphysique ultime n’est pas inaccessible à l’esprit humain, mais il est juste là, devant nos yeux, ce qui a pour effet de produire un athéisme aux élans quasi-religieux. Voilà pourquoi chacun de nous utilise le vocabulaire religieux dans un sens poétique50, et parle d’un bien immortel obtenu du fait, et grâce à l’étude rationnelle de la nature51.

 


Sources d’Inspiration

 

 

        De nombreux poèmes, romans, musiques, films... ont inspiré l’écriture de cet essai. Aussi, j’ai parfois intégré au texte principal diverses formules, soit dans leur version originale, soit après les avoir plus ou moins réécrites, en raison de leur qualité propre, mais aussi en marque de reconnaissance, pour les beaux moments que ces œuvres m’ont fait passer.

 

       

        Je déploie mes ailes confiantes à l'air et ne craignant nul obstacles, ni de cristal, ni de verre, je fends les cieux et m'élève à l'infini. Et tandis que de mon globe, je jaillis vers d'autres mondes et pénètre dans les champs éthérés, j'abandonne derrière moi ce que les hommes voient de loin” Giordano Bruno (épître liminaire de “l’infini, l’univers et les mondes”).

        “Par le pouvoir de la vérité, de mon vivant, j'ai conquis l'univers” devise de Faust, reprise dans “V pour Vendetta”.

        “Ce que je t’offre est un bout de paradis” paroles de Theater of Salvation, d’Edguy.

        “Le naturel est miraculeux”, il faut savoir le regarder “avec une reconnaissance infinie envers la vie qui a créé tant de beauté parfaite” René Barjavel (la Faim du tigre. La Nuit des Temps, Païkan et Eléa au bord du lac avant la fin du monde).

        “Le véritable prêtre de l’être suprême, c’est la nature, son temple, l’univers, son culte, la vertu” Maximilien Robespierre, discours du 18 floréal, An II.

        “Cueille le jour” [Carpe Diem] Horace (Odes, I, 11 “à Leuconoé”), poète influencé par l’épicurisme. Cette formule fut reprise par Pierre de Ronsard dans ses Sonnets pour Hélène: “Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie”, mais son sens est depuis souvent déformé en un hédonisme vulgaire. Dans la philosophie épicurienne, c’était une invitation à prendre la mesure de la vie face à la conscience de la mortalité du monde, ainsi qu’elle est correctement utilisée dans le film apocalyptique “l’armée des 12 singes”: “Toi qui ne serras plus demain, tu diffères la joie, mais la vie périt par le délai”. Epicure, maxime vaticane n°14.

        C’est ma quête de suivre cette étoile... d’atteindre l’étoile inatteignable” paroles de “La Quête” de Jacques Brel / “The Impossible Dream” interprétée par Elvis Presley. A la fin de l’Ethique, Spinoza reconnaît la difficulté d’atteindre la sagesse, mais rétorque “qu’il suffit qu'il ne soit pas impossible de la trouver...” et certes “tout ce qui est beau est aussi difficile que rare.”

        C’est finalement son désir qu’on aime” Friedrich Nietzsche (Par-delà bien et mal, IV, 175). Lucien de Samosate concluait qu’Epicure était finalement “un homme qui prenait plaisir au plaisir lui-même” (Sur une faute commise en saluant; Us 95). Sur le même thème, Lucrèce nous dit que “l'esprit a le privilège de penser par lui-même et pour lui, et aussi de se réjouir en soi” (Chant III, 145).

        Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie” Omar Khayyâm (Ruba’iyat n°133), poète-scientifique influencé, comme al-Razi, par l’épicurisme transmis par les païens éclairés qui avaient fuit l’occident chrétien pour se réfugier à Gundishapur, en Iran.

        “Je pense que dans un autre temps, quelqu'un se souviendra de nous” Sapphô, poétesse lyrique grecque (I, 147).

        “Il n'y a jamais eu un temps passé où nous n'existions pas, et il n'y aura jamais un futur où nous cesserons d'être” Krishna, se présentant comme un avatar du dieu Vishnu (Mahâbhârata, VI, Bhagavad-Gîtâ, II, 12). La multiplicité de l’existence est une conception très présente dans l’hindouisme. Maharshi Kapila, autre avatar déclaré de Vishnu, et fondateur de la première école philosophique indienne affirmait: “Mon apparition dans ce monde a pour but d’expliquer la philosophie de Sânkhya.... Ce chemin de l'auto-réalisation, qui est difficile à comprendre, a été perdu dans la course du temps. Comprenez que j'ai pris ce corps de Kapila pour présenter et expliquer cette philosophie à nouveau à la société humaine.” (Bhâgavata Purâna, Srimad Bhagavatam, Canto 3, 24, 36-37).

        “C’est un préjugé que je sois un être humain. Mais j’ai souvent vécu parmi les êtres humains.” “Le monde est transfiguré, car Dieu est sur la terre. Les cieux se réjouissent de ma présence.” Friedrich Nietzsche (Lettres du 3 janvier 1889).

        “Tout en toi résonne le bonheur” Muse, paroles de “Bliss”.

        “Je commence toujours par composer la mélodie en premier” Nobuo Uematsu (interview avec Eric Steffen). Une mélodie véhicule un sentiment, sans n’être autre chose qu’un rapport “géométrique” entre des notes qui peuvent être jouées par différents instruments, et être accompagnées d’arrangements plus ou moins harmonieux. L’étonnante facilité de la musique à interagir avec l’âme est une observation jadis utilisé par l’école pythagoricienne pour supposer l’existence de similitudes structurales entre les partitions musicales et notre architecture cérébrale.
        C’est seulement à l’individu qu’une âme a été donnée” Einstein (Science and Religion ; IO p43).

        Les passions douces et affectueuses naissent de l'amour de soi” Jean-Jacques Rousseau (Emile ou de l'éducation, IV).

        “Tu n'as pas de respect pour toi-même, car tu mets ton bonheur dans les âmes des autres” “Rien n'est avantageux qui te fait perdre le respect de toi-même” “Sois comme un promontoire contre lequel les flots viennent sans cesse se briser” Marc-Aurèle (Pensées pour moi-même, II, VI; III, VII; IV, XLIX).

        “En psychothérapie, on préfère le choc qui nettoie au mensonge qui empoisonne René Barjavel, La Nuit des Temps (Simon, au réveil d’Eléa).

        Celui qui se rabaisse est tout proche de l'orgueilleux” Spinoza condamne ensemble l’humilité et la vanité comme deux produits de l’impuissance de l’âme (Ethique, IV, LV- LVII et chap XXII).

        Si ce que tu voulais était honnête ou bien, et si ta langue ne bougeait pas pour dire quelque chose de mal, la honte ne couvrirait pas tes yeux, mais tu parlerais sans détours” Sapphô à Alcée (II, 137).

        “Les vices viennent de la faiblesse ; ils périssent avec elle et ne se corrigent point” “J'ai laissé derrière moi toutes ces faiblesses ; je n'ai vu que la vérité dans l'univers, et je l'ai dite” Louis Saint-Just (l'Esprit de la Révolution, XIV. Fragments sur les institutions républicaines, premier fragment).

        “Seul celui qui possède la complète sincérité développera entièrement sa nature... Désormais capable de donner son plein développement à toute chose, il coopère à l'œuvre de transformation et de vie du ciel et de la terre” Confucius (Tchoung young, Zhongyong, 22).

        “Qui ne croit en lui-même, ment toujours” Friedrich Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, II, De l'immaculée connaissance).

        Deviens ce que tu es” Pindare, poète lyrique grecque (Pythiques, II, 72), formule fréquemment reprise par Friedrich Nietzsche.

        Mon cœur ne se soumettra à nul mortel” Giordano Bruno (De la monade, du nombre et de la figure, chapitre 1).

        “Agissez comme s’il était impossible d’échouer” déclaration de Dorothea Brande, reprise par Winston Churchill.

        Tout au long des siècles, il y a eu des hommes qui les premiers ont ouverts de nouveaux chemins, armés de rien sauf de leur propre vision” Ayn Rand, The Fountainhead.

        “Pas de destin mais ce que nous faisons” maxime du film “Terminator 2” de James Cameron.

        Je prendrai le destin à la gorge. Il ne me fera pas plier, il n'aura pas raison de moi” Ludwig van Beethoven à Franz Wegeler.

        Entends-tu Zeus ? Je te défie toi et tous les dieux” Héraclès, dans le péplum “La révolte d'Hercule”.

        Si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables: comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ? Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (Livre III, des vieilles et des nouvelles tables, 29).

        “L’homme juste et ferme en ses résolutions, ni la violence de la rue, ni le visage menaçant d’un tyran, ni la grande main foudroyante de Jupiter n’ébranleront ou n’entameront son esprit. Le monde peut se rompre et s’écrouler, ses débris le frapperont sans l’effrayer” Horace (Ode, III, 3).

        Tu peux détruire tout ce qui nous entoure, les astres et les planètes, mais moi tu ne me détruiras jamais” Sangoku à Freezer, Akira Toriyama (Dragon Ball OAV, équivalent tome 27). Je vois ici une représentation de l’indestructible dieu païen qui règne sur les éléments, provoque des éclairs, balaye les nuages, fait trembler la terre et les océans... ses vêtements flottent portés par le vent, mais son corps demeure inflexible. On retrouvera l’expression d’un sentiment d’invincibilité dans le poème Invictus, de William Ernest Henley, cher à Nelson Mandela.

        “Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle ; on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière ! Mais je défie que l’on m’arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux” Louis Saint-Just (Fragments sur les institutions républicaines, premier fragment).

        “Il n’a plus rien de commun avec les mortels, l’homme qui vit parmi des biens immortels”, lui qui est devenu “l’égal des dieux bienheureux” Sapphô (I, 68; II, 44) et Epicure (lettre à Ménécée, 135. Diogène d’Oenoanda, fragment n°125).

        Celui qui connaît sa nature devient dieu”, inscription sur le marteau de la porte du lieu de réunion de la secte des Sabéens. Cette formule est une réponse au “connais-toi toi-même”, gravé sur le fronton du temple de l’oracle de Delphes. Elle provient de la pensée orphique dans laquelle l’homme est considéré comme un dieu déchu qui a oublié qui il était, mais qui peut, grâce à un rite initiatique, reprendre la conscience de la totalité de lui-même, et retrouver sa divinité perdue. L’orphisme enseigne aussi la palingénésie (renaissance), voyez toutefois, que dans une version minimale, non-cosmologique, la pleine conscience de l’essence stable qui fonde ses désirs passés, présents et futurs peut simplement se lire comme la complète connaissance de soi-même.


 

 

 


Sources de Contre-Inspiration

 

 

        La confrontation avec un adversaire permet de clarifier, et parfois même de faire éclore ses propres convictions. Je mentionne ici des citations d’auteurs importants que je désapprouve formellement. Elles sont l’occasion de mieux justifier la position que je me suis choisie dans l’histoire de la pensée, et elles constituent une invitation à réfléchir à votre propre positionnement.

 

 

        “Les concepts de réalité, de substance, de causalité, voire celui de la nécessité sont des intitulés vides quand on s’aventure à sortir du champ qui correspond aux sens”. “Le principe de Causalité ne s'applique aux choses que dans le premier sens, c'est-à-dire en tant qu'elles sont des objets d'expérience, tandis que, dans le second sens (la réalité masquée), ces mêmes choses ne lui sont pas soumises” Emmanuel Kant (Critique de la Raison Pure, A679 et préface de la seconde édition). Les théologiens déguisés en philosophes se révèlent presque toujours par leur grande passion pour les soi-disant limites de la Raison, mais comme le faisait remarquer Spinoza, “nous ne pouvons pas tout à fait les excuser, puisque, pour repousser la Raison, ils l’appellent elle-même à leur secours, et prétendent, par des raisons certaines, convaincre la Raison d’incertitude” (TTP, Chap XV).

        Tout est relatif, voilà le seul principe absolu” Auguste Comte (écrits de jeunesse, 1817).

        Rien n’est vrai, tout est permis” formule attribuée à Hassan ibn al-Sabbah, gourou de la secte des assassins, et reprise par Friedrich Nietzsche (Généalogie de la morale, III, 24).

        “Les plaisirs de la charité ne sont que les jouissances de l'orgueil” le marquis de Sade rejette toute exigence morale (Justine ou les malheurs de la vertu), en réutilisant l’argument chrétien qui criminalise dans l’amour de soi, et nous révèle par là qu’il est la face opposée de la même médaille.

        Le respect de la loi morale est la représentation d'une valeur qui porte préjudice à mon amour-propre. Par conséquent, c'est quelque chose qui n’est considéré ni comme objet d’inclination, ni comme objet de crainte, bien qu'il ait quelque analogie avec les deux à la fois” Emmanuel Kant laïcise la morale théologique (Fondements de la métaphysique des mœurs, note 2). Refusant le fondement naturel, la morale de Kant se veut un commandement incompréhensible, ce qui l’amène d’ailleurs à conclure que la seule chose que nous pouvons comprendre de la nécessité de l’impératif morale c’est son “incompréhensibilité” (Fondements de la métaphysique des mœurs, remarque finale), une position de théologien, partagée avec Ludwig Wittgenstein qui affirmait: “l'éthique ne se laisse pas énoncer. l'éthique est transcendantale” (Tractus Logico-Philosophicus 6-21).

        Le bonheur et le désir ne peuvent se trouver ensemble“ce n'est pas par la satisfaction du désir que s'obtient la liberté, mais par la destruction du désir” Epictète (Entretiens, III, LII et IV, VI). Bouddha, fait la même analyse, et recherche la libération dans l’extinction du soi (le nirvãna).

        “Ma troisième maxime était de tâcher toujours à changer mes désirs que l'ordre du monde” René Descartes expose sa morale néo-stoïcienne (Discours de la méthode, III), même s’il invite paradoxalement dans le même temps à “se rendre comme maître et possesseur de la nature” (Discours de la méthode, VI), une idée qui à la même époque est également promue par Francis Bacon, grand admirateur de Démocrite, qu’il paraphrase lorsqu’il parle de “vaincre la nature” (Novum Organum, I, III).

        L'homme ne doit jamais tomber dans l'erreur de croire qu'il est véritablement parvenu à la dignité de seigneur et maître de la nature... En tentant de se révolter contre la logique inflexible de la nature, l'homme entre en conflit avec les principes auxquels il se doit d'exister en tant qu'homme. C'est ainsi qu'en agissant contre le vœu de la nature il prépare sa propre ruine. Ici intervient, il est vrai, l'objection spécifiquement judaïque aussi comique que niaise, du pacifiste moderne: « L'homme doit précisément vaincre la nature ! » Des millions d'hommes ressassent sans réfléchir cette absurdité d'origine juive et finissent par s'imaginer qu'ils incarnent une sorte de victoire sur la nature ; mais ils n'apportent comme argument qu'une idée vaine et, en outre, si absurde qu'on n'en peut pas en tirer, à vrai dire, une conception du monde.” Adolf Hitler théorise l’antihumanisme dans sa variante fatalo-racialiste (Mein Kampf, I, 10-11).

        “L’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier, mais c’est l’ensemble des rapports sociaux.” “Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience” Karl Marx théorise l’antihumanisme dans sa variante communiste, qui nie la personne humaine individuelle, et s’oppose au matérialisme naturaliste, parce que ce courant de pensée reconnaît une essence à “l’individu humain isolé” (thèse sur Feuerbach n°6. Critique de l'économie politique, préface). Au contraire de l’humanisme libéral, le communisme ne reconnaît pas la singularité de l’individu, et conclut donc que “les masses sont les véritables héros” (Mao Zedong).

        L'homme n'est qu'une marionnette inventée par Dieu“L'indépendance sera extirpée de la vie entière de tout homme” Platon théorise l’antihumanisme dans sa version théocratique (Lois, VII, 803c et XII, 942c).

        “Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé”.Je suis venu dans ce monde pour un jugement: pour que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles”. Celui qui aime sa vie la perdra, mais celui qui hait sa vie en ce monde la conservera pour la vie éternelle Jésus-Christ prône l’inversion des valeurs (l’Evangile selon Matthieu 23-12, Luc 14-11, Jean 9-39 et 12-24). Les païens éclairés avaient dénoncé cette détestation du soi, du beau, de l’intelligence, et du bonheur terrestre comme “de la haine contre le genre humain” Tacite (Annales, XV, 44 ; Celse).

        Le spectacle d'une multitude innombrable de mondes anéantit, pour ainsi dire, mon importance” Emmanuel Kant (critique de la Raison pratique, conclusion) contemple le ciel étoilé, et y éprouve le soulagement de sentir son individualité se dissoudre et disparaître, comme diluée dans l’immensité, l’émotion absolument inverse à celle de l’homme libéré. Sous le prétexte de dénoncer la vanité que nous condamnons tous, les morales religieuses dont Kant est le rénovateur, prônent l’oubli de soi.

 

 
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