La page noire de Platon

Platon contre Démocrite: illustration de la critique de Karl Popper



    Sur cette page, je me propose de montrer que celui que l’intelligentsia dominante nous présente comme le prince de la philosophie réagissait en fait d'abord contre la pensée rationaliste et humaniste de Démocrite, et qu'il portait en lui les germes des totalitarismes futurs (théocratie, nazisme, communisme).


Démocrite d'Abère                                                                 Platon

 


« Whitehead a dit: "La philosophie se résume à des notes au bas de Platon". Pour moi, c'est le contraire: la philosophie se résume à tout ce qui réfute le platonisme »

Clément Rosset, interview le 01/12/1999



« Sauf dans le camp totalitaire, l’influence de Platon et d’Aristote sur nos vies s’est il vrai largement dissipé, alors que si le nom de Démocrite est généralement oublié, sa pensée et sa morale demeurent vivantes parmi nous »
Karl Popper, la société ouverte et ses ennemis, tome II, chapitre 11.


Extrait de la conférence de Georges Leroux, "Platon et les talibans":
« En rapprochant le programme des talibans de celui de la République, je propose sans doute quelque chose de scandaleux. [] Ce rapprochement est-il justifié? Sur quelles bases peut-on le construire? Le sujet est complexe, et chacun sait qu'à la fin de la seconde guerre mondiale, sir Karl Popper, dans un livre qui fit grand bruit (La société ouverte et ses ennemis), rendit Platon responsable du stalinisme et du nazisme. Sa thèse est simple: Platon est le fondateur des idéologies de la société fermée et anti-démocratique, il est le premier ennemi de la société ouverte et libérale, et son héritier direct, Hegel, a légué cette doctrine autoritaire à Marx. [...] Il est temps de préciser ce qu'on entend par le talibanisme platonicien, ou par le platonisme des talibans. Je me limiterai aux points signalés en son temps par Karl Popper. Les éléments qui recourent pour se légitimer à l'autorité de la raison sont les suivants: d'abord, l'auto-perpétuation du système d'élite par l'éducation et l'eugénisme (Platon, je le rappelle, prône une éducation d'élite et le contrôle des mariages et des naissances pour les membres de la classe des gardiens, c'est-à-dire les gouvernants et les militaires (« la race des gardiens doit être conservée pure » République, 460c); ensuite les mesures de propagande, c'est-à-dire la censure de l'art et de la littérature et l'idéologie du noble mensonge, c'est-à-dire un mythe qui propose la démocratie comme discours, mais la trahit en fait. Toutes ces mesures sont dramatiques, et il n'y a aucune raison de ne pas suivre Leo Strauss sur ce terrain: non pas bien sûr pour les approuver, comme il le fait, mais pour les considérer comme des mesures que Platon proposait avec sérieux, et non comme des métaphores thérapeutiques de l'individu. Non seulement en effet Platon exclut-il la diffusion de la mythologie grecque, surtout le texte d'Homère et les pièces tragiques qu'il censure, mais il réduit à une seule forme, la musique d'entraînement et de parade, les formes musicales acceptables dans l'éducation. »


 

 

Sur Dieu et l’origine du cosmos

 

Démocrite est athée:  « L'univers est infini parce qu'il n'est l'œuvre d'aucun démiurge » DK A-XXXIX

Platon est un croyant qui veut l'instauration d'une sorte de tribunal d'inquisition contre les athées: « Ce monde [...] a été formé par la providence du Dieu, [...] l’auteur n’en a fait ni deux, ni un nombre infini ; il n’est né que ce ciel unique et il n’en naîtra plus d’autre » Timée, 30c-31b « Voici la loi que nous porterons sur l'impiété. Si quelqu'un se montre impie, soit en paroles, soit en actions, celui qui en sera témoin s'y opposera et le dénoncera aux magistrats. Les premiers informés d'entre eux le traduiront conformément aux lois devant le tribunal nommé pour juger ces sortes de crimes. Si un magistrat, après avoir reçu la dénonciation, n'y donne pas suite, il pourra lui-même être poursuivi pour impiété par quiconque voudra venger la loi… les juges condamneront, suivant la loi, ceux qui sont impies par défaut de jugement, mais sans mauvais penchant ni mauvaises moeurs, à passer cinq ans au moins dans la maison de correction. Pendant ce temps, aucun citoyen ne devra frayer avec eux, sauf les magistrats du conseil de nuit, qui l'entretiendront pour son instruction et le salut de son âme. Lorsque son temps de prison sera fini, s'il paraît assagi, il ira vivre avec les citoyens vertueux ; s'il ne l'est pas, et qu'il soit convaincu de nouveau, il sera puni de mort. » Lois, livre X

 


Sur la nature de l’âme

 

Démocrite est matérialiste: « Le corps est mû par l’âme, mais l’âme est quelque chose de corporel » DK A-CIVa

Platon est spiritualiste: « Le Dieu a fait l’âme avant le corps et supérieure au corps en âge et en vertu » Timée, 34c



Sur la nature de la réalité

Démocrite est un réaliste matérialiste: « A l’origine de toutes choses, il y a les atomes et le vide, tout le reste n’est que supposition » DL

Platon pense que le monde matériel est une sorte d'illusion: « [Les hommes] prennent pour des objets réels les ombres qu'ils voient » République, VII, 515b (allégorie de la caverne)

 

 

Sur la vie après la mort

 

Démocrite ne croit pas à la vie après la mort: « Bien qu’ils ignorent la décomposition de notre nature mortelle, certains hommes, conscients des mauvaises actions dont leur vie est remplie, passent misérablement en troubles et en frayeur le temps qui leur reste à vivre, inventant des fables mensongères sur le temps qui fait suite à la mort » DK B-CCXCVII

Platon rêve de la vie après la mort: « La mort est un raccourci qui nous mène au but (séparer l'âme du corps)» «  Si je ne croyais pas trouver dans l’autre monde, d’abord d’autres dieux sages et bons, puis des hommes meilleurs que ceux d’ici, j’aurais tort de n’être pas fâché de mourir » Phédon, 66b, 63b.

 

 

Sur le Suicide

 

Démocrite a volontairement mis fin à ses jours: « Démocrite, lorsque le poids de l'âge l'avertit que les ressorts de la mémoire faiblissaient en lui, alla de lui-même offrir sa tète à la mort » Lucrèce, III ; DL

Platon interdit le suicide: « Il ne faut pas se tuer avant que Dieu nous en impose la nécessité » Phédon, 62c

 

 
Sur la place de l'homme

 

Démocrite est humaniste: « L’homme sage et savant est la mesure de toute chose » DK B-CCCIX

Platon parle et pense comme un théologien: « si Dieu le veut » Lois, I, 632e « allons à la grâce de Dieu » Lois, I, 625c « Personne ne le sait, excepté Dieu » Apologie de Socrate, 42a « La soumission est juste quand elle s'adresse à Dieu, excessive quand elle s'adresse aux hommes. Pour les sages, Dieu c'est la loi, et pour les insensés c'est le plaisir. » Lettre VIII, 354e-355a « Dieu est la vraie mesure de toutes choses » Lois, IV, 716c. Platon s'oppose ici à la fois au matérialisme de Démocrite, et au relativisme de Protagoras, élève de Démocrite, connu pour avoir dit que "l'homme est la mesure de toute chose".
    Pour Platon, « Chacun des êtres animés est un jouet ingenieux, sorti de la main des dieux, soit qu'ils l'aient composé pour s'amuser, soit qu'ils aient eu quelque dessein sérieux » Lois, I, 644d « L'homme, comme je l'ai dit plus haut, n'est qu'une
marionette inventée par Dieu » Lois, VII, 803c. Platon fait de cette vue théologique une justification de ses idées politique. En théocrate, il veut que les hommes soient soumis à la volonté de Dieu, et qu'ils "passent leur vie, comme il convient à des êtres qui ne sont guère que des automates". Comme il anticipe toutefois la désapprobation du lecteur, il fait réagir son autre personnage, Mégillos: "Tu ravales bien bas la nature humaine", mais Platon ne retire pas sa conclusion: "Si j'ai parlé comme je l'ai fait, c'est sous l'impression que me cause la vue de la divinité. Je te passe donc que le genre humain n'est point méprisable, si cela te fait plaisir, et qu'il mérite quelque attention." Lois, VII, 804b-c.


 

Sur le plaisir

 

Démocrite invite à des plaisirs mesurés: « L’heureuse disposition de l’âme naît de la modération du plaisir  et de la mesure de la vie » DK B-CXCI « La modération accroît le plaisir, et rend la volupté encore plus grande » DK B-CCXI

Platon méprise les plaisirs corporels: « Le corps est le tombeau de l'âme » Gorgias 493a, Cratyle 400c, Phèdre 250c « Les vrais philosophes se gardent de toutes les passions du corps, leur résistent et ne s’y abandonnent pas » Phédon, 82b « L’âme du philosophe méprise profondément le corps, le fuit et cherche à s’isoler en elle-même » Phédon, 65c  « [C'est] à ce but que les vrais philosophes, et eux seuls, aspirent ardemment et constamment ... [le philosophe] s’entraîne à vivre dans un état aussi voisin que possible de la mort » Phédon, 67d.

 

 

Sur l’Art

 
Démocrite a écrit de nombreux ouvrages sur l’art et la musique: « des Rythmes et de l’Harmonie, de la Poésie, de la Beauté épique, de la Consonance et de la Dissonance des lettres d’Homère ou de la justesse des vers et des termes, du Chant, de la Diction » DL

Platon veut exclure les artistes de sa cité idéale: « [L’artiste] est dépourvu de savoir ni d’opinion correcte quand à la beauté et à la qualité des choses qu’il imite » République, X, 602a 

 

 

Sur l'origine des lois

 

Démocrite considère la loi comme un contrat entre les hommes: « Le droit est une invention des hommes » DL « Les lois n’interdiraient pas à chacun de vivre selon son penchant si les gens ne se faisaient pas tord mutuellement » DK B-CCXLV

Platon veut que les lois soient perçues comme une lettre venant de Dieu: « Est-ce un dieu, étrangers, ou un homme à qui vous rapportez l'établissement de vos lois ? C'est un dieu, étranger, oui, un dieu » Lois, I, 624a

 

 
Sur l’éducation

 

Démocrite veut convaincre du bien: « Meilleur guide en matière de vertu apparaît celui qui use de l’encouragement et de la persuasion verbale plutôt que de la contrainte de la loi. Car celui que la seule convention détourne de l’injustice selon toute probabilité agit mal en cachette alors que celui que la persuasion convint ne commet selon toute probabilité rien de répréhensible ni en cachette, ni ouvertement » DK B-CLXXXI

Platon veut imposer sa loi par l’autorité théologico-politique: « Chez vous, parmi ces lois si bien établies, une des plus belles est celle qui défend aux jeunes gens d'y rechercher ce qu'elles ont de bon et ce qu'elles ont de défectueux ; ils doivent s'accorder à dire d'une seule voix et du même cœur qu'elles ont été parfaitement conçues, puisque les dieux en sont les auteurs, et ils ne doivent en aucun façon supporter qu'on en parle autrement devant eux » Lois, I, 634e  « il faut moins se glorifier d'avoir bien commandé que d'avoir bien obéi, d'abord aux lois, parce que c'est obéir aux dieux” Lois, VI, 762e

 

Sur la vertu

 

Démocrite invite à faire la justice par amour du bien, et non par peur d’une sanction: « Même lorsque tu es seul, ne dis rien ni ne fais rien de blâmable. Apprends à te respecter beaucoup plus devant ta propre conscience que devant les autres » DK B-CCXLIV. « Ne t'autorise pas du fait que personne ne connaîtra ta conduite à plus mal agir que si ton action était connue de tous. C'est devant soi-même que l'on doit manifester le plus de respect, et il faut instituer ce principe dans ton cœur: n'y laisse rien pénétrer de malhonnête » DK B-CCLXIV « Ce n’est pas la crainte mais le devoir qui doit détourner des fautes » Maxime 7 «  Les nature viles ne tiennent pas les serments arrachés sous la contrainte lorsque le danger a disparu » DK B-CCXXXIX

Platon n’imagine pas que l’on puisse être juste sans une autorité placée au-dessus de soi: « Personne n'est juste volontairement, mais par contrainte » République, II, 360c « Si quelqu'un recevait cette licence dont j'ai parlé [le pouvoir de devenir invisible et d’échapper à la justice], et ne consentait jamais à commettre l'injustice, ni à toucher au bien d'autrui, il paraîtrait le plus malheureux des hommes, et le plus insensé, à ceux qui auraient connaissance de sa conduite »  République, II, 360d (l’anneau de Gygès). Pour Platon, la justice c’est l’ordre et l’injustice le désordre, car l’individu n’a pas de libre-arbitre (Timée, 86-87) et fait le mal involontairement, d’où l'utopie autoritaire de placer les hommes dans une société fermée et surveillée par des gardiens.


 



Sur l’esclavage

 

Démocrite dénonce le traitement inhumain des esclaves: « Les hommes n’ont pas honte de se déclarer heureux en [trouvant de l’or] parce qu’ils ont creusé les profondeurs de la terre par les mains d’esclaves enchaînés dont les uns périssent sous les éboulements et les autre soumis pendants des années à cette nécessité demeurent dans ce châtiment comme dans un exil » Démocrite d’après pseudo-Hippocrate lettre n°17. La position de Démocrite est à relier à celle des sophistes et autres abdéritains. En effet, Protagoras et Diagoras auraient été des esclaves instruits et affranchis par Démocrite. Sur ce sujet on pourra lire également l'avis éclairé de Sénèque (Lettres à Lucilius n°47).

Platon défend l’esclavage brutale et critique l’adoucissement de cette pratique: « Quand un esclave a manqué, il faut le punir et ne pas s'en tenir à de simples réprimandes comme on ferrait avec un homme libre, ce qui le rendrait plus insolent. Toute parole adressée à un esclave doit être un ordre absolu et il ne faut point jouer avec ses esclaves, soit hommes, soit femmes, comme le font beaucoup de gens, qui rendent ainsi sottement leurs esclaves plus délicats » Lois, VI, 777e-778a  « il ne saurait y avoir d'amitié entre les esclaves et les maîtres, ni entre les gens de rien et les hommes de mérite » Lois, VI, 757a  « il n'y a rien de sain dans une âme d'esclave » Lois, VI, 776e. La position de Platon est à rapprocher de l'apologie de l'esclavage faite par son élève Aristote dans « la politique ».


 

Sur le régime politique

 

Démocrite est favorable à la démocratie: « La pauvreté en régime démocratique l’emporte sur ce que chez les souverains ont appelle à tord le bonheur pour autant que la liberté l’emporte sur l’esclavage » DK B-CCLI

Platon, précurseur du communisme, a horreur de la démocratie et veut contrôler le peuple avec des méthodes fascistes : « Ce qui importe le plus, c'est qu'il n'y ait personne, ni homme ni femme, qui échappe à l'autorité d'un chef et qui s'accoutume, soit dans les combats sérieux, soit dans les jeux à agir seul et de son chef, mais que toujours, en paix comme en guerre, tout le monde ait les yeux sur le chef, le suive et se laisse gouverner par lui, jusque dans les plus petites choses ; que, par exemple, lorsqu'il le commande, on s'arrête, on marche, on s'exerce, on prenne un bain ou un repas, […] en un mot qu'on ne prenne pas l'habitude de faire quoi que ce soit seul, en dehors des autres, et qu'on ne cherche pas à connaître et qu'on ne sache absolument rien sans eux, mais qu'on vive tous et toujours, autant que possible, groupés dans une vie commune » Lois, XII, 942a. « [Il faut] extirper de la vie entière de tout homme, l'indépendance » Lois, XII, 942c.


Sur l’ouverture au monde

 

Démocrite est ouvert au monde: « Je suis assurément de tous mes concitoyens celui qui a le plus voyagé de tous, de part toute la Terre pour m’instruire, j’ai vu quantité de cieux et de contrées, j’ai écouté quantité d’hommes instruits, et nul ne m’a surpassé dans l’art de composer des écrits accompagnés de démonstrations pas même les géomètres égyptiens » DK B-CCXCIX

Platon veut une société fermée:
« Qu'il ne soit permis en aucune manière à  tout citoyen au-dessous de quarante ans de voyager à l'étranger, quelque part que ce soit, et qu'aucun n'ait le droit de voyager à titre privé, mais seulement au nom de l'État, en qualité de héraut, d'ambassadeur ou de délégué aux fêtes de la Grèce » Lois, XII, 950d-e

 

 

 

Et Enfin…

 

« Aristoxène (Souvenirs historiques) dit que Platon voulut brûler tous les ouvrages de Démocrite qu’il pouvait trouver, mais qu’il en fut empêché par Amyclas et Clinias, disciples de Pythagore, qui lui dirent que ce serait un acte inutile, puisque quantité de gens possédaient déjà ces livres. Cette tradition est exacte, car Platon, qui a cité tous les philosophes anciens, n’a parlé nulle part de Démocrite, même là où il aurait eu occasion de le contredire, car il savait bien qu’il s’attaquerait alors au meilleur de tous les philosophes. »   
Diogène Laërce, vie des philosophes illustres, Démocrite 


Platon voulait brûler tous les livres de... par willeime


Dans son dialogue, Les Lois, (livre X), Platon réclame la peine de mort pour ceux qui prétendent que les choses arrivent selon “la nature et le hasard”, cette “doctrine que beaucoup de gens regardent comme la plus ingénieuse de toutes”. Qui Platon vise-t-il ? Démocrite ? Empédocle ? ou tous les philosophes de la nature ?

  

 

Penser avec Démocrite: présentation générale de l'essai « l’Amour de la Raison Universelle »

Platon contre les philosophes de la nature

L'irrationalité des "grands philosophes"
 
Signification des abréviations

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