Idées scientifiques avec 2000 ans d’avance

 

 

Epicure et son disciple Lucrèce reprennent le système de la nature de Démocrite, en y effectuant quelques modifications. Je présente quelques unes de leurs idées majeures qui se retrouvent confirmées par la science contemporaine, et je discute également certaines de leurs erreurs.

 

 

Les atomes 

La matière est formée de particules indivisibles : « Parmi les corps il y en a qui sont composés et d’autres dont les composés sont constitués. Ceux-ci sont indivisibles et immuables, si l’on ne veut pas que toutes choses soient réduites au non-être, mais qu’il reste, après les dissolutions des composés, des éléments résistants d’une nature compacte et ne pouvant d’aucune manière être dissous. Donc, les principes indivisibles sont de toute nécessité les substances des corps. » Epicure, lettre à Hérodote

 

Pour Démocrite il n’y a pas de limites à la forme et à la taille possible des atomes, et il envisageait donc que certains atomes étaient “aussi grand qu’un monde  (DK A-XLVII, DK A-XLIII). Epicure rejeta cette idée, car elle n’était pas confirmée par l’expérience sensible, et considéra que les atomes avait une taille infime.

 

La science aurait tendance à donner raison à Epicure, même si les vrais atomes n’ont peut-être pas encore été découverts. (On remarquera tout de même qu’en théorie des cordes, la possibilité d’un corps indivisible aussi grand que l’univers (branes) est récemment réapparue.)

 

 

 

 

L’infinité des mondes

 

Avant Giordano Bruno, les atomistes croyaient à l’infinité des mondes. L’idée est prise au sérieux depuis les observation de Galilée : « Tout d'abord, nulle part, en aucun sens, à droite ni à gauche, en haut ni en bas, l'univers n'a de limite; je te l'ai montré, l'évidence le crie, cela ressort clairement de la nature même du vide. Si donc de toutes parts s'étend un libre espace sans limites, si des germes innombrables multipliés à l'infini voltigent de mille façons et de toute éternité, est-il possible de croire que notre globe et notre firmament aient été seuls créés et qu'au-delà il n'y ait qu'oisiveté pour la multitude des atomes ? Songe bien surtout que ce monde est l'ouvrage de la nature, que d'eux-mêmes, spontanément, par le seul hasard des rencontres, les atomes, après mille mouvements désordonnés et tant de jonctions inutiles, ont enfin réussi à former les unions qui, aussitôt accomplies, devaient engendrer ces merveilles : la terre, la mer, le ciel et les espèces vivantes. Il te faut donc convenir, je le redis, qu'il s'est formé ailleurs d'autres agrégats de matière semblables à ceux de notre monde, que tient embrassé l'étreinte jalouse de l'éther. » « le ciel et la terre, le soleil, la lune, la mer et tout ce qui vit, loin d'être uniques de leur sorte, existent au contraire en nombre infini; car leur existence a son terme inflexible et leur essence est mortelle comme celle de tous les corps qui abondent en chaque espèce terrestre. » Lucrèce.


    Comme [les atomes] sont innombrables et mus de mille manières, soumis pendant l'éternité à des impulsions étrangères, et qu'emportés par leur propre poids ils s'abordent et s'unissent de toutes façons, pour faire incessamment l'essai de tout ce que peuvent engendrer leurs combinaisons, il est arrivé qu'après avoir erré durant des siècles, tenté unions et mouvements à l'infini, ils ont abouti enfin aux soudaines formations massives d'où tirèrent leur origine ces grands aspects de la vie : la terre, la mer, le ciel, les espèces animales. » Lucrèce

  Epicure nous dit également qu’un monde peut survenir à l’intérieur d’un monde (lettre à Pythocles). Dans la cosmologie moderne, les trous-noirs offrent peut-être une telle possibilité.

 

Pour Démocrite, la lumière de la voie lactée est la lumière d’étoiles. Il faudra attendre Galilée et sa lunette pour confirmer cette idée. Il soupçonnait également l’existence d’autres planètes que les 5 connues à l’époque (DK A-XCII). Il faudra attendre 1781 pour découvrir Uranus.

 

 

La gravitation

 

Anaximandre avait compris que la Terre flottait dans le vide, et ne tombait car c’est elle qui attire la matière.


Cette idée n’avait pas convaincu les atomistes, qui avait décelée dans l’idée d’une terre sphérique située au centre du un monde, un argument théologique. Lucrèce commente : « que toute chose tende, comme disent certains philosophe, vers le centre du monde, et que le monde subsiste ainsi sans avoir besoin de chocs extérieurs, extrémités supérieures ou inférieures ne pouvant s'échapper dès l'instant qu'il y aurait tendance universelle vers un centre. Mais comment croire qu'un corps se soutienne par lui-même, que des corps pesants, situés de l'autre côté de la terre, se tiennent dressés dans l'air et donc reposent sur le sol à l'inverse des nôtres, ainsi que nous voyons les images renversées dans l'eau ? C'est en vertu de ces idées qu'on suppose des êtres vivants qui marchent au-dessous de nous la tête en bas, et qui pourtant ne peuvent pas plus tomber de la terre dans le ciel inférieur que nos corps ne pourraient s'envoler d'eux-mêmes vers la voûte céleste; des êtres enfin, qui voient le soleil quand se découvrent à nous les astres de la nuit, qui partagent alternativement avec nous les saisons, et qui ont des nuits égales à nos jours. Voilà les grossières erreurs où des fous sont tombés, pour avoir soumis les faits à de faux principes. Il ne peut pas y avoir de centre dans une étendue infinie, et quand il y en aurait un, les corps n'auraient pas plus de raisons de s'y arrêter que dans toute autre partie de l'espace. La nature du vide, en effet, est de livrer également passage aux corps pesants, où qu'ils portent leurs mouvements, que ce soit au centre ou ailleurs. Il n'y a pas d'endroit où les corps, une fois arrivés, perdent leur pesanteur et puissent s'appuyer sur le vide : le vide, d'autre part, ne peut servir d'appui à quelque corps que ce soit, mais il lui cède la place : ainsi l'exige sa nature. Impossible d'admettre, avec ce système, que la cohésion des choses se puisse maintenir par l'attrait irrésistible d'un centre. »

 

 

Naissance et mortalité du monde

 

Lucrèce décrit ce qui ressemble à la nébuleuse primitive à l’origine du système solaire : « Un temps fut où ne se voyaient encore ici-bas ni le char du soleil dans son vol sublime, haute source de lumière, ni les astres du vaste monde, ni la mer, ni le ciel, ni même la terre, ni l'air, rien enfin de pareil aux spectacles d'aujourd'hui, mais une sorte d'assemblage tumultueux d'éléments confondus. Puis commencèrent à se dégager quelques parties, les semblables s'associèrent aux semblables, le monde prit ses contours et forma ses membres, de vastes ensembles s'ordonnèrent. Jusque-là, en effet, la discorde des éléments avait tout mêlé : distances, directions, liens, pesanteurs, forces de choc, rencontres et mouvements; ce n'était entre eux qu'une mêlée générale, à cause de la dissemblance de leurs formes et de la variété de leurs figures; car s'ils se joignaient, tous ne pouvaient rester unis ou bien accomplir ensemble les mouvements convenables. Mais alors de la terre se distingua la voûte du ciel; à part, la mer s'étendit dans son lit; à part aussi brillèrent les feux purs de l'éther. »

Comme les éléments chimiques ont été fabriqués dans les étoiles, on dit parfois que nous sommes des poussières d’étoiles. Lucrèce dit que « nous sommes tous nés d'une semence venue du ciel ».

 

Le soleil est mortel. Il explosera dans 5 milliard d’années. Lucrèce explique qu’ « il en est ainsi du soleil, de la lune, des étoiles, croyons-le : la lumière que ces astres nous envoient, ils la produisent par des émissions sans cesse renouvelées et ils perdent leurs flammes à mesure qu'elles se produisent. Ne va donc pas les regarder comme doués d'une indestructible vigueur. »

Epicure dit comme Héraclite que le soleil est petit, erreur que n’avait peut-être pas avoir commise Démocrite.

 

 

L’apparition de la vie et l’évolution

 

1.                           Lucrèce parle de génération spontanée des êtres vivants, idée réfutée par les expériences de Pasteur.

On notera tout de même la volonté d’expliquer l’origine de la vie par des mécanismes naturels, sans intervention divine, ce qui rejoint l’esprit de la science moderne. La génération spontanée a eu lieu par le passé, mais ce doit être un phénomène rare.

        ► Lucrèce explique que la nature fait les choses au hasard, et décrit ensuite la sélection naturelle (L’idée était probablement déjà chez des pythagoriciens comme Empédocle) :

« Il existe en ces matières un grave vice de pensée, une erreur qu'il faut absolument éviter. Le pouvoir des yeux ne nous a pas été donné, comme nous pourrions croire, pour nous permettre de voir au loin, de même ce n'est pas pour la marche à grands pas que jambes et cuisses s'appuient à leur extrémité sur la base des pieds et savent fléchir leurs articulations ; les bras n'ont pas été attachés à de solides épaules, les mains ne sont pas de dociles servantes à nos côtés, pour que nous en fassions usage dans les besoins de la vie. Toute explication de ce genre est à contresens et prend le contre-pied de la vérité. Rien en effet ne s'est formé dans le corps pour notre usage ; mais ce qui s'est formé, on en use. Aucune faculté de voir n'exista avant la constitution des yeux, aucune parole avant la création de la langue : c'est au contraire la langue qui a précédé de beaucoup la parole, et les oreilles ont existé bien avant l'audition des sons ; enfin tous nos organes existaient, à mon sens, avant qu'on en fît usage, ce n'est donc pas en vue de nos besoins qu'ils ont été créés.[…]

Que de monstres la terre en travail s'efforça de créer, étranges de traits et de structure ! On vit l'androgyne, qui tient des deux sexes mais n'appartient à aucun, et n'est ni l'un ni l'autre ; on vit des êtres sans pieds et sans mains, ou muets et sans bouche, ou sans regard, aveugles, ou bien dont les membres adhéraient tous au tronc et qui ne pouvaient ni agir, ni marcher, ni éviter un péril, ni pourvoir à leurs besoins. Tous ces monstres et combien d'autres de même sorte furent créés en vain, la nature paralysa leur croissance et ils ne purent toucher à la fleur tant désirée de l’âge, ni trouver de nourriture, ni s'unir par les liens de Vénus. Il faut en effet, nous le voyons, tout un concours de circonstances pour que les espèces puissent durer en se reproduisant : des aliments d'abord, puis des germes féconds distribués dans l'organisme avec une issue par où ils puissent s'écouler hors du corps alangui, et enfin, pour que la femelle puisse se joindre au mâle, des organes qui leur permettent d'échanger des joies partagées. Beaucoup d'espèces durent périr sans avoir pu se reproduire et laisser une descendance. »


▼ Malgré cette intuition extraordinaire, les atomistes pensent malgré tout avec la fixité des espèces. L
e génial Anaximandre avait pourtant dit que les espèce se transforment et que « les poissons sont les ancêtres des hommes » (DK A-X, XI, XXX). Conclusion : il a fallu attendre Charles Darwin pour faire la synthèse entre sélection naturelle et transformisme, mais les idées clef avaient déjà été énoncées deux millénaires plus tôt !

 

Les hommes pré-historiques

 

La découverte de l’homme de  Neandertal date du milieu du XIX siècle. 2000 ans plus tôt, Lucrèce expliquait que par le passé :   « Une race d'hommes vécut alors, race des plus dures, et digne de la dure terre qui l'avait créée. Des os plus grands et plus forts formaient la charpente de ces premiers hommes, leur chair avait une armature de muscles puissants, ils résistaient aisément aux atteintes du froid et du chaud, aux changements de nourriture, aux attaques de la maladie. Que de révolutions le soleil accomplit à travers le ciel, tandis qu'ils menaient leur vie errante de bêtes sauvages ! »

 

  

Le "Clinamen" ou la déviation d'Epicure

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