La cause incausée d'Aristote

 
Cause incausée

   « Contre notre position on trouve principalement la croyance monothéiste en un dieu créateur de l'univers. Pour tenter de prouver l'existence de ce dieu, Aristote commence par chercher la cause d'une chose, puis la cause de la cause, puis la cause de la cause de la cause et ainsi de suite jusqu'à postuler l'existence d'une cause première, aussi appelée "le moteur non-mû", "la cause incausée" ou simplement dieu. Toutefois, le raisonnement qui introduit l'idée d'un dieu incausé au nom de la Causalité est complètement fallacieux, puisqu'il abolit le principe sur lequel il s'appuie. En effet, une cause incausée viole le principe de Causalité, or c'est au nom de ce principe qu'Aristote affirme l'existence de son dieu qui existerait sans cause. C'est bien pour avoir une raison à l'origine de l'univers qu'il prétend déduire l'existence de dieu. En conséquence, si au final on est prêt à accepter l'idée que dieu puisse exister tout seul, sans cause, pourquoi ne pas simplifier le problème et envisager que l'univers puisse directement exister seul, sans besoin d'une action divine extérieure ? Pourquoi ne pas transférer la faculté divine de pouvoir exister seul, sans raison externe, à l'univers tout entier comme le faisait Bruno et Spinoza ? A première vue, c'est certes, tout aussi insatisfaisant, mais cela a au moins le mérite d'être plus simple ! Nous voyons donc que le raisonnement d'Aristote ne fait que repousser le problème de l'origine de l'univers au mystère de l'origine de son dieu. L'introduction d'une telle entité dans le système du monde n'apporte rien à la compréhension, et complique même inutilement la situation. De plus, comme rien de perceptible dans la nature ne trahit l'existence d'une telle entité, j'en conclue que l'idée d'un dieu transcendant existe dans l'esprit des hommes seulement à cause de conjectures illégitimes, du type de celle d'Aristote. En conséquence, la conception monothéiste de dieu ne s'élève même pas au niveau d'une hypothèse inutile, mais est bien plutôt un faux-concept, à ranger en bas de l'échelle des certitudes. L'idée de dieu transcendant n'appartient pas au monde de la pensée logique et des concepts intelligibles, mais il est intrinsèquement lié à la croyance préhistorique en une réalité supérieure, irrationnelle et incompréhensible. »    

Extrait de « l’Amour de la Raison Universelle »

  



Les Lumières contre la cause première incausée



      Il a fallu attendre Spinoza puis le siècle des lumières pour voir apparaitre une critique radicale de la justification platonicienne et aristotélicienne du Dieu monothéiste par l'argument de la cause incausée.
    Interrogé sur l'origine de l'univers, Denis Diderot expliquait: “si la nature nous offre un nœud difficile à délier laissons-le pour ce qu'il est et n'employons pas à le couper, la main d'un être qui devient ensuite pour nous un nouveau nœud plus indissoluble que le premier. Demandez à un Indien pourquoi le monde reste suspendu dans les airs, il vous répondra qu'il est porté sur le dos d'un éléphant et l'éléphant sur quoi l'appuiera-t-il ? sur une tortue ; et la tortue, qui la soutiendra ? Cet Indien vous fait pitié et l'on pourrait vous dire comme à lui: Monsieur Holmes mon ami, confessez d'abord votre ignorance, et faites-moi grâce de l'éléphant et de la tortue.” (Lettre sur les aveugles, texte qui lui valu d’être emprisonné à la Bastille).
       De même, le baron d'Holbach expliquait que
vouloir remonter au-delà (du monde naturel) pour trouver le principe de l’action dans la matière et l’origine des choses, ce n’est jamais que reculer la difficulté. (Système de la nature, Chapitre II).
    Thomas Jefferson résumait:
Cela donne complètement gain de cause aux disciples de Ocellus, Timée, Spinoza, Diderot et d'Holbach. L'argument sur lequel ils s'appuient, triomphant et sans réplique, est que, dans toutes les hypothèses de la cosmogonie, vous devez admettre une préexistence éternelle de quelque chose, et selon la règle de la saine philosophie, vous n'avez jamais à employer deux principes pour résoudre une difficulté lorsqu'un seul suffit. Ils disent alors qu'il est plus simple de croire à la fois dans la préexistence éternelle du monde, tel qu'il est actuellement en cours, et qui pourrait continuer indéfiniment par le principe de la reproduction de ce que nous voyons et de témoignage, plutôt que de croire en l'éternel préexistence d'une cause ultérieure, ou créatrice du monde, un être que nous ne voyons pas, dont nous ne savons rien, et qu'aucun sens ne peut nous informer de la forme de sa substance, de son mode ou de son lieu d'existence, qu'aucun pouvoir de l'esprit nous permet de délimiter ou de comprendre. (lettre à John Adams, 11 Avril 1823).
        Ainsi,
ton Dieu lui-même, ainsi que je te l'ai déjà dit, aurait besoin d'explication, sans en fournir aucune; et que, par conséquent dès que ton Dieu n'est bon à rien, il est parfaitement inutile; qu'il y a grande apparence que ce qui est inutile est nul et que tout ce qui est nul est néant; ainsi, pour me convaincre que ton Dieu est une chimère, je n'ai besoin d'aucun autre raisonnement que celui qui me fournit la certitude de son inutilité. (le marquis de Sade, Dialogue entre un prêtre et un moribond)


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