La corruption de la philosophie par le spiritualisme et la religion



 

 

        Je passe ici en revue les grandes figures de la philosophie occidentale et montre que chez la plupart, le cœur de leur pensée est contaminé par des idées irrationnelles, principalement des a priori spiritualistes et religieux.


 

 

Platon

      

Platon          Après avoir été initié à la philosophie dans l’entourage de Socrate, Platon défend un spiritualisme qui lui est propre et se radicalise au fils de ses dialogues pour finir en théologien: Dieu est la mesure de toute choseet que l'homme n'est qu'une marionnette inventée par Dieu (Lois, IV, 716c ; VII, 803c). Platon reprend la constatation de l’intelligibilité du réel observée par les penseurs de la nature pour tenter de retourner cet argument contre eux, et défendre ses thèses spiritualistes et religieuses. Platon croit fortement en l’immortalité de l’âme, un thème récurrent dans ses dialogues ; puis après l'évolution de sa métaphysique avec le dialogue "le Sophiste", il parle également d'un bon dieu créateur du monde (République, II, 379 ; Timée 30c-31b). Face à l'influence grandissante du matérialiste démocritéen, Platon est scandalisé d'avoir à se justifier de l'existence de son Dieu (Lois, X). Pour cela, il a toutefois recours à l’argument de la cause incausée autrement dit du premier mouvement non-mû (argument repris par Aristote mais rejeté par les Lumières); mais la patience de Platon face à ceux qui ne sont pas convaincus par cet argument est très limitée, puisqu’il réclame leur condamnation à mort par un tribunal qui préfigure ce que ferra l'inquisition. On n'est donc guère surpris d'apprendre qu'il voulait également voir brûler toutes les œuvres de Démocrite. Partagant la même logique que les fanatiques religieux qui veulent interdire les plaisirs terrestres, Platon condamne l'homosexualité, et dénonce l’art et la musique comme des imitations qui détournent de la contemplation religieuse de son ciel des idées.

    La forte proximité des conceptions de Platon et des vues généralement associées au monothéisme a été remarquée par de nombreux auteurs. Dès le IIe siècle, c’était déjà le sentiment du philosophe païen Celse rencontrant les premiers chrétiens (Discours Vrai), et ce fut également l'avis des lumières. “Je ne vois pas que les théologiens aient jamais enseigné autre chose que les spéculations de Platon ou d’Aristote observait Spinoza (TTP, préface). “La philosophie de Platon fit le christianisme" concluait Voltaire (Histoire de l’établissement du christianisme, IX). Le christianisme est du platonisme pour le peuple écrivait Nietzsche (Par-delà bien et mal, préface). Plus intéressant encore, ce point de vue est également partagé par de nombreux religieux dont le plus célèbre des pères de l'église: “Quel besoin y a-t-il d’examiner les autres philosophes ? Aucun d'eux n'est plus proche de nous que les platoniciens” (Saint-Augustin, La cité de Dieu, 8, 4-5).



 

Aristote


     Dans le premier livre de sa Métaphysique, Aristote affiche son mépris pour ltableau l'école d'Athènes de Raphaeles philosophes de la nature. Il les compare notamment à des "soldats inexpérimentés", et juge insuffisantes leurs explications utilisant "la seule cause matérielle", comme son maître Platon (Sophiste, 246. Phédon,97b. Timée 46b)Il se lance alors dans une réécriture des théories physiques en y introduisant la providence, sous la forme de sa fameuse causalité finale, un ajout que Francis Bacon tiendra pour responsable d’avoir retardé le progrès des sciences pour 20 siècles (The Advancement of Learning). Aristote critique ces prédécesseurs tout au long de son œuvre sur ce point précis: Démocrite omet de traiter de la cause finale, et ramène à la nécessité toutes les voies de la nature (De la Génération des animaux, V, VII). En représentant Aristote désignant la Terre, opposé à Platon montrant le ciel, le tableau de Raphael nous éloigne donc de la vraie opposition. Même si Aristote est certes bien moins spiritualiste que son maître, sur le fond de ses conclusions il reste proche de Platon. Les scholastiques moyenâgeux ne s'y sont pas trompés. Aristote, comme Platon, sont compatibles avec la théologie, et le penseur qui s'oppose véritablement à eux c'est Démocrite.
      Selon Aristote,
Dieu [est] un être éternel, parfait. [..] Le principe des êtres, l’être premier imprime le mouvement premier, mouvement éternel et unique. [..] [il] n’a pas de matière [..] [En plus de cette] essence première et immobile, nous voyons qu’il existe encore d’autres mouvements éternels, ceux des planètes [..] Le but de tout mouvement est donc un de ces corps divins qui se meuvent dans le ciel. [..] Une tradition venue de l’antiquité la plus reculée, et transmise à la postérité sous le voile de la fable, nous apprend que les astres sont des dieux, et que la divinité embrasse toute la nature. (Metaphysique, XII). On remarquera la rapidité avec laquelle Aristote fait lui-même le lien entre sa réflexion métaphysique et les fables astrologiques et religieuses de son temps, au point de se demander si c'est vraiment une démarche intellectuelle honnête qui l'a guidé vers ces idées erronées, ou si la philosophie n'était pas chez lui déjà rétrogradée à n'être que la servante de la théologie.

     

le Stoïcisme


Epictete   Pour les stoïciens, Dieu régit l’immensité qui l’environne et qui suit en lui son modérateur et son chef. L’être actif qui est Dieu est plus puissant et plus excellent que la matière passive sous sa main(Sénèque, Lettres à Lucilius, 65: Opinions de Platon, d’Aristote et des stoïciens sur la cause première). Les stoïciens sont également des partisans d'idées créationnistes qui affirment que la nature est le produit d’un habile ouvrier et qu’elle n’a pas été faite au hasard (Entretiens d'Epictète, VI), au contraire des explications naturalistes que proposent Démocrite  et Epicure à la même époque. Enfin, la morale stoïcienne s'appuie sur l'autorité de cette providence cosmique pour réclamer l'acceptation fataliste de son sort. Il ne faut pas se révolter, ni chercher à changer l'ordre des choses, car “c'est Dieu qui t'a mis à ce poste” te dit Epictète (Manuel).

 

Descartes

 

Descartes        René Descartes fut un progrès important pour son temps, mais il ne peut être tenu comme le grand représentant du rationalisme, ainsi qu'on le croit habituellement. Selon Descartes, non seulement Dieu existe, mais il est incompréhensible. Il crée arbitrairement des vérités éternelles, et aurait tout aussi bien pu faire que 2 + 2 ne fasse pas 4, une idée qui scandalisa même Leibniz, et illustre la faiblesse du rationalisme de Descartes (Lettres à Mersenne du 15 avril et 27 mai 1630). Par ailleurs, dans sa pratique du doute, Descartes met de côté les vérités de la foi et soutient que l’âme est éternelle, séparée du corps et peut exister sans celui-ci (Discours de la Méthode, 3 et 5). Il se montre incapable d’envisager l’hypothèse matérialiste, contrairement à Pierre Gassendi, son contemporain et contradicteur. Si Descartes avait vraiment suivi la méthode qu’il s’était proposé, il aurait dû rompre, ou au moins dû prendre une distance critique avec les dogmes spirituo-religieux de son temps, mais il ne l’a pas fait.


 

Locke

 

      John Locke est considéré comme l'un des précurseurs des Lumières pour sa tolérance et sa théorie empiriste. Notons, toutefois, que son empirisme ne l'empêche pas de défendre l'existence des miracles au service de la révélation religieuse (discours sur les miracles), et que sa tolérance exclut les athées (lettre sur la tolérance).


 

Leibniz


      Au delà de ses qualités de scientifique, en philosophie Gottfried Leibniz s’est d’abord voulu "l’avocat de dieu", de la providence (théodicée), et affirma dogmatiquement l’existence d’esprits sans corps (monadologie).

 




Kant

 

Kant     Dans la Critique de la Raison Pure, Emmanuel Kant nous explique que l'objectif de son entreprise philosophique est de nous prémunir de ce qu'il appelle “le danger matérialiste” (CRP A383). En prétendant avoir trouvé des limites à la Raison, il pense que sa doctrine permettra de couper les racines du matérialisme, du déterminisme, de l'athéisme, de l'incrédulité des esprits forts” (CRP préface). En cela, Kant ne diffère guère de l'évêque Berkeley qui écrivait déjà dans sa préface aux dialogues d'Hylas et de Philonoüs: "si ces principes sont acceptés et regardés comme vrais, il s'ensuit que l'athéisme et le scepticisme sont du même coup complètement abattus". Kant se dévoile encore plus clairement en expliquant qu'il a dû supprimer le savoir pour lui substituer la croyance(CRP, préface), car selon lui "une foi raisonnable, seule possible à nous, sera estimée suffisante (peut-être plus salutaire encore que le savoir) pour nos besoins" (Prolégomènes à toute métaphysique future). Kant conclue son oeuvre majeure en affirmant qu’il a établi un rempart, afin que la raison humaine soit bridée et que le monde soit préservé des dévastations que sinon une raison spéculative susciterait dans la religion (CRP, A849). "Ce n’est pas non plus un service de peu d’importance que celui qu’elle (l'œuvre de Kant) rend à la théologie, puisqu’elle l’affranchit du jugement de la spéculation dogmatique, et la met en parfaite sécu­rité contre toutes les attaques de ces sortes d’adver­saires (Prolégomènes à toute métaphysique future).
    On comprendra donc pourquoi Nietzche s'exclamait: “
le succès de Kant n’est qu’un succès de théologien
. Kant a été l’inventeur d’une philosophie des portes de derrière” pour pouvoir retourner à Dieu”. Il n’aura été qu’un “retardateur” (
l’Antéchrist, 10 ; Le Gai Savoir, 335 ; Le Crépuscule des idoles, Flâneries inactuelles, 16). De même, Alain Boyer écrivait: "Kant n'est pas tout à fait l'Aufklärer que l'on imagine souvent, le précurseur de la laïcité républicaine, le plus moderne de tous les philosophes classiques, en avance sur son temps... La récurrence du thème religieux et de la question des rapports de la science et de la foi est si flagrante chez lui qu'on m'autorisera peut-être à le voir plus comme un esprit du Grand Siècle, celui de louis XIV, que comme un citoyen de celui des lumières, appelé par lui "siècle de Frédéric". Ainsi le comparer à un Blaise Pascal ne me paraît pas si incongru que cela." (Hors du Temps p292 p205).
     Le grand argument de Kant, ce sont les soit-disants contradictions de la Raison pure. Kant réutilise la cause incausée, la question de la bordure de l’espace en cas d’univers fini, ou encore le paradoxe de Zénon pourtant résolu depuis le XVII° siècle par l'invention du calcul infinitésimal. Le logicien Bertrand Russel a pointé les nombreuses erreurs et insuffisances des antinomies kantienne (Our knowledge of the External World). Toutefois, Kant va quand même réussir à donner sa noblesse au spiritualisme intégral initié par Berkeley et Leibniz. Plutôt que de se réclamer du vieux spiritualisme, le mot "idéalisme" sera désormais utilisé à la place, mais cette conception “de quelque point de vue qu'on l'envisage, n'est autre chose que le spiritualisme lui-même” (Paul Janet. Qu’est-ce que l’idéalisme ?). En effet, Kant nous dit: si je supprime le sujet pensant, c’est tout le monde des corps qui doit disparaître” (CRP, A383).  

    Kant refuse que la morale puisse avoir seulement un fondement naturel, et veut l'instauration de ce qu'il apelle lui-même une "théologie morale" (CRP, A814): "La croyance en un Dieu et en un autre monde est à ce point liée à ma disposition morale que tout aussi peu suis-je exposé à perdre cette disposition, tout aussi peu ai-je à craindre de pouvoir jamais me voir ravir cette croyance [..]  Il reste assez de ressources pour qu’il [l’homme] craigne un être divin et un avenir. Car tout ce qui est requis pour cela, c’est qu’il ne puisse en tout cas mettre nullement en avant la certitude qu’il ne se trouve aucun Dieu, ni aucune vie future" (CRP A829-830).
   Enfin, Kant introduit un retour en force de la loi divine grâce au concept d'impératif catégorique, qui se veut un commandement absolu et incompréhensible. Kant affirme en effet lui-même que la seule chose que nous pouvons comprendre de l'impératif catégorique, c'est son incompréhensibilité (Fondements de la métaphysique des mœurs, remarque finale). Nietzsche écrivait à ce sujet: Comment a-t-on pu ne pas sentir à quel point l'impératif catégorique de Kant met la vie en péril ? C'est l'instinct théologique, et lui seul, qui a pris sa défense.... Une action à laquelle l'instinct de la vie nous contraint, trouve dans le plaisir qu'elle donne la preuve qu'elle est une action juste : et ce nihiliste aux entrailles dogmatiquement chrétiennes a fait du plaisir une objection... Qu'est ce qui détruit plus rapidement que de travailler, de penser, de sentir sans nécessité intérieure, sans un choix profondément personnel, sans plaisir,  comme un automate mû par le "devoir" ? C'est tout bonnement la recette de la décadence, et même de l'idiotie... Kant en est devenu idiot. Et c'était le contemporain de Goethe ! Et cette funeste araignée passait - et passe encore ! - pour le philosophe allemand par excellence ! (l’Antéchrist, 11).

  

 

Hegel


Hegel      George Hegel fait son entrée en philosophie avec un texte ésotérique où il prétend notamment justifier avec de la numérologie pourquoi le système solaire doit, selon lui, avoir précisément 7 planètes. On en connaît 8 aujourd’hui. Hegel tentera également une réinterprétation fallacieuse de Spinoza pour essayer de le spiritualiser (Pierre Macherey. Hegel ou Spinoza), mais le grand coup de force de Hegel va être de transposer la providence dans l’histoire (la ruse de la Raison), laïcisant ainsi la vieille idée théologique qui veut que Dieu se cache derrière les événements, et guide le destin. Hegel nous le dit: “le contenu de la philosophie et celui de la religion sont le même” “je suis luthérien et je veux le resterla religion chrétienne est celle de la vérité” (Encyclopédie, Papiers posthumes, Philosophie de la religion). Je laisse la conclusion à Ludwig Feuerbach, un de ses célèbres disciples, ensuite devenu très critique: “à moins d’abandonner la philosophie de Hegel, on n’abandonne pas la théologie” (Thèses provisoires en vue d’une réforme de la philosophie, 1842).

 


Marx: matérialiste ?

Marx     Les marxistes se sont ancrés au courant matérialiste bien que la pensée de leur maître soit pour le moins problématique sur cette question. En effet, dans ses premiers écrits (sa thèse de doctorat sur Démocrite et Epicure), Karl Marx rejette “la matière absolue” de Démocrite pour un soi-disant “monde des apparences” chez Epicure (II, 3), une interprétation très peu convaincante qui ne semble en fait motivée que par une volonté de dénaturer le matérialisme authentique pour le transformer en du spiritualisme. Marx conclue en effet quel'atome n'est rien d'autre que la forme naturelle de la conscience de soi abstraite, singulière” (II, IV). Ce parti pris pour des absurdités d’inspiration hégélienne et l'impasse spiritualiste à laquelle elles conduisent réapparait lorsqu'il aborde la question des origines:
       “A la question : qui a engendré le premier homme et la nature en général ? Je ne puis que te répondre : ta question est elle-même un produit de l'abstraction. Demande-toi comment tu en arrives à cette question ; demande-toi si ta question n'est pas posée en partant d'un point de vue auquel je ne puis répondre parce qu'il est absurde ? Demande-toi si cette progression existe en tant que telle pour une pensée raisonnable ? Si tu poses la question de la création de la nature et de l'homme, tu fais donc abstraction de l'homme et de la nature. Tu les poses comme n'existant pas et tu veux pourtant que je te démontre qu'ils existent. Je te dis alors : abandonne ton abstraction et tu abandonneras aussi ta question, ou bien si tu veux t'en tenir à ton abstraction, sois conséquent, et si, bien que tu penses l'homme et la nature comme n'étant pas tu penses tout de même, alors pense-toi toi-même comme n'étant pas, puisqu'aussi bien tu es nature et homme. Ne pense pas, ne m'interroge pas, car dès que tu penses et que tu m'interroges, ta façon de faire abstraction de l'être de la nature et de l'homme n'a aucun sens. Ou bien es-tu à ce point égoïste que tu poses tout comme néant et que tu veuilles être toi-même ?
       Tu peux me répliquer: je ne veux pas poser le néant de la nature, etc. ; je te pose la question de l'acte de sa naissance comme j'interroge l'anatomiste sur les formations osseuses, etc. Mais, pour l'homme socialiste, tout ce qu'on appelle l'histoire universelle n'est rien d'autre que l'engendrement de l'homme par le travail humain, que le devenir de la nature pour l'homme ; il a donc la preuve évidente et irréfutable de son engendrement par lui-même, du processus de sa naissance.
(Manuscrits de 1844, propriété privée et communisme).

 

 

 

Schopenhaueur

 

Schopenhauer   Arthur Schopenhaueur se veut d’abord le successeur du néo-spiritualisme de Kant, et réaffirme:point d’objet sans sujetl'hypothèse d'un monde extérieur existant en dehors de la conscience et indépendamment d'elle, est profondément absurde (le Monde comme Volonté et comme Représentation, Le point de vue idéaliste). Cohérent avec cette conception de la réalité, il conclut donc que les événements décrits par la science et s'étant déroulés avant toute vie sur Terre ne se sont en fait jamais produit (Parerga et Paralipomena, Philosophie et science de la nature). Pour Schopenhauer, la réalité est gouvernée par une mystérieuse force vitaliste qu'il appelle "la volonté". Il nous dit à son sujet: on ne comprendrera jamais la volonté. Elle ne sera jamais ramenée à autre chose, elle ne pourra jamais être expliquée par autre chose. Seul en effet elle est le motif inexplicable de toutes choses, ne procède de rien, tandis que tout procède d'elle (Sur l’histoire de la philosophie). Ce pseudo-dieu n'est donc qu'une nouvelle variante de la cause incausée. Par ailleurs, Schopenhaueur croyait fortement dans le magnétisme animal, la magie, le spiritisme, les apparitions de spectres... et voyait dans ces superstitions des "confirmations" de sa doctrine (Mémoires sur les sciences occultes ; Essai sur les apparitions et les faits qui s’y rattachent).
       Malgré ces forts relents d'obscurantisme, Schopenhaueur fait toutefois preuve d'une certaine lucidité envers ce que cachent les autres "philosophes", en remarquant que "des motifs théologiques exercent une secrète influence sur un bon nombre d'entre eux" (essai sur le libre-arbitre), et dénonce le fait que "l'effort philosophique consiste, depuis près de cinquante ans, en toutes sortes de tentatives pour introduire doucement la théologie" (la philosophie universitaire). En cela, il anonce Nietzsche...


 


La condamnation de Nietzsche

Nietzsche

    Les allemands me comprendront sans peine si je dis que la philosophie est corrompue par du sang de théologien... la philosophie allemande est au fond une théologie dissimulée... Kant, tout comme Luther, tout comme Leibniz, fut une entrave à la probité allemande, déjà mal assurée”. Les allemands n’ont inscrit dans l’histoire intellectuelle que des noms douteux, ils n’ont jamais produit que d’inconscients faussaires (ce mot convient à Fichte, Schelling, Schopenhauer, Hegel, Schleiermacher, tout autant qu’à Kant et Leibniz).
l’Antéchrist, 10. Ecce Homo, Le cas Wagner (Nietzsche insiste sur l'importance de ce passage dans sa lettre du 8 déc 1888 à A. Strindberg).

    J'ai rencontré l'instinct théologique de l'arrogance partout où l'on se prétend « idéaliste » (comprenez spiritualiste), partout où au nom d'une origine supérieure, on prétend avoir le droit de considérer la réalité d'en haut et de loin... L'idéaliste, tout comme le prêtre, a en main toutes les grandes idées, et il en joue avec un mépris condescendant contre "l'intelligence", les "sens", les "honneurs", le "bien-être", la "science" : il sent tout cela au-dessous de lui, comme des forces nuisibles et tentatrices, au-dessus duquelles "l'esprit" plane comme un pur sollipsime du pour soi...  Cet instinct théologique je l'ai mis à jour un peu près partout : il est la forme la plus répandue, la plus proprement souterraine de fausseté qu'il y ait au monde. Ce qu'un théologien ressent comme vrai doit nécessairement être faux: voilà un critère à peu près infaillible de la vérité.
    Séparer le monde en un monde « réel » et un monde des « apparences », soit à la façon du christianisme, soit à la façon de Kant (un chrétien perfide, en fin de compte), ce n’est là qu’une suggestion de la décadence, un symptôme de la vie déclinante.
   “
Platon a dévié tous les instincts fondamentaux des Hellènes, je le trouve si imprégné de morale, si chrétien avant la lettre...  je suis tenté d'employer à l'égard de tout le phénomène Platon, plutôt que tout autre épithète, celle de "haute fumisterie" ou, si l'on préfère d'idéalisme... Platon est lâche devant la réalité, par conséquent il se réfugie dans l’idéal (comprenez dans le spiritualisme)”.
  
Depuis Platon, tous les théologiens et philosophes suivent la même voie. Je suis bien d'avis que tous les maîtres et les meneurs de l'humanité, tous théologiens les uns comme les autres, étaient tous aussi décadents... Zarathoustra est plus sincère que tout autre penseur. Sa doctrine, et sa doctrine seule, a pour suprême vertu la sincérité, c'est-à-dire le contraire de la lâcheté des « idéalistes » qui prennent la fuite devant le réel
l’Antéchrist, 8-9. Le crépuscule des idoles, "La raison dans la philosophie" et "ce que je dois aux anciens, 2". Par-delà bien et mal, 191. Ecce homo, pourquoi je suis une fatalité.
           

      Ainsi, Friedrich Nietzsche est certainement l'auteur qui s’est le plus fortement indigné du fait que ce qui nous est habituellement présenté comme les "grands philosophes" n’est en fait qu'une bande de théologiens. Le nom de Nietzsche est désormais devenu célèbre. Sa critique a-t-elle été entendue et écoutée ? Examinons les grands noms de la philosophie après lui, et voyons si la corruption de la philosophie par le spiritualisme et la théologie a enfin cessé...
 



Bergson

Bergson      Plutôt que de tenter de résister face aux avancées du matérialisme scientifique, Bergson fait parti des adversaires qui feignent d'accepter le nouveau rapport de force pour mieux se reconstituer chez l'adversaire. Ainsi, Bergson ne cessera d'essayer de trouver des qualités spirituelles à la matière. Au lieu de passer bêtement pour un réactionnaire, il veut apparaître comme celui qui met à jour “l’élan vital”, mais Bergson finira  lui-même par avouer la conclusion de son cheminement: “mes réflexions m'ont amené de plus en plus près du catholicisme” (testament de 1937). Il s'illustra également par un ouvrage contre la relativité d'Einstein (Durée et Simultanéité).
     Dans son pamphlet, George Politzer conclut: le Bergsonisme a été produit par ce mouvement du XIXe siècle qui représente en face du perfectionnement définitif du matérialisme, le retour offensif de l'idéalisme... [Bergson] fait partie de ceux qui voulaient liquider le matérialisme en faveur du christianisme... l'armée des prêtres ne pouvait se reconstituer qu'en toute sécurité. Le néo-kantisme était sa première ligne de défense, le bergsonisme la seconde(La Fin d'une Parade philosophique, 4).


 

Wittgenstein

 

       Le but de Ludwig Wittgenstein est assez similaire à celui de Kant. Wittgenstein affirme quWittgenstein’il existe des limites au langage pour taire toute discussion critique sur la croyance religieuse. Cela ne l’empêche cependant pas de nous affirmer: l'éthique ne se laisse pas énoncer. L'éthique est transcendantale il y a assurément de l'indicible. Il se montre, c'est le mystique” “ce qui est mystique, ce n’est pas comment est le monde, mais le fait qu’il soitle sens du monde doit se trouver en dehors du monde.(Tractus Logico-Philosophicus 6-21 6.522, 6.44, 6.41). Le positivisme logique et le tournant linguistique de la philosophie analytique n’ont pas toujours été un tremplin vers plus de rationalité, mais trop souvent une manière de suggérer des idées mystico-religieuses, avec seulement une apparence de scientificité.

 

 

La Phénoménologie


Husserl       Au début du XXe siècle, Edmont Husserl créé une nouvelle variante de spiritualisme appelée phénoménologie: “l’existence de la nature ne peut pas être la condition de l’existence de la conscience, puisque la nature elle-même est un corrélât de la conscience” (idées directrices pour une phénoménologie pure et une philosophie phénoménologique). Cetarbitraire spiritualiste responsable un abaissement de la pensée enchantait Jean-Paul Sartre qui trouvait au contraire que “la pensée moderne a réalisé un progrès considérable en réduisant l'existant à la série des apparitions qui le manifestent” (L'être et le néant). De plus, avec Lévinas, Ricœur, Henry, Marion... la phénoménologie a de plus en plus pris un tournant théologique” (Dominique Janicaud), qui correspond en fait à l’inspiration antirationaliste de départ. A la question de savoir quel était le problème fondamental de la philosophie Husserl avait déjà répondu: “Mais le problème de Dieu, naturellement !La vie d’un homme n’est rien d’autre qu’un chemin vers Dieu. J’ai essayé de parvenir au but sans l’idée de la théologie, ses preuves, ses méthodes, en d’autres termes, j’ai voulu atteindre Dieu sans Dieu. Il me fallait éliminer Dieu de ma pensée scientifique pour ouvrir la voie à ceux qui ne connaissaient pas la route sûre de la foi passant par l’Eglise. Je suis conscient du danger que comporte un tel procédé et du risque que j’aurais moi-même couru si je ne m’étais pas senti profondément lié à Dieu et chrétien du fond du coeur.” (Husserl à R. Ingarden et E. Stein).

        Pour le plus célèbre des représentants de cette école, la biographie est particulièrement instructive.Heidegger Martin Heidegger a fait des études de théologie catholique, et se destinait à une chaire de "philosophie catholique". Il se considère d’ailleurs lui-même comme un “théologien chrétien” (lettre à Karl Lôwith, 19 août 1921). Avec lui, on retrouve tous les fondamentaux de la réaction contre les lumières: détestation du rationalisme, du progrès technique et même rejet de l’humanisme. Il déclare qu’il mène une “guerre à couteau tiré au rationalisme” (lettre à sa femme du 5 mars 1916), et s’emporte en lâchant: “la science ne pense pas” (Qu’appelle-t-on penser ?), un genre de déclaration assez courante chez les phénoménologues: pour Merleau-ponty, “la phénoménologie c'est d'abord le désaveu de la science” (Phénoménologie de la perception, II). Heidegger définit l’homme comme “être pour la mort” (Être et Temps) et prône un retour à une sorte d'obscurantisme gnostique. Il s’obsède pour l’angoisse, la peur et la souffrance, contre la vie, le bonheur et le désir. Heidegger reconnaît lui-même d’où viennent ses idées: “sans cette provenance théologique, je ne serais jamais parvenu sur mon chemin de pensée” (Entretien sur la parole avec un Japonais, in Acheminement vers la parole). En guise de testament philosophique, il nous laisse comme message: “seul un Dieu peut encore nous sauver” (Der Spiegel, 31 mai 1976).


          

       

 

Conclusion: l’état déplorable de la philosophie


 

    La théologie et le spiritualisme existent depuis des millénaires, et je suis réaliste, tout cela ne va pas disparaître. J’aspire seulement à ce que l’on puisse gagner en maturité, en les dissociant de la philosophie. Pendant des siècles, la chimie a été sous l'emprise des alchimistes. Pendant des millénaire, l'astronomie a été contaminée par l’astrologie, jusqu’au XVIIe siècle, où l’on est enfin parvenu à les dissocier, en laissant ces deux disciplines exister chacune séparément, malgré la présence de points communs ; et nous reconnaissons aujourd’hui sans difficultés que de très grands astronomes comme Newton et Kepler ont mélangé les genres, mais nous savons séparer leurs travaux scientifiques de ce qui ne l’est pas.    
   
Il serait souhaitable qu’advienne plus de sérieux et d’exigence dans notre manière de considérer la philosophie. Le pire danger qui menace un idéal n’est pas tant le fait qu’il soit combattu, ni même le fait qu'il soit vaincu à un moment de l’histoire, car même dans ce cas, il continue au moins d’exister en tant qu’idéal. Le pire qui puisse arriver à l'idéal philosophique, c’est de continuer à croire que celui-ci est magnifiquement représenté par des figures comme Platon ou Kant, alors qu'en fait cet idéal a justement été vaincu il y a bien longtemps par ces théologiens déguisés en philosophe qui ont su habillement prétendre incarner l'idéal philosophique pour s'en emparer, l'éloigner de la quête honnête de la vérité, et le réemployer pour appuyer leurs croyances religieuses...
    En plus de ce problème de dénaturation par l'irrationnel, la philosophie est aujourd’hui menacée d’effacement. Le positivisme, le structuralisme, le marxisme, la phénoménologie... ont accompagné l’abaissement général de ses ambitions. Je ne vais pas discuter ici de l’intérêt ou de la bêtise des différents penseurs issus de ces écoles. Je souhaiterai seulement que tout cela cesse désormais d’être appelé philosophie. Depuis que nos modernes ont renoncé à penser le fond des choses, leurs travaux sont au mieux de la psychologie, de la sociologie, de l’économie politique... Platon ou Kant sont à l'évidence des contre-lumières, mais ils avaient au moins l’intérêt de susciter notre questionnement face aux grandes questions, même si ils n’ont su apporter comme éclaircissement que leurs préjugés religieux.

 


Les contradictions et problèmes non-résolus des conceptions spiritualistes


Erreurs et Contradictions dans la critique de la Raison pure


Freud et la fausse Causalité théologique


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