Les origines philosophiques du  Culte de la Raison

la religiosité naturelle des rationalistes

 

    Pendant la révolution Française un culte de la Raison fut célébré dans des églises transformées alors en templeInscription Temple de la Raison de la Raison. La déesse Raison représentée par une jeune femme, était accompagnée du dieu Progrès et des prêtresses de la Philosophie. Dans le même esprit, le calendrier chrétien fut aboli et remplacé par le calendrier républicain dédié à la nature. Les prénoms n’étaient plus ceux de saints, mais ceux de fruits, d’arbres ou de plantes.
    Sur cette page, je montre que cette tentative n'est pas  isolée dans l'histoire, mais qu'elle
correspond à un mouvement de fond présent dans presque tout le courant de la philosophie rationaliste, et répond à l'objectif énoncé par Ludwig Feuerbach: « Pour remplacer la religion, la philosophie doit en tant que philosophie devenir religion » (nécessité d'une réforme de la philosophie).


    Aux origines de la science et de la philosophie occidentale on trouve Thalès, le père de l'école ionienne or
« le rationalisme ionien se plait à faire usage de termes religieux aussi longtemps qu'ils peuvent être adaptés aux exigences de la logique naturaliste, et qu'ils n'interdisent pas la critique rationaliste de la magie. Appelez "divine", si tel est votre bon plaisir, la maladie "sacrée", déclare en substance le traité hippocratique, mais comprenez ses causes naturelles et faites en sorte la symbolique religieuse ne vous remettre pas entre les mains des purificateurs et autres charlatans qui tous exercent sous les auspices de la religion »
Jean Salem, Démocrite: grains de poussière dans un rayon de soleil p327

    Lucrèce, disciple d'Epicure nous dit: « Si l'on veut appeler la mer Neptune, et les moissons Cérès, si l'on se plaît à employer abusivement le nom de Bacchus au lieu du terme propre qui désigne le vin, on est maître aussi de donner à la terre le titre de Mère des dieux, pourvu qu'en réalité on préserve son esprit de la souillure honteuse de la superstition » Lucrèce, De la nature des choses, Chant II, 651-660Epicure

Les épicuriens furent accusés d’athéisme dissimulé et pour cause, leur conception avait vidé la religion de son contenu. Pourtant, ils semblent bien avoir pratiqué une forme de religiosité naturelle, où ils se plaisaient à prononcer fréquemment les noms des Dieux: « Epicure observait toutes les formes de culte et enjoignait ses amis de les observer, non seulement en raison des lois, mais pour des causes naturelles » (d’après Philodème, Us 13).
       Lucrèce nous éclaire à ce sujet: « La piété, ce n'est pas se montrer à tout instant la tête voilée devant une pierre, ce n'est pas s'approcher de tous les autels, ce n'est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n'est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter les prières aux prières ; mais c'est bien plutôt regarder toutes choses de ce monde avec sérénité »
spinoza

    Au XVIIe siècle, la même accusation d'athéisme dissimulé fut portée contre Spinoza, qui utilise pareillement le vocabulaire religieux en l'ayant vidé de son sens commun : 
« Le Désir de faire du bien qu'engendre en nous le fait que nous vivons sous la conduite de la raison, je l'appelle Piété » (Ethique IV, 37, scolie I). Ce choix linguistique correspond effectivement à un choix tactique, mais pas seulement. Elle est consubstantielle du rationalisme métaphysique qui tend à l'absolu. Le panthéisme rationaliste de Spinoza constitue la matrice des lumières, et il a influencé jusqu'à Rousseau et Robespierre lorsque ce dernier déclara « Le véritable prêtre de l’Etre Suprême, c’est la Nature, son temple, l’univers, son culte, la vertu » (Discours du 18 floréal, An II).


    Le rationalisme métaphysique est différent des mouvement du XIXe siècle, positivisme et scientisme, qui ont une approche essentiellement pragmatique et utilitariste de la Raison, mais ceci n'empêcha pas Auguste Comte de tenter lui-aussi de fonder une religion civile. On trouve d'autres résurgences ponctuelles de la religion de la Raison, notamment dans un  texte d'
Emile Chartier, dit Alain,  écrit sous la IIIe République et intitulé  “Le culte de la raison comme fondement de la République”:   « Je vois que la Raison est éternelle […], et qu’elle est le vrai Dieu, et que c’est bien un culte qu’il faut lui rendre. […] Les hommes sentent bien tous confusément qu’il y a quelque chose de supérieur, quelque chose d’éternel à quoi il faut s’attacher, et sur quoi il faut régler sa vie. Mais ceux qui conduisent les hommes en excitant chez eux l’espoir et la crainte leur représentent un Dieu fait à l’image de l’homme, qui exige des sacrifices, qui se réjouit de leurs souffrances et de leurs larmes, un Dieu enfin au nom duquel certains hommes privilégiés ont seuls le droit de parler. Un tel Dieu est un faux Dieu.
    La Raison, c’est bien là le Dieu libérateur, le Dieu qui est le même pour tous, le Dieu qui fonde l’Égalité et la Liberté de tous les hommes, qui fait bien mieux que s’incliner devant les plus humbles, qui est en eux, les relève, les soutient. Ce Dieu-là entend toujours lorsqu’on le prie, et la prière qu’on lui adresse, nous l’appelons la Réflexion. C’est par la Raison que celui qui s’abaisse sera élevé, c’est-à-dire que celui qui cherche sincèrement le vrai, et qui avoue son ignorance, méritera d’être appelé sage. »

Einstein

       Aujourd'hui ce type d'idée existe principalement chez les théoriciens de la physique. En 1988, dans sa Brève Histoire du temps, le physicien Stephen Hawking écrivait: «Si nous découvrons une théorie complète [sur l’univers], ce sera le triomphe ultime de la raison humaine – dès lors nous connaîtrons la pensée de Dieu». Stephen Hawking paraphrase ici l'expression "pensée de Dieu" d'Einstein (voir l'Amour de la Raison Universelle), qui provient de la philosophie spinoziste manifestée par Einstein, qui a eue une grande influence sur ses collègues, mais a aussi conduit à de nombreuses erreurs de compréhension de la part du grand public concernant les réelles opinions religieuses de ces scientifiques.


Einstein, Dieu et la Religiosité Cosmique

Einstein sur Spinoza

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