Le principe de Raison dans l'histoire de la philosophie


Le rationalisme intégral ou le rationalisme limité




    A première vue, la plupart des philosophes et même les scholastiques semblent avoir adopté le principe de Raison. Derrière cette apparente unanimité à le reconnaître, se cache en fait de très grandes disparités. Pour essayer d'y voir clair, je vous invite à distinguer au moins deux positions: le rationalisme intégral et le rationalisme limité:

   
Le rationalisme intégral affirme l'entière rationalité du réel et contient donc une affirmation sur la nature de la réalité, là où le rationalisme limité reconnaît seulement la Raison comme un principe de connaissance humain, utile dans les sciences (positivisme), mais n'admet pas l'entière rationalité du réelle.
    - Le rationalisme intégral est la matrice des authentiques lumières, et s'oppose résolument à l'existence d'une quelconque entité surnaturelle au-dessus ou derrière la nature. Les représentants de cette école n'admettent aucun miracle, ou autres phénomènes magiques, ni non plus l'existence de contradictions effectives, ou de mystères insolubles. Au contraire, le rationalisme limité ne saurait véritablement exclure aucune de ces choses dans le réel. La majorité des philosophes de cette école se sont donc parfois autorisé à imaginer un Dieu incausé, ou à proposer que l'esprit pouvait  "flotter" hors des causes naturelles afin de tenter maladroitement de sauver le libre-arbitre (Kant). Parfois même, ils se laissent aller jusqu'à utiliser la Raison pour essayer de défendre ou justifier des croyances irrationnelles, nous montrant par là qu'ils ne diffèrent guère des théologiens.
   - Le rationalisme intégral tient le principe de Raison pour un absolu et un universel, tandis que le rationalisme limité le réduit au domaine humain ou à une partie seulement du monde naturel.
 


Le principe de Raison unifié contre le Principe de Raison décomposé


    Les adversaires du rationalisme intégral rejettent l'idée d'un principe de Raison et de Causalité universel. Pour affaiblir la rationalité, ils ont recours à une subdivision de la Raison et de la Causalité en différentes catégories. C'est le cas chez Aristote, avec sa théorie des 4 types de causes. La même démarche est renouvellée par Kant avec ces 12 catégories de l'entendement, ou encore par Schopenhauer dans "De la quadruple racine du principe de raison suffisante". Là où, les partisants d'un principe de Raison universel ont tendance à unifier toutes les notions se référant à la Raison (causalité, nécessité, logique...), les adversaires du rationalisme intégral insistent sur la différence que comporte chacune de ces notions isolées, et recherchent autant de subtilités et de raffinements conceptuels, qui sans être forcément dénués de sens, ont d'abord pour but de compartimenter et limiter la légitimité de la Raison.



L'énonciation du principe de Raison


    Leibniz a ainsi pu prétendre être le premier à avoir énoncé le principe de Raison. Cette version de l'histoire a été propagée par Schopenhauer et Heidegger, mais elle ne vaut en fait que pour les partisants du rationalisme limité, qui admettent depuis Wolf une différence fondamentale entre le principe de Raison et le principe de Causalité (la différence pourquoi/ par quoi). En effet, l'existence d'une telle différence dépend du système philosophique, et elle n'existe pas, par exemple, pour un représentant du rationalisme intégral comme Spinoza, qui lui écrit "ratio sive causa".
    Je vous propose ci-dessous quelques unes des plus importantes affirmations sur la Raison et la Causalité avant Leibniz, et laisse à chacun conclure si Leibniz mérite ou non, d'être reconnu comme le premier à avoir énoncer ce principe.




« Rien n'arrive sans cause, mais tout a une raison déterminée et est du à la nécessité  »
Leuccipe, le maître de Démocrite, fragment cité dans l'Amour de la Raison Universelle.

« Il est nécessaire que tout ce qui naît, naisse par l’action d’une cause ; comment naîtrait-il autrement ?  » « Tout ce qui naît, nait nécessairement par l’action d’une cause, car il est impossible que quoi que ce soit puisse naître sans cause. »
Platon, Philèbe, 26e et Timée, 28a

« Ils cherchent la raison de ce dont il n’y a pas de raison ; car le principe de la démonstration n’est pas lui-même une démonstration »
Aristote, Métaphysique, Γ, 6 (1011a).

« Le principe dont nous nous servirons comme point de départ, c'est que rien ne peut être engendré de rien par une intervention divine... C’est pourquoi, quand nous aurons vu que rien ne naît de rien, alors nous verrons plus facilement ce que nous cherchons : d’où provient chaque chose et comment toutes choses se forment, sans l’aide des dieux »
Lucrèce, disciple d'Epicure, De la nature des Choses, I, 146-158

«
Ce qui passe pour le principe premier et fondamental, c’est que rien n’arrive sans cause et que tout, au contraire, arrive selon des causes précédentes. »
Maxime stoïcienne, citée par Schopenhauer, De la quadruple racine du principe de raison suffisante

« Rien n'arrive sans cause »
Ciceron, les Topiques

« Celui qui prétend qu’il n’existe aucune cause, ou bien n’a aucune cause pour le prétendre, ou bien il en a une. Dans le premier cas, son affirmation n’est pas plus vraie que l’affirmation contraire; dans le second, il prouve par son assertion même qu’il existe des causes. »
Sextus Empiricus, Contre les mathématicierns, 9 contre les physiciens, 204

« Dans la nature, tout a toujours une raison »
Leonard de Vinci, Cahiers

« Nous ne cherchons pas s’il existe une cause ; rien n’étant davantage évident par soi  »
Francisco Suárez, un des plus grands scolastiques après Thomas d'Aquin, Disputationes metaphysicae , 12, 1

« Il n’y a aucune chose existante de laquelle on ne puisse demander la cause pourquoi elle existe »
Descartes, Méditations Metaphysiques, Secondes objections

« La Raison nous commande bien plus impérieusement qu’un maître, car en désobéissant à un maître on est malheureux, et en désobéissant à la Raison on est un sot »
Pascal, pensées

« Il faut noter que pour chaque chose existante il y a nécessairement une certaine cause en vertu de laquelle elle existe ; il faut noter enfin que cette cause en vertu de laquelle une chose existe doit ou bien être contenue dans la nature même et définition de la chose existante (alors en effet il appartient à sa nature d’exister) ou bien être donnée en dehors d’elle.»
Spinoza, Ethique, I, VIII, scholie II


«
Jamais rien n'arrive sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que non existant et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre façon »
Leibniz, Théodicée, I, 44.

« En vertu du principe de la raison suffisante, nous considérons qu'aucun fait ne saurait se trouver vrai ou existant, aucune énonciation véritable, sans qu’il y ait une raison suffisante pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement.  »
Leibniz, Principe de philosophie, §32.



          ► Classement des principaux penseurs de l'histoire selon leur compatibilité avec le rationalisme intégral

« l’Amour de la Raison Universelle » : un essai philosophique sur le rationalisme intégral

 Les origines philosophiques du  Culte de la Raison

 L'Epistémologie ultra-rationaliste d'Einstein

Freud et la fausse Causalité théologique

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