Difficultés de compréhension et erreurs courantes d’interprétation de Spinoza:

athéisme ? matérialisme ? éternité ? fatalisme ? liberté ?  raison ou passion ?

Spinoza 


Spinoza était-il athée ? panthéiste ?


La plupart de ceux qui refusent de voir en Spinoza un athée disent qu’il était panthéiste, et jouent sur l’ambiguïté de ce terme. Il y a de nombreuses formes de panthéisme: le panthéisme magique (ex: le chamanisme), le panthéisme provident (ex: le stoïcisme), le panthéisme spiritualiste dit acosmique (ex: le vedanta) ou encore le panthéisme cosmique naturaliste dont Spinoza est un excellent représentant. Or, il n’y a pas plus de Dieu transcendant ni de providence dans cette dernière forme de panthéisme que dans l'athéisme. Selon nous, le panthéisme cosmique rationaliste est même une forme plus radicale encore que le simple athéisme. Ainsi, bien que Spinoza ne se soit pas déclaré explicitement athée, et qu'au sens strict, il ne soit pas véritablement non plus un matérialiste, si l'on veut le situer dans l'histoire des idées, il est très proche du matérialisme athée:


Spiritualisme, mystique, panthéiste : Spinoza ne l'est certainement pas. Athée, matérialiste : on a vu avec quelles précautions il faut employer ces mots ; s'ils indiquent effectivement quelque chose, c'est plutôt en termes de position sur un échiquier stratégique que comme description du contenu de la doctrine
Pierre-François Moreau. Spinoza et le spinozisme p123.

 

Spinoza matérialiste ? 



    Descartes concevait la réalité comme composée de deux substances indépendantes (l'univers de la pensée et l'univers de "l’étendue", c'est-à dire le monde physique matériel). Du fait de l'indépendance proclamée des deux substances, Descartes pouvait maintenir la croyance en l’existence d’esprits sans corps (spectres, fantômes) et donc en la vie après la mort. Spinoza s’oppose résolument au spiritualisme de Descartes en affirmant l’existence d’une seule substance, qui se décline ensuite en différents attributs (la pensée et la matière), qui sont seulement alors différents aspects de la même chose. Ainsi, Spinoza affirme la doctrine du parallélisme des attributs, qui veut que tout ce qui se passe dans la pensée a un équivalent dans le monde physique matériel. Dit autrement, tout ce qui se passe dans notre esprit à son équivalent dans le cerveau (on parlerait aujourd’hui de pensées et d'émotions corrélées à des pics d'activités neurologiques dans certaines aires cérébrales). A cause du parallélisme des attributs, la totalité du réel peut donc être entièrement décrite seulement via l’attribut matériel. Il n’y a donc en fait jamais vraiment autre chose que de la matière dans la réalité conçue par Spinoza. En particulier, il n'y a jamais d’esprits sans corps, et donc Spinoza est pour cela assimilable au matérialisme.
    Là où la situation se complique c’est qu’on peut aussi retourner le raisonnement et considérer que la totalité du réel est également descriptible via l’attribut de la pensée, ce qui fait tomber dans le
panpsychisme. On se demandera alors quelle est la valeur de l’attribut de la pensée pour décrire des corps physiques ordinaires comme une pierre ou une étoile ? On constate en effet que presque l’essentiel de la nature est composée d’entités ayant un degré zéro de conscience. Du coup, à moins de vouloir promouvoir l’animisme, cette conception parait peut pertinente. Je pense donc que cette subdivision du réel en attributs est l’une des parties les moins convaincantes du système de Spinoza. Elle a clairement une origine historique. Cela vient de sa tentative de réforme a minima du système de Descartes, mais même modifiés dans le spinozisme, ces vieux concepts de la scholastique continuent de générer des problèmes qui font  l'objet de discussions dans ses dernières lettres (XXX et XXXI).




Que signifie l'éternité de l'âme pour Spinoza ?  


 
    Dans la dernière partie de l'Ethique, Spinoza nous parle d'une forme d'éternité dont la signification demeure généralement floue même pour les experts. On l'interprète parfois comme l'éternelle valeur des moments vécus (Ethique, V, XXIX), toutefois cette explication me semble insuffisante, car Spinoza fait également référence à une existence passée, "avant le corps"...
       
Il ne peut se faire que nous nous souvenions d’avoir existé avant le corps puisqu’il ne peut y avoir de traces dans le corps
Spinoza, Ethique, V, XXIV, scholie


       A mon avis, lorsque Spinoza nous parle de l'essence éternelle du corps qui ne peut être perçue ni par les sens, ni par la mémoire, mais uniquement par l'entendement, je pense qu'il nous décrit quelque chose d'équivalent à l'immortalité matérialiste.


 

L’assimilation au stoïcisme et la question du fatalisme  

       “L'assimilation de Spinoza au stoïcisme est sans doute le contresens le plus fréquent qu'on trouve chez ses commentateurs, même bienveillants et informés”.
André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude p116.

 Si certains passages de l'Ethique peuvent sonner stoïciens, et que Spinoza utilise l'argument de la nécessité comme élément de compréhension qui doit nous libérer des passions, il se démarque lui-même des fatalistes:

“ La considération du fatum en général et de l’enchaînement des causes ne peut nous servir de rien pour former et lier nos pensées touchant les choses particulières. J’ajoute que nous ignorons complètement la coordination véritable et le réel enchaînement des choses ; et par conséquent il vaut mieux pour l’usage de la vie, et il est même indispensable de considérer les choses, non comme nécessaires, mais comme possibles.”
Spinoza, Traité Théologico-Politique, chap IV.

note: Spinoza juge également absurde d’invoquer la nécessité pour excuser les criminels (lettre n°58, à Schuller).




 
La glorification de l'individu singulier ou la dilution dans le grand-tout ?


     “ Pierre-François Moreau propose une lecture de Spinoza aux antipodes d'une tradition (Bayle, Hegel..) qui cherche à voir dans la béatitude une sorte de dilution dans un grand tout, où toute individualité s'anéantirait
Charles Ramond.
Spinoza et la pensée moderne: Constitutions de l'objectivité.  p263.

Note: Hegel n'avait pas compris Spinoza. Lire
"Hegel ou Spinoza" de Pierre Macherey.

      "
Spinoza nous explique qu'il y a deux point de vue possibles sur la nature humaine. Elle peut soit "être conçue par elle seule" soit "en tant qu'elle est partie de la nature" (Ethique, IV, Chap I). De ces deux manières de voir, Spinoza s’intéresse surtout à la première. A la fin de l'Ethique, Spinoza explique que toute la force de sa doctrine vient du point de vue des “choses singulières”, ce pourquoi, à chaque fois qu'il a procédé à une identification avec Dieu, il a insisté pour préciser que celle-ci se produisait “non pas en tant qu’infini, mais en tant que [la nature de Dieu] peut s'exprimer par l'essence de l'âme humaine”, afin de "[tirer sa conclusion finale] de l'essence même d'une chose singulière” (Ethique, V, XXXVI, scholie). Le dieu de Spinoza n’est donc pas conçu comme le destin ou une force externe qui dirige les êtres comme des marionnettes (vision théologico-fataliste), mais pour Spinoza les êtres de la nature eux-mêmes sont divins (vision humaniste), lorsqu’ils ont la raison avec eux. Ainsi, “la puissance par laquelle existent et agissent les êtres de la nature est la puissance même de Dieu” (Traité Politique, chapitre II, 3) "
Extrait des notes de l'Amour de la Raison Universelle



Erreur courante: conclure que Spinoza nie l'existence de la liberté



Spinoza affirme l'omniprésence de la causalité. Il rejette donc totalement la conception de la liberté fondée sur un hypothétique pouvoir de violer la causalité, mais il est faux de dire qu'il rejette pour autant la liberté et même le libre arbitre.



[Votre ami] dit avec Descartes: est libre qui n’est contraint par aucune cause extérieure. Si par «être contraint» il entend « agir contre sa propre volonté », j’accorde que dans certaines actions nous ne sommes nullement contraints et qu’en ce sens nous avons un libre arbitre.
Spinoza, lettre n°58, à Schuller


 Si dans le début et le milieu de l'Ethique, Spinoza fait une critique de l'illusion de la liberté, provenant de l'ignorance des causes qui nous déterminent, la fin de la quatrième partie et la cinquième partie sont consacrés à la vraie liberté. C'est en effet le titre de la dernière partie. Comme la plupart des lecteurs ne parviennent pas à concevoir la liberté autrement que comme une violation de la causalité, ils concluent que Spinoza nie la liberté, mais c'est faux. Spinoza est compatibiliste. Il décrit l'existence d'une réelle liberté individuelle dans un monde strictement déterminé.

  Lorsque Spinoza traite de l’âme humaine, il parle “des lois de sa nature” (Ethique IV, définition VIII et propositions XVIII, scholie ; XIX ; XXIV), car selon lui, l’âme n’est pas un objet entièrement passif, totalement commandé par des causes extérieures, mais elle “agit” lorsqu’elle a des “idées adéquates”, c’est-à-dire des idées qui expriment l'essence de cette âme (Ethique, III, I et III). Comment cette âme est-elle capable de produire des causes, et comment peut-on les qualifier de libres malgré le déterminisme universel? Les explications fournies par Spinoza sur ce point n'ont pas été comprises par ces contemporains même bienveillants, et bien que je partage au final la position de Spinoza je trouve que ses explications sont effectivement insuffisantes sur cet aspect

         Aussi, dans la troisième partie de l'amour de la Raison universelle, je consacre un chapitre à cette question afin d'expliquer plus clairement comment une authentique liberté individuelle peut fonctionner dans un univers où reigne le plus strict déterminisme causal.




L’opposition Raison / Passion
 
    “ On pense que l'esclave est celui qui agit par commandement et l'homme libre celui qui agit selon son bon plaisir. Cela cependant n'est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir, ni faire qui nous soit vraiment utile, c'est le pire des esclavages, et la liberté n'est qu'à celui qui de son entier consentement vit sous la seule conduite de la Raison
Spinoza,Traité-théologico-politique, chap. XVI


     Spinoza n'appelle pas à opposer frontalement la Raison aux passions. Il sait qu’une passion ne peut être empêchée ou détruite que par une passion contraire et plus forte (Ethique, IV, VII). Pour combattre les passions néfastes, il s’agit donc de développer les sentiments produits par la Raison, en particulier la joie de la compréhension, et l’amour de la liberté venant de ce que l'âme se contemple elle-même.


    “ Celui qui veut régler ses passions et ses appétits par le seul amour de la liberté, s'efforcera, autant qu'il est en lui, de connaître les vertus et les causes qui les produisent, et de remplir son âme de la joie que cette connaissance y fait naître ; il évitera au contraire de se donner le spectacle des vices des hommes, de médire de l'humanité et de se réjouir d'une fausse apparence de liberté. Et quiconque observera avec soin cette règle (ce qui du reste n'est point difficile) et s'exercera à la pratiquer, parviendra en très peu de temps à diriger la plupart de ses actions suivant les lois de la raison
Spinoza, Ethique, V, X, scholie


     “
Je vis que la richesse, la volupté, la gloire, ne sont funestes qu'autant qu'on les recherche pour elles-mêmes, et non comme de simples moyens ; au lieu que si on les recherche comme de simples moyens, elles sont capables de mesure, et ne causent plus aucun dommage ; loin de là, elles sont d'un grand secours pour atteindre le but que l'on se propose
Spinoza,
Traité de la réforme de l’entendement, II, 11

      “
Entre toutes les passions qui se rapportent à l'âme, en tant qu'elle agit, il n'en est aucune qui ne se rapporte à la joie ou au désir
Spinoza,
Ethique, III, LIX

      “
Tous les désirs ne sont des passions proprement dites (c’est à dire des influences subies) qu'en tant qu'elles naissent d'idées inadéquates ; mais en tant qu'ils sont excités et produits par des idées adéquates, ce sont des vertus
Spinoza,
Ethique, V, IV, scholie


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