Difficultés de compréhension et erreurs courantes d’interprétation de Spinoza:

athéisme ? fatalisme ? liberté ? éternité ? opposition raison-passion ?

Spinoza 


 Spinoza était-il athée ?

La plupart de ceux qui refusent de voir en Spinoza un athée disent qu’il était panthéiste, et jouent sur l’ambiguïté de ce terme. Il y a plusieurs formes de panthéisme: le panthéisme magique (ex: le chamanisme), le panthéisme provident  (ex: le stoïcisme), ou encore le panthéisme poétique des rationalistes (ex: Lucrèce). Or, il n’y a pas de différence conceptuelle entre le panthéisme rationaliste et l'athéisme, mais seulement une différence de vocabulaire et de manière d’exprimer sa doctrine. Ainsi, bien que Spinoza ne soit pas explicitement athée, et qu'au sens strict, il ne soit pas non plus matérialiste, si l'on veut le placer dans l'histoire des idées, il semble bien que le matérialisme athée soit ce qu'il y a de plus proche de lui:


«
Spiritualisme, mystique, panthéiste : Spinoza ne l'est certainement pas. Athée, matérialiste : on a vu avec quelles précautions il faut employer ces mots ; s'ils indiquent effectivement quelque chose, c'est plutôt en termes de position sur un échiquier stratégique que comme description du contenu de la doctrine »
Pierre-François Moreau. Spinoza et le spinozisme p123
.

 



La signification de l'éternité


 

    Dans la dernière partie de l'Ethique, Spinoza nous parle d'une forme d'éternité difficile à comprendre. Le plus souvent on l'interprète comme l'éternelle valeure des moments vécus (Ethique, V, XXIX), toutefois cette explication est insuffisante, car Spinoza fait également référence à une existence passée, "avant le corps"...
       
Il ne peut se faire que nous nous souvenions d’avoir existé avant le corps puisqu’il ne peut y avoir de traces dans le corps
Spinoza, Ethique, V, XXIV, scholie


       ...puis il transpose immédiatement à l'éternité. Quand je relis ces passages où Spinoza nous parle de l'essence éternelle du corps qui ne peut être perçue ni par les sens, ni par la mémoire, mais uniquement par l'entendement, je pense qu'il nous décrit quelque chose d'équivalent à l'immortalité matérialiste dans son système.


 

L’assimilation au stoïcisme ou au fatalisme  


« L'assimilation de Spinoza au stoïcisme est sans doute le contresens le plus fréquent qu'on trouve chez ses commentateurs, même bienveillants et informés »
André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude p116.


 Si certains passages sonnent stoïciens, et que Spinoza utilise l'argument de la nécessité comme élément de compréhension qui doit nous libérer des passions, il se démarque lui-même des fatalistes:

“ La considération du fatum en général et de l’enchaînement des causes ne peut nous servir de rien pour former et lier nos pensées touchant les choses particulières. J’ajoute que nous ignorons complètement la coordination véritable et le réel enchaînement des choses ; et par conséquent il vaut mieux pour l’usage de la vie, et il est même indispensable de considérer les choses, non comme nécessaires, mais comme possibles. ”
Spinoza, Traité Théologico-Politique, chap IV.
note: Spinoza juge également absurde d’invoquer la nécessité pour excuser les criminels (lettre n°58, à Schuller).





« Pierre-François Moreau propose une lecture de spinoza aux antipodes d'une tradition (Bayle, Hegel..) qui cherche à voir dans la béatitude une sorte de dilution dans un grand tout, où toute individualité s'anéantirait  »
Spinoza et la pensée moderne: Constitutions de l'objectivité. Charles Ramond. p263. Note: Hegel n'avait pas compris Spinoza (Hegel ou Spinoza. Pierre Macherey)



En effet, Spinoza nous dit qu'il y a deux points de vue possibles sur le réel...

Tous les efforts de l'homme, tous ses désirs, résultent de la nécessité de sa nature propre, de façon qu'ils peuvent être conçus soit par elle seule, comme par leur cause prochaine, soit en tant qu'elle est une partie de la nature et ne peut conséquemment être conçue par soi d'une façon adéquate indépendamment des autres parties

Ethique, IV, Chap I


...et de ces deux points de vue possibles, Spinoza choisit de voir comme une manifestation finie (vision humaniste), plutôt que comme une partie du grand-tout cosmique (vision stoïcienne ou théologique). Au sommet de l'Ethique, Spinoza explique que toute la force de sa doctrine vient du point de vue des “choses singulières”, ce pourquoi, à chaque fois qu'il a procédé à une identification avec Dieu, il a insisté pour préciser que celle-ci se produisait non pas en tant qu’infini”, mais en tant que la puissance de Dieu s’exprime par la chose finie:


Bien que j'aie montré en général dans la première Partie que toutes choses (et en conséquence l'Âme humaine) dépendent de Dieu quant à l'essence et quant à l'existence, pourtant cette démonstration, bien qu'elle soit légitime et soustraite au risque du doute, n'affecte cependant pas autant notre Âme que quand nous tirons cette conclusion de l'essence même d'une chose singulière

Ethique, V, XXXVI, scholie





Erreur: conclure que Spinoza nie l'existence de toute liberté



Spinoza affirme l'omniprésence de la causalité. Il rejette donc totalement la liberté conçue comme une violation de la causalité, mais il serait faux de dire qu'il rejette pour autant toute idée de liberté. Si dans le début et le milieu de l'Ethique, Spinoza fait une critique de l'illusion de la liberté, provenant de l'ignorance des causes qui nous déterminent, la fin de la quatrième partie et la cinquième partie vont être consacrés à la vraie liberté. C'est même le titre de la dernière partie ! Comme la plupart des lecteurs ne savent pas concevoir la liberté autrement que comme une violation de la causalité, ils affirment que Spinoza nie la liberté, mais c'est faux. Spinoza est compatibiliste. Il décrit l'existence d'une liberté individuelle dans un monde strictement déterminé.


[Votre ami] dit avec Descartes: est libre qui n’est contraint par aucune cause extérieure. Si par «être contraint» il entend « agir contre sa propre volonté », j’accorde que dans certaines actions nous ne sommes nullement contraints et qu’en ce sens nous avons un libre arbitre.
lettre n°58, à Schuller



     Lorsque Spinoza traite de l’âme humaine, il parle “des lois de sa nature” (Ethique IV, définition VIII et propositions XVIII, scholie ; XIX ; XXIV), car l’âme spinoziste n’est pas un objet entièrement passif, totalement commandé par des causes extérieures, mais elle “agit” lorsqu’elle a des “idées adéquates”, c’est-à-dire des idées qui expriment l'essence de cette âme (Ethique, III, I et III). Comment cette âme est-elle capable de produire des causes, et comment peut on les qualifier de libres malgré le déterminisme universel ? Les explications fournies par Spinoza ne sont pas suffisantes sur cette question, et le problème de la liberté reste un thème débattu et non-résolu chez les spinozistes.


    Dans mon essai, je propose une description du fonctionnement de l'esprit à l'aide des conaissances scientifiques modernes, qui n'est pas sans analogie avec celle qu'en donne Spinoza, et j'utilise
ensuite ce modèle pour expliquer comment peut fonctionner une authentique liberté individuelle, même dans un univers où reigne le plus strict déterminisme causal.



L’opposition Raison-Passion


On pense que l'esclave est celui qui agit par commandement et l'homme libre celui qui agit selon son bon plaisir. Cela cependant n'est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir, ni faire qui nous soit vraiment utile, c'est le pire des esclavages, et la liberté n'est qu'à celui qui de son entier consentement vit sous la seule conduite de la Raison
Spinoza,Traité-théologico-politique, chap. XVI


     Spinoza n'appelle pas à opposer frontalement la Raison aux passions. Il sait qu’une passion ne peut être empêchée ou détruite que par une passion contraire et plus forte (Ethique, IV, VII). Pour combattre les passions néfastes, il s’agit donc de développer les sentiments produits par la Raison, en particulier la joie de la compréhension, et l’amour de la liberté venant de ce que l'âme se contemple elle-même.

 
 
Celui qui veut régler ses passions et ses appétits par le seul amour de la liberté, s'efforcera, autant qu'il est en lui, de connaître les vertus et les causes qui les produisent, et de remplir son âme de la joie que cette connaissance y fait naître ; il évitera au contraire de se donner le spectacle des vices des hommes, de médire de l'humanité et de se réjouir d'une fausse apparence de liberté. Et quiconque observera avec soin cette règle (ce qui du reste n'est point difficile) et s'exercera à la pratiquer, parviendra en très peu de temps à diriger la plupart de ses actions suivant les lois de la raison
Ethique, V, X, scholie

Je vis que la richesse, la volupté, la gloire, ne sont funestes qu'autant qu'on les recherche pour elles-mêmes, et non comme de simples moyens ; au lieu que si on les recherche comme de simples moyens, elles sont capables de mesure, et ne causent plus aucun dommage ; loin de là, elles sont d'un grand secours pour atteindre le but que l'on se propose
Traité de la réforme de l’entendement, II, 11

Entre toutes les passions qui se rapportent à l'âme, en tant qu'elle agit, il n'en est aucune qui ne se rapporte à la joie ou au désir
Ethique, III, LIX

Tous les désirs ne sont des passions proprement dites (c’est à dire des influences subies) qu'en tant qu'elles naissent d'idées inadéquates ; mais en tant qu'ils sont excités et produits par des idées adéquates, ce sont des vertus
Ethique, V, IV, scholie



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