Difficultés et erreurs courantes d’interprétation de Spinoza:

athéisme ? matérialisme ? éternité ? fatalisme ? liberté ?  raison ou passion ?

Spinoza 




Spinoza était-il athée ? panthéiste ?


La plupart de ceux qui refusent de voir en Spinoza un athée disent qu’il était panthéiste, et jouent sur l’ambiguïté de ce terme. Il y a de nombreuses formes de panthéisme: le panthéisme magique (ex: le chamanisme), le panthéisme provident (ex: le stoïcisme), le panthéisme spiritualiste dit acosmique (ex: le vedanta) ou encore le panthéisme rationaliste et naturaliste dont Spinoza ou Lucrèce sont des représentants. Or, il n’y a pas plus de Dieu transcendant, ni même de finalité au sein la nature, dans cette dernière forme de panthéisme que dans l'athéisme. Spinoza représente, selon nous, un stade d'incroyance plus élevé encore que le simple athéisme car il nie l'existence d'un dieu externe, au-dessus de la nature, ou d'une quelconque force surnaturelle source de miracles pour des raisons métaphysiques, selon lui vraies et certaines, et pas seulement via des analyses historiques ou psychologiques comme chez Nietzsche ou Freud.

Les stades de l'incroyance religieuse

 théisme, déisme, agnosticisme, athéisme, rationalisme cosmique...




Certes, Spinoza récuse l'accusation d'athéisme dans les lettres, mais les arguments qu'il emploie pour répondre à cette accusation d'athéisme sont tellement faibles que la plupart de ses contemporains ont été convaincus qu'il était un athée dissimulé et même le premier "athée de système" (voir le commentaire de Bayle).
    En effet, sous pression, Spinoza avait répondu à Oldenburg que Dieu n'est pas la nature (Lettre LXXIII, et contrairement à l'Ethique), donc sa récusation d'athéisme dans ses Lettres ne doit pas non plus être prise au pied de la lettre. De plus, il dit seulement "Les athées, en effet, ont coutume de rechercher sans mesure les honneurs et les richesses, choses que j'ai toujours méprisées" Lettre XLIII à Osten, donc il dévie la question sur la morale car il ne peut répondre sur le fond, ce qui renforce notre conviction qu'il était en fait un athée dissimulé.


Note: on retrouve les mêmes débats, et à mon avis la même conclusion, concernant l'interprétation de la religion d'Epicure.
   

Discussion sur le Dieu d'Einstein et de Spinoza
            extrait de l'interview du philosophe Willeime août 2020


Lorsque Spinoza dit que Dieu est la nature, il ne veut pas dire dire que le bon dieu se cache dans la nature (comme Hegel), mais seulement que la nature se suffit à elle-même et qu'il n'y a donc pas de dieu transcendant hors de l'univers.


    En effet, pour Spinoza, la nature réalise la totalité des possibles (Ethique, I, XVI et XVII). Elle est "immuable" (Ethique I, XX et XXI) et donc "Dieu c'est-à dire la nature n'agit pas en vue d'une fin" (Ethique IV, préface). Dieu n'a pas de "libre volonté" ni d'intention (Ethique I, XXXIII). Il n'est pas un "Roi" ou une "loi" (Ethique II, III). Spinoza se moque de la croyance en un "recteur de la nature" et du préjugé finaliste qui empêche de voir que les chose "se sont faites elles-mêmes". Selon lui, "la nature n'a pas de fin qui lui soit prescrite" (Ethique, I, appendice). Il rejette la croyance selon laquelle Dieu tienne "compte du bien" ou qu'il dirige vers un "but déterminé" (Ethique, I, XXXIII, scholie II) et dénonce "l'extravagance des hommes [qui] a été jusqu'à croire que Dieu trouve du charme à l'harmonie" (Ethique, I, appendice).

        ► Unité de Dieu et de la Nature dans le Panthéisme Gréco-Romain et chez Spinoza

       ► Démasquer la fausse rationalité: les faux-amis de Spinoza et de la religiosité cosmique d'Einstein
 




Spinoza matérialiste ? 


   

A première vue Spinoza n'est ni matérialiste ni spiritualiste, mais semble adopter une position médiane (matière et pensée coexistent sans être la même chose). En fait, une lecture attentive montre qu'il tend très nettement vers le matérialisme.

Descartes concevait la réalité comme composée de deux substances indépendantes (l'univers de la pensée et l'univers du monde physique matériel dit "étendu"). Du fait de l'indépendance proclamée des deux substances, Descartes pouvait maintenir la croyance en l’existence d’esprits sans corps (spectres, fantômes) et donc en la vie de l'âme immatérielle après la mort.
    Spinoza s’oppose résolument au spiritualisme de Descartes en affirmant l’existence d’une seule substance, qui se perçoit selon différents attributs (la pensée et la matière)
, mais qui sont seulement différents aspects de la même chose. En effet, Spinoza affirme la doctrine du parallélisme des attributs, qui veut que tout ce qui se passe dans la pensée a un équivalent dans le monde physique matériel. Dit autrement, tout ce qui se passe dans notre esprit à son équivalent dans le cerveau (on dirait aujourd'hui que la consicence n'est pas matérielle mais qu'elle est un processus reposant sur des bases matérielles. Les pensées et les émotions sont strictement corrélées à des pics d'activités neurologiques dans certaines aires cérébrales). A cause de ce que l'on parfois appelé le parallélisme des attributs (Ethique II, VII), la totalité du réel peut donc être entièrement décrite seulement du point de vue de l’attribut matériel. Il n’y a donc en fait jamais vraiment autre chose que de la matière dans la réalité conçue par Spinoza. En particulier, il n'y a jamais d’esprits sans corps.
     Par ailleurs, remarquez que
Spinoza attaque les préjugés spiritualistes. Il condamne la haine du monde matérielle “Je ne sais pas au nom de quoi la matière serait indigne de la nature divine(Ethique, I, XV, scholie). Dans l'appendice Ethique I, Spinoza parle "d'art mécanique", des "nerfs" et du "cerveau" et nous dit que "chacun juge des choses selon la disposition de son cerveau". Il rejette totalement l'idée que l'esprit contrôle le corps (Ethique, III, II, scholie). De plus, il nous dit que "personne cependant ne pourra se faire de une idée adéquate c'est-à-dire distincte [de l'esprit], s'il ne connaît auparavant la nature de notre Corps" (Ethique, II, XIII, schol). Dans sa "petite physique" (entre les propostions XIII et XIV de Ethique II) le mouvement du corps humain, expliquant l'âme/l'esprit, obéit à des principes purement mécanistes.

Pour toutes ces raisons, Spinoza est donc, aux yeux de ses premiers partisans et de ses adversaires assimilable au matérialisme. Les contemporains de Spinoza le dénoncèrent comme un épicurien, c'est-à-dire un matérialiste athée ; tandis que les matérialistes athées du XVIIIe siècle (Diderot, d'Holbach) se déclareront "nouveaux spinozistes".


    Là où la situation se complique c’est qu’on peut aussi retourner notre raisonnement et considérer que la totalité du réel est également descriptible via l’attribut de la pensée. A première vue, Spinoza n'apparait pas réductioniste (pour lui, l'esprit ne provient pas de la matière), ce qui ne correspond plus au matérialisme.

La pensée existerait donc depuis toujours dans l'univers. Certes mais en fait c'est aussi le cas dans l'univers infini et matériel de Démocrite et d'Epicure. Pas de différence ici avec les matérialises.

On se demande toutefois quelle peut bien être la valeur de l’attribut de la pensée pour décrire des corps physiques ordinaires comme une pierre ou une étoile ? On constate en effet que presque l’essentiel de la nature est composée d’entités ayant un degré zéro de conscience et même de vie. Du coup, à moins de vouloir promouvoir l’animisme, cette subdivision du réel en attributs parait peut pertinente ? Je pense en effet que cette subdivision du réel en attributs est l’une des parties les moins convaincantes du système de Spinoza. Elle a clairement une origine historique. Cela vient de sa réforme a minima du système de Descartes, mais même modifiés dans le spinozisme, ces vieux concepts issus de la scolastique continuent de générer des problèmes qui font l'objet de discussions dans ses lettres (XXX et XXXI).       
     En effet, une application stricte de cette doctrine devrait nous amener au
panpsychisme, qui était assumé chez Giordano Bruno, un précurseur majeur de Spinoza, quoique le panpsychisme n'est pas présent chez Spinoza, et qu'il semble l'éliminer ("il peut y avoir une idée sans que soit donné aucune autre manière de penser" Ethique II, Axiome III ). La conscience nécessite "l'idée de l'idée" ou "les idées des idées" qui est une faculté humaine (Ethique, II, XXI). Donc, si à tous les corps corespond bien une idée, tous les corps ne sont pas unis à une conscience. Seul ceux qui ont une complexité suffisante parvienne à l'usage de la Raison et à la conscience. Mais alors du coup le réductionisme du matérialisme réapparait !
     En effet les facultés rationnelles/conscientes du corps/cerveau humain viennent de sa complexité (Ethique II, XIV; IV, XXXVIII et XXXIX et CHAPITRE XXVII): "pour déterminer en quoi l'Âme humaine diffère des autres et l'emporte sur elles, il nous est nécessaire de connaître [...] le Corps humain." (Ethique II, XIII, scholie). "Qui a un corps apte à faire de nombreuses choses [...] qui a un Corps aux très nombreuses aptitudes, a une Âme qui, considérée en elle seule, a grandement conscience d'elle-même et de Dieu et des choses" (Ethique V, XXXIX). (les bébés sont inconscients et l'esprit de l'homme est supérieur à celui des animaux)

 Voyons aussi qu'il n'y a pas de vitalisme, c'est-à-dire de souffle magique pour insufler la vie chez Spinoza. L'effort d'une chose pour perséver dans l'être, c'est-à-dire sa puissance, c'est seulement son essence (Ethique, III, VII; IV, IV).


Notons également que pour Spinoza "l'intellect de Dieu" est seulement une façon métaphorique de parler: "pour dire ici quelque chose aussi de l'entendement et de la volonté que nous attribuons communément à Dieu, [...] il faut entendre [..] autre chose certes que ce que les hommes ont coutume de faire [et qui n'a] d'autre convenance que de nom, c'est-à-dire comme il y a convenance entre le chien, signe céleste, et le chien, animal aboyant." (Ethique, I, XVII). Pour Spinoza « on ne peut dire que Dieu a de l'amour pour les hommes et encore bien moins qu'il les aime » (Cour traité, XXIV) donc les formulations de la fin de l'Ethique sont à comprendre dans un sens métaphorique.


       


Conclusion: Spinoza un matérialiste-athée dissimulé

    En conclusion, bien que Spinoza ne se soit pas explicitement déclaré athée, et qu'au sens le plus strict, il ne soit pas non plus tout à fait un matérialiste, si l'on veut le situer dans l'histoire des idées, il est en fait très proche du matérialisme athée, avec toutefois la différence notable que sa métaphysique rationaliste donne une dimension "quasi-religieuse" à sa doctrine, qui sera absente des formes ultérieures de matérialisme athée, plus empiriques, (Diderot, les sensualistes...) qui eux rejetteront la métaphysique.


Spiritualiste, mystique, panthéiste : Spinoza ne l'est certainement pas. Athée, matérialiste : on a vu avec quelles précautions il faut employer ces mots ; s'ils indiquent effectivement quelque chose, c'est plutôt en termes de position sur un échiquier stratégique que comme description du contenu de la doctrine
Pierre-François Moreau. Spinoza et le spinozisme. (Collection: Que sais-je ?)  p123.

 



Que signifie l'éternité de l'âme pour Spinoza ?  


 
    Spinoza rejette l'immortalité de l'âme telle que conçue par Platon et les religions. Toutefois dans la dernière partie de l'Ethique, il nous parle d'une forme d'éternité dont la signification demeure généralement floue même pour les experts. On l'interprète souvent seulement comme l'éternelle valeur des moments vécus (Ethique, V, XXIX), ou la prééminence des productions de l'intellect sur la mémoire sensible (Ethique, V, XXXIX), toutefois Spinoza fait également référence à une existence "avant le corps":
       
“L'esprit ne peut rien imaginer, ni rien se rappeler des choses passées que durant le corps" "Il ne peut se faire que nous nous souvenions d’avoir existé avant le corps puisqu’il ne peut y avoir de traces dans le corpsquoi que nous ne nous souvenions pas avoir existé avant le corps, nous sentons pourtant que notre esprit en tant qu'il enveloppe l'idée du corps sous l'aspect de l'éternité est éternel
Spinoza, Ethique, V, XXI et XXIII, scholie



     Spinoza ne nous donne pas une description précise permettant de clairement visualiser comment il conçevait cette existence ayant eu lieu avant/après le corps. Dans cet extrait de l'Amour de la Raison Universelle, je développe une représentation possible d'une existence éternelle au sein de la nature infinie.


L'Eternité des Essences:
la théorie du salut chez Epicure, Spinoza, Willeime et Einstein






Erreur courante: conclure que Spinoza nie l'existence de la liberté



Spinoza affirme l'omniprésence de la causalité. Il rejette donc totalement la conception de la liberté fondée sur un hypothétique pouvoir d'interrompre la causalité, mais il est faux de dire qu'il rejette pour autant la liberté et même une certaine forme de libre arbitre.



[Votre ami] dit avec Descartes: est libre qui n’est contraint par aucune cause extérieure. Si par «être contraint» il entend « agir contre sa propre volonté », j’accorde que dans certaines actions nous ne sommes nullement contraints et qu’en ce sens nous avons un libre arbitre.
Spinoza, lettre n°58, à Schuller


Si dans le début et le milieu de l'Ethique, Spinoza fait une critique de l'illusion de la fausse liberté, provenant de l'ignorance des causes qui nous déterminent, la fin de la quatrième partie et la cinquième partie sont consacrés à ce qu'il appelle la "vraie liberté de l''homme" (Spinoza, Ethique, IV, LXXIII, scholie). La liberté est d'ailleurs le titre de la dernière partie de l'Ethique. Comme la plupart des lecteurs ne savent pas concevoir la liberté autrement que comme une violation de la causalité universelle, ils concluent que Spinoza nie la liberté, mais c'est faux. Spinoza est compatibiliste. Comme son précurseur Giordano Bruno, Spinoza conçoit l'existence d'une réelle liberté individuelle dans un monde strictement déterminé :



"Que le nécessaire et le libre s'opposent l'un à l'autre, cela n'est pas moins absurde et me paraît contraire à la raison "
Spinoza, Lettre LVI à Hugo Boxel

"La liberté humaine ; je la définis en disant qu'elle est une solide réalité qu'obtient notre entendement par son union immédiate avec Dieu pour produire en lui-même des idées et tirer de lui-même des effets qui s'accordent avec sa nature, sans que ces effets soient soumis à aucunes causes extérieures"
Spinoza, Court traité, II, XXVI

    Notons également que Spinoza dénonce Mahomet comme un "imposteur" (lettre XLIII à Osten), justement parce que l'islam nie cette liberté.

     Comment l'âme peut-elle produire des causes par elle-même et être libre ? Lorsque Spinoza traite de l’âme humaine, il parle “des lois de sa nature(Ethique IV, définition VIII et propositions XVIII, scholie ; XIX ; XXIV), car selon lui, l’âme n’est pas un objet entièrement passif, totalement commandé par des causes extérieures, mais elle “agit” lorsqu’elle a des “idées adéquates”, c’est-à-dire des idées qui expriment l'essence de cette âme (Ethique, III, I et III). La liberté repose sur "le pouvoir d'ordonner et d'enchaîner les affections du Corps suivant un ordre valable pour l'entendement" (Ethique V, XXXIX) c'est-à-dire sur la Raison/l'intellect.

Mais peut-on vraiment qualifier ces actions de libres si le déterminisme est universel? Les explications fournies par Spinoza sur ce point n'ont pas été comprises par ses contemporains, même bienveillants (Lettre LXXVII de Oldenburg), et bien que je partage au final la position de Spinoza je trouve que ses explications sont effectivement insuffisantes sur cet aspect

         Aussi, je me suis proposé d'expliquer clairement comment une authentique liberté individuelle peut fonctionner dans un univers où règne le plus strict déterminisme causal dans ce chapitre de l'Amour de la Raison Universelle consacré à ce problème.




Le problème de la liberté chez Spinoza
       extrait de l'interview du philosophe Willeime août 2020





Comprendre la compatibilité du déterminisme avec la liberté et le libre arbitre
chez Willeime et chez Spinoza
     



La glorification de l'individu singulier ou la dilution dans le grand-tout ?


     “ Pierre-François Moreau propose une lecture de Spinoza aux antipodes d'une tradition (Bayle, Hegel..) qui cherche à voir dans la béatitude une sorte de dilution dans un grand tout, où toute individualité s'anéantirait
Charles Ramond. Spinoza et la pensée moderne: Constitutions de l'objectivité. p263.


         " En effet, c'est bien l'inverse. Spinoza renverse l'amour de Dieu en amour de soi"

      " Spinoza nous explique qu'il y a deux point de vue possibles sur la nature humaine. Elle peut soit "être conçue par elle seule" soit "en tant qu'elle est partie de la nature" (Ethique, IV, Chap I). De ces deux manières de voir, Spinoza choisit de développer à la première. Spinoza explique que toute la force de sa doctrine vient d'une preuve tirée des “choses singulières”, ce pourquoi, à chaque fois qu'il a procédé à une identification avec Dieu, il a insisté pour préciser que celle-ci se produisait “non pas en tant qu’infini, mais en tant que Dieu s'explique par la nature de l'esprit humain, et constitue l'essence de l'esprit humain”, afin de "[tirer sa conclusion finale] de l'essence même d'une chose singulière(Ethique II, XI; V, XXXVI, scholie.). Le dieu de Spinoza n’est donc pas conçu comme le destin ou une force externe qui dirige les êtres comme des marionnettes (vision théologico-fataliste), mais pour Spinoza les êtres de la nature eux-mêmes sont divins, lorsqu’ils ont la raison en eux (vision humaniste). Ainsi, “la puissance par laquelle existent et agissent les êtres de la nature est la puissance même de Dieu(Traité Politique, chapitre II, 3. Ethique, I, XXXVI)"
Extrait des notes de l'Amour de la Raison Universelle


Ethique, IV, Chap I. Tous les efforts de l'homme, tous ses désirs, résultent de la nécessité de sa nature propre, de façon qu'ils peuvent être conçus soit par elle seule, comme par leur cause prochaine, soit en tant qu'elle est une partie de la nature et ne peut conséquemment être conçue par soi d'une façon adéquate indépendamment des autres parties.

Ethique, V, XXXVI, scholie. De plus, l'essence de notre âme consistant tout entière dans la connaissance, et Dieu étant le principe de notre connaissance et son fondement (par la proposition 15, partie 1, et le scolie de la proposition 47, partie 2), nous devons comprendre très clairement de quelle façon et par quelle raison l'essence et l'existence de notre âme résultent de la nature divine et en dépendent continuellement ; et j'ai pensé qu'il était à propos de faire ici cette remarque, afin de montrer par cet exemple combien la connaissance des choses singulières, que j'ai appelée intuitive ou du troisième genre (voyez le scolie 2 de la proposition 40, partie 2), est préférable et supérieure à la connaissance des choses universelles que j'ai appelée du second genre ; car, bien que j'aie montré dans la première partie d'une manière générale que toutes choses (et par conséquent aussi l'âme humaine) dépendent de Dieu dans leur essence et dans leur existence, cette démonstration, si solide et si parfaitement certaine qu'elle soit, frappe cependant notre âme beaucoup moins qu'une preuve tirée de l'essence de chaque chose singulière et aboutissant pour chacune en particulier à la même conclusion.






Le Dieu de Spinoza n'est pas un sujet


    "Nous prolongeons une tradition d’interprétation déjà bien établie. L’idée décidément anti-hégélienne selon laquelle la substance de Spinoza n’est pas sujet a été soutenue notamment par P. Macherey dans Hegel ou Spinoza (Paris, La Découverte, 1990), et par G. Deleuze dans Spinoza et le problème de l’expression (Paris, Éditions de Minuit, 1968)."
M Laerke. Immanence et extériorité absolu.


    "[Le Dieu-substance de Spinoza] n’est évidemment pas un Dieu transcendant, ou une Providence, ou comme chez Hegel, un sujet transcendantal. "
Jean-Pierre Béland, la substance chez spinoza et chez tillich



Spinoza présente des incompatibilités avec le Bouddhisme

   
         - la joie est plus forte que la tristesse
(Ethique IV, XVIII)

   - sa conception positive du désir, du rire, et de la joie (plutôt épicurien que bouddhiste/stoicien)

        - “Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie
(Ethique, IV, LXVII) (encore pro-épicurien contre les bouddhistes/stoïciens)

      -  Le Dieu-Nature de Spinoza n'est pas un précurseur de l'écologie vegan antispéciste
. Contrairement à Descartes, les animaux sentent mais l'homme est supérieur aux animaux et peut les utiliser (Ethique, IV, XXXVII). "l'Âme humaine diffère des autres et l'emporte sur elles" (Ethique, II, XIII, scholie). Pas de pitié et encore moins de compassion universelle chez Spinoza.

      - pas de négation du soi ou de quête de dilution du soi
(voir ci-dessus: "La glorification de l'individu singulier..."). Pour Spinoza, les hommes tendent à s'unir mais bien parcequ'il ne le sont donc pas déjà unis (Ethique, IV, XVIII, scholie). Il reprend l'adage des humanistes: "l'homme (rationnel) est un dieu pour l'homme". "la nature ne crée pas des nations, elle crée des individus(TTP, Chapitre XVII)
     
Pas d'impermanence/de maya. Il y a stabilité de l'identité corporelle tant que les rapports dans le corps sont conservés (Ethique II, Lemme VII; Ethique, IV, XXXIX).
 

L'assimilation de Spinoza au stoïcisme

       “L'assimilation de Spinoza au stoïcisme est sans doute le contresens le plus fréquent qu'on trouve chez ses commentateurs, même bienveillants et informés”.
André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude(1, 3, III, note).


    Pour les stoïciens “le bonheur et le désir ne peuvent se trouver ensemble” “ce n'est pas par la satisfaction du désir que s'obtient la liberté, mais par la destruction du désir(Epictète, Entretiens, III, LII et IV, VI), alors que pour Spinoza personne ne jouit de la béatitude/liberté parce qu'il a contenu ses passions(Ethique, V, XLII). Contre la conception stoïcienne de la liberté par la destruction des passions, Spinoza observe au contraire qu'entre toutes les passions qui se rapportent à l'âme, en tant qu'elle agit, il n'en est aucune qui ne se rapporte à la joie ou au désir" (Ethique, III, LIX) 


    Par ailleurs, Spinoza se démarque lui-même des fatalistes:

“ La considération du fatum en général et de l’enchaînement des causes ne peut nous servir de rien pour former et lier nos pensées touchant les choses particulières. J’ajoute que nous ignorons complètement la coordination véritable et le réel enchaînement des choses ; et par conséquent il vaut mieux pour l’usage de la vie, et il est même indispensable de considérer les choses, non comme nécessaires, mais comme possibles.”
Spinoza, Traité Théologico-Politique, chap IV.

note: Spinoza juge également absurde d’invoquer la nécessité pour excuser les criminels (lettre n°58, à Schuller).



    Si Spinoza s’oppose donc aux stoïciens sur le désir et les passions joyeuses et encore sur bien d'autres points essentiels (pas de finalisme/providence dans la nature, pas de fatalisme pas de fatum, ni de soumission au fatum, pas de liberté dans le suicide), on trouve tout de même chez lui quelque chose qui sonne stoïcien: son traitement des passions tristes face à notre confrontation avec le mal / le mauvais.



Le statut du mal et du mauvais: la limite de Spinoza ?

  Pour Spinoza, la connaissance de la nécessité doit éliminer nos jugements et nos sentiments moraux négatifs, et doit nous amèner directement à la joie. 


    “ Qui sait droitement que tout suit de la nécessité de la nature divine et arrive suivant les lois et règles éternelles de la Nature, ne trouvera certes rien qui soit digne de Haine, de Raillerie ou de Mépris, et il n'aura de commisération pour personne ; mais autant que le permet l'humaine vertu, il s'efforcera de bien faire, comme on dit, et de se tenir en joie.
    “ Un homme d'âme forte considère avant tout que tout suit de la nécessité de la nature divine ; que, par suite, tout ce qu'il pense être insupportable et mauvais et tout ce qui, en outre, lui paraît immoral, digne d'horreur, injuste et vilain, cela provient de ce qu'il conçoit les choses d'une façon troublée, mutilée et confuse ; pour cette raison, il s'efforce avant tout de concevoir les choses, comme elles sont en elles-mêmes, et d'écarter les empêchements à la connaissance vraie tels que la Haine, la Colère, l'Envie, la Raillerie, l'Orgueil et autres semblables notés dans ce qui précède ; par suite, autant qu'il peut, il s'efforce, comme nous l'avons dit, de bien faire et de se tenir en joie.
Ethique, IV, L, scholie et IV, LXXIII, scholie

   
Dans la mesure où nous connaissons que Dieu est cause de la Tristesse, nous sommes joyeux
Ethique, V, XVIII, scholie


   Certains commentateurs ou adversaires de Spinoza, comme le kantien Luc Ferry, trouvent que l’argumentation de Spinoza ne fonctionne pas ici, et à mon avis aussi il y a effectivement un problème.
    La connaissance de la perfection et de la neutralité morale de l’ordre naturel suffit-elle pour supprimer la validité des jugements et des sentiments moraux négatifs ?

    
Si j’accorde volontiers que le fait de s'élever à la compréhension produit en soi une joie, que la compréhension de la nécessité produit un apaisement, ou encore que la force d'âme promue par Spinoza et les stoïciens est une manifestation de notre liberté, il me parait en revanche erroné d'affirmer que la compréhension suffit à elle-seule à rendre joyeux (Ethique, V, XVIII, scholie).

    Pour fonctionner ces recettes stoicïennes (courante dans la morale provisoire des milieux cartésiens) avaient besoin de l'idée providentielle que Dieu est bon, idée encore discrètement présente dans le court traité et qui disparait, réfutée, dans l'Ethique. Mais du coup sans le bon dieu, la morale néo stoicienne ne fonctionne plus, or il reste ces traces dedans l'Ethique, qui donc n'est pas complètement parvenu à la cohérence.

    Malgré sa prise de distance avec les stoïciens, Spinoza rejoint ici le déni stoïcien de l'existence du mal dans le monde. Comme dans le stoïcisme, il y a ici chez Spinoza un effort pour conformer ses sentiments à la nature. La tentation de voir dans l'ordre biologique naturel, moralement neutre, une sorte de providence naturaliste qui supprime la vérité du mal était également présente chez Giordano Bruno. En procédant de la sorte, Spinoza abolit le conflit entre l'homme et la nature, et évacue donc ce problème, sans le résoudre. Bien que l'origine, la méthode et la conclusion finale de Spinoza me semblent être la bonne, je trouve qu'il y a là une facilité, une simplification et une confusion dans son cheminement philosophique qui est insatisfaisant.

    Le mauvais n'est pas seulement réductible à une privation de connaissance. Certes ce qui est mauvais pour l'homme n'est pas mauvais pour Dieu, mais cela reste mauvais pour l'homme ! Donc au moins certains de nos jugements de valeur négatifs restent valables, et donc nos jugements moraux et notre tristesse humaine ne peuvent disparaitre du seul fait de la connaissance du tout.

    Alors que Spinoza est néo-épicurien pour le désir et pour la joie, il reste néo-stoïcien pour la tristesse. N'est-ce pas contradictoire ? Cela créé une tension d'où découle les principaux problèmes d'interprétation. Si la conscience de la nécessité abolit la tristesse alors elle devrait aussi abolir la réalité de la joie et de la liberté. Au contraire, si la conscience du déterminisme n'abolit pas la liberté, le désir et la joie, alors elle ne devrait pas non plus abolir la tristesse.

    A la place donc de ce néo-stoïcisme des passions tristes, il me parait donc plus juste de reconnaitre l'existence d'un profond conflit entre l’ordre humain et le silence de la nature, à l'origine des passions triste (comme dans l'existentialisme camusien), mais contrairement aux existentialistes, de proposer enfin une véritable solution philosophique à ce problème.
    Dans l’Amour de la Raison Universelle, je montre ainsi une autre voie pour parvenir à l'amour intellectuel de Dieu décrit par Spinoza, mais sans abolir le conflit entre l'ordre humain et la nature aveugle, ni supprimer la validité de tout jugement et sentiment moral négatif.




L’opposition Raison / Passion
 

       Spinoza n'appelle pas à opposer frontalement la Raison aux passions. Il sait “qu’une passion ne peut être empêchée ou détruite que par une passion contraire et plus forte(Ethique, IV, VII). Pour vaincre les passions néfastes, il faut cultiver un “amour de la liberté” qui confère en retour la capacité de régler ses passions et s'efforcer “de connaître les vertus et leurs causes, et de s’emplir l’âme du contentement que cette vraie connaissance y fait naître... Qui observera avec soin cette règle et s'exercera à la pratiquer, parviendra en très peu de temps à diriger la plupart de ses actions sous l’empire de la raison" (V, X, scholie). Spinoza invite à développer les sentiments de joie produits par la Raison, et conclut que “personne ne jouit de la béatitude parce qu'il a contenu ses passions, mais le pouvoir de contenir ses passions tire son origine de la béatitude elle-même(V, XLII)
Extrait des Notes de l'Amour de la Raison Universelle


  Spinoza confesse qu'étant jeune “bien que j'eusse une idée claire de tout ce que je viens de dire, je ne pouvais cependant bannir complètement de mon cœur l'amour de l'or, des plaisirs et de la gloire” mais après l’exercice de la méditation philosophique “je vis que la richesse, la volupté, la gloire, ne sont funestes qu'autant qu'on les recherche pour elles-mêmes, et non comme de simples moyens ; au lieu que si on les recherche comme de simples moyens, elles sont capables de mesure, et ne causent plus aucun dommage ; loin de là, elles sont d'un grand secours pour atteindre le but que l'on se propose(traité de la réforme de l'entendement)Tous les désirs ne sont des passions proprement dites (c’est à dire des influences subies) qu'en tant qu'elles naissent d'idées inadéquates ; mais en tant qu'ils sont excités et produits par des idées adéquates, ce sont des vertus” qui s’accordent avec la Raison (Ethique, V, IV, scholie).

    “ On pense que l'esclave est celui qui agit par commandement et l'homme libre celui qui agit selon son bon plaisir. Cela cependant n'est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir, ni faire qui nous soit vraiment utile, c'est le pire des esclavages, et la liberté n'est qu'à celui qui de son entier consentement vit sous la seule conduite de la Raison
Spinoza,Traité-théologico-politique, chap. XVI
 



Le but de l'Ethique:
la vraie Morale c'est l'inverse de la morale des croyants !

       


     - La loi morale est une loi humaine. Elle n'est pas divine. "toutes les lois qui ne peuvent pas être transgressées sont des lois divines " "les lois de Dieu ne sont pas d'une nature telle qu'elles puissent être transgressées" CT, XXIV
    "Si, par exemple, Dieu avait dit à Adam : Je ne veux pas que vous mangiez du fruit de l’arbre du bien et du mal, il impliquerait contradiction qu’Adam pût manger de ce fruit" TTP.



    - Morale de l'égoisme rationel. "mon motif a été d'attirer l'attention de ceux qui croient que le principe selon lequel chacun est tenu de chercher ce qui lui est utile est l'origine de l'immoralité, et non de la vertu et de la moralité. Après avoir montré brièvement que c'est tout le contraire..." Ethique IV, XVIII, scholie "l'effort pour se conserver soi-même est le premier et unique fondement de la vertu." Ethique IV, XXII, corollaire.
 


    - l'Etre morale est l'Etre Rationnel qui seul agit et est libre

"Qui est dirigé par la Crainte et fait ce qui est bon pour éviter un mal, n'est pas conduit par la Raison."
Ethique IV, LXIII

"les hommes sont dits actifs dans la mesure seulement où ils vivent sous la conduite de la Raison (Prop. 3, p. III)" Ethique IV, XXXV

"L'homme, en tant qu'il est déterminé à faire quelque chose parce qu'il a des idées inadéquates, ne peut être dit absolument agir par vertu ; mais seulement en tant qu'il est déterminé parce qu'il a une connaissance." Ethique IV, XXIII

"La Béatitude n'est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-mêmeEthique V, XLII

"C'est aux esclaves, non aux hommes libres, que l'on fait un cadeau pour les récompenser de s'être bien conduits" TTP

"celui-là seul qui ne rend à chacun son droit que par crainte de la potence, obéit à une autorité étrangère et sous la contrainte du mal qu’il redoute ; le nom de juste n’est pas fait pour lui. Au contraire, celui qui rend à chacun son droit parce qu’il connaît la véritable raison des lois et leur nécessité, celui-là agit d’une âme ferme, non par une volonté étrangère, mais par sa volonté propre, et il mérite véritablement le nom d’homme juste." TTP







Le livre l'Amour de la Raison Universelle par le philosophe Willeime


Présentation générale de l'essai: "L'Amour de la Raison Universelle"


             

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