La chute de l'Empire Romain

et la disparition de la philosophie et de la civilisation Gréco-Romaine

causées par le christanisme ?


Peinture Cole Thomas Destruction

   La question de la responsabilité du christianisme dans l'effondrement de l'empire romain d'Occident au Ve siècle ne peut pas être balayée comme étant seulement la thèse de Voltaire et d'autres libre-penseurs anti-chrétiens. C'était la prédiction du philosophe païen Celse au IIe siècle en cas de convertion de l'empire au christianisme, et les contemporains du sac de Rome (en 410 par les Wisigoths) jugèrent que l'adoption toute récente du christianisme (en 395) était la cause directe de cette catastrophe. Saint-Augustin écrivit justement la cité de Dieu contre les païens pour répondre à cette polémique (voir les chapitres 1-5 et chez Orose). On retrouve cette accusation chez divers auteurs du Vème siècle, par exemple l'historien païen Zosime, mais finalement aussi le chrétien Salvien qui "soutient également que c’étaient les dérèglements des chrétiens qui avaient attiré les ravages des barbares" (Montesquieu, Considérations sur les causes de la grandeur des Romaines, chap.19).

    Sur cette page, nous nous proposons de donner des clefs de compréhension de la chute de Rome, de l'Occident, et plus largement de la civilisation gréco-romaine et éclairer en particulier la question de la co-responsabilité ou non du christianisme dans ce désastre. L'effondrement de la civilisation gréco-romaine est à l'évidence due à de multiples causes non exclusives (on compte plus de 210 théories) mais qui aboutissent au final à son remplacement par la civilisation judéo-chrétienne.
       En suivant "Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain : Rome de 96 à 582". Edward Gibbon
(Robert Laffont. 1983) mais aussi d'autres sources plus récentes, nous observons que la chute de l'empire romain d'Occident s'est déroulée en 3 grandes étapes:


            1 - la déstabilisation: mutation culturelle (IIIe siècle)                                         

            2 - le basculement: changement de religion et donc de civilisation (IVe siècle)

            3 - l'effondrement: les invasions barbares (Ve siècle)                                         




L'antiquité gréco-romaine un sommet de la civilisation
 
(Ve siècle avant JC - IIe siècle après JC)



Peinture Cole Thomas Consummation - L'antiquité gréco-romaine est la période de 7 siècles qui va de Périclès à Marc-Aurèle. Cette civilisation atteint son apogée au IIe siècle, sous les Antonins, époque de paix, de prospérité et de bonheur presque généralisé (Gibbon, chap II, p42).


- Le IIe siècle romain: un sommet du dévelopement humain.

L'Empire romain avait atteint au IIe siècle un niveau de dévelopement humain et une prospérité encore inégaliée à son époque. Au XVIIIe sicèle, Gibbon pouvait encore écrire que la population de l'empire romain de cette époque "excède peut-être celle de l’Europe moderne, et qui forme la société la plus nombreuse que l’on ait jamais vue réunie sous un seul gouvernement" (Chap II. p31). En effet, Alexandrie comptait au moins un demi-million d'habitant et Rome plus d'un million d'habitant, un niveau que Paris et Londres n'atteignent qu'au XIXe sicèle !
    De même, l'armée romaine compte 500 000 hommes, et peu déplacer des dizaines légions comptant au total plusieurs centaines de milliers hommes, des effectifs très supérieurs à celui des croisades et qui ne sera clairement dépassé qu'à l'époque napoléonienne.

       Malgré la méconnaissance de découvertes essentielles  de la renaissance nécessaires au monde moderne (pomme de terre, mécanisation,...), le génie de l'organisation antique avait permis un niveau de développement sans précédent, nettement visible dans les biens de consommations. L'historien-archéologue Bryan Ward-perkins insiste que dans l'empire romain ce dévelopement des biens de consomation touche même les classes modestes dans des provinces reculées comme la bretagne.

     La conclusion de ce tableau est qu'il s'est passé une catatrophe d'une ampleur considérable à la fin de l'antiquité et que si l'on pouvait allier aujourd'hui le génie moral et civique des anciens à la puissance technologique conférée par la science moderne, on pourrait amener l'humanité bien plus loin sur le chemin du progrès.



Félicité générale: "Malgré le penchant qu’ont tous les hommes à vanter le passé et à se plaindre du présent, les Romains et les habitans des provinces sentaient vivement et reconnaissaient de bonne foi l’état heureux et tranquille dont ils jouissaient. « Ils conviennent tous que les vrais principes de la loi sociale, les lois, l’agriculture, les sciences, enseignées d’abord dans la Grèce par les sages Athéniens, ont pénétré dans toute la terre avec la puissance de Rome, dont l’heureuse influence sait enchaîner, par les liens d’une langue commune et d’un même gouvernement, les Barbares les plus féroces. Ils affirment que le genre humain, éclairé par les arts, leur est redevable de son bonheur et d’un accroissement visible : ils célèbrent la beauté majestueuse des villes et l’aspect riant de la campagne, ornée et cultivée comme un jardin immense : ils chantent ces jours de fêtes, où tant de nations oublient leurs anciennes animosités au milieu des douceurs de la paix, et ne sont plus exposées à aucun danger. » Quelque doute que puisse faire naître le ton de rhéteur et l’air de déclamation que l’on aperçoit dans ce passage, ces descriptions sont entièrement conformes à la vérité historique." p42.


L'Empeur Romain: un monarche républicain au service du bonheur du peuple.
"S’il fallait déterminer dans quelle période de l’histoire du monde le genre humain a joui du sort le plus heureux et le plus florissant, ce serait sans hésiter qu’on s’arrêterait à cet espace de temps qui s’écoula depuis la mort de Domitien jusqu’à l’avénement de Commode. Un pouvoir absolu gouvernait l’étendue immense de l’empire, sous la direction immédiate de la sagesse et de la vertu. Les armées furent contenues par la main ferme de quatre empereurs successifs, dont le caractère et la puissance imprimaient un respect involontaire, et qui savaient se faire obéir, sans avoir recours à des moyens violens. Les formes de l’administration civile furent soigneusement observées par Nerva, Trajan, Adrien et les deux Antonins, qui, chérissant l’image de la liberté, se glorifiaient de n’être que les dépositaires et les ministres de la loi. De tels princes auraient été dignes de rétablir la république, si les Romains de leur temps eussent été capables de jouir d’une liberté raisonnable." L'antonin Marc-Aurèle fut le dernier grand empereur: "Sa mémoire fut longtemps chère à la postérité ; et plus d’un siècle encore après sa mort, plusieurs personnes plaçaient l’image de Marc-Aurèle parmi celles de leurs dieux domestiques" Chap III, p58.

    "L’aspect de la cour répondait aux formes de l’administration. Si nous en exceptons ces tyrans qui, emportés par leur folles passions, foulaient aux pieds toutes les lois de la nature et de la décence, les empereurs dédaignèrent une pompe dont l’éclat aurait pu offenser leurs concitoyens, sans rien ajouter à leur puissance réelle. Dans tous les détails de la vie, ils semblaient oublier la supériorité de leur rang : souvent ils visitaient leurs sujets, et les invitaient à venir partager leurs plaisirs ; leurs habits, leur table, leur palais, n’avaient rien qui les distinguât d’un sénateur opulent : leur maison, quoique nombreuse et brillante, n’était composée que d’esclaves et d’affranchis. Auguste ou Trajan aurait rougi d’abaisser le dernier des citoyens à ces emplois domestiques que les nobles les plus fiers de la Grande-Bretagne sont aujourd’hui si ambitieux d’obtenir dans la maison et dans le service personnel du chef d’une monarchie limitée."
    "Dans les républiques d’Athènes et de Rome, la modestie et la simplicité des maisons particulières annonçaient l’égalité des conditions, tandis que la souveraineté du peuple brillait avec éclat dans la majesté des édifices publics. L’introduction des richesses et l’établissement de la monarchie n’éteignirent pas tout-à-fait cet esprit républicain. Ce fut dans les ouvrages destinés à la gloire et à l’utilité de la nation, que les plus vertueux empereurs déployèrent leur magnificence. Le palais d’or de Néron avait excité à juste titre l’indignation ; mais cette vaste étendue de terrain envahie par un luxe effréné, servit bientôt à de plus nobles usages."
Chap II, p35



Le progrès morale et sociétal


La méritocratie républicaine. "[L'Empereur] Vespasien, né dans l’obscurité, ne tirait aucun lustre de ses ancêtres : son aïeul avait été soldat, et son père possédait un emploi médiocre dans les fermes de l’état." (ChapIII, p55). Egalité juridique de tous les citoyens devant la loi (la loi des 12 tables en 451 avant JC: le "1789 romain").

Conditions des esclaves. L'antiquité part d'un niveau très bas, proche de l'état de nature, mais on observe malgré tout progressivement un adoucissement de la conditions des esclaves et des lois nouvelles pour les protéger des abus (Gibbon, Chap II, p23/30). La condition des esclaves est meilleur sous les Antonins que sous les premiers empereurs chrétiens (Patrice Larroque. De l'esclavage chez les nations chrétiennes).
Conditions des femmes. A partir d'Auguste, les femmes sont émancipées de la tutelle de leur mari après leur troisième enfants. La place majeure des Vestales dans la religion romaine montre également une différence notable avec le catholicisme et l'islam ou aucune fonction religieuse d'importance est occupée par des femmes.
Politique sociale. Les empereurs distribuent du pain gratuitement à la population. Trajan crééa l'aide alimentaire pour les enfants démunis. De même, Marc-Aurèle crééa un orphelinat pour jeune-filles abandonnées.

La paix. "Adrien et les deux Antonins s’attachèrent également au système général embrassé par Auguste. Ils persistèrent dans le projet de maintenir la dignité de l’empire, sans entreprendre d’en reculer les bornes : on vit même ces princes employer toutes sortes de moyens honorables pour gagner l’amitié des Barbares. Leur but était de convaincre le genre humain que Rome, renonçant à toute idée de conquête, n’était plus animée que par l’amour de l’ordre et de la justice." "Les contrées soumises à Trajan et aux Antonins étaient étroitement unies entre elles par les lois, et embellies par les arts. Il pouvait arriver qu’elles eussent à souffrir occasionnellement de quelques abus du pouvoir confié aux délégués du souverain ; mais en général le principe du gouvernement était sage, simple et établi pour le bonheur des peuples. Les habitans des provinces exerçaient paisiblement le culte de leurs ancêtres, et, confondus avec les conquérans, ils jouissaient des mêmes avantages, et parcouraient d’un pas égal la carrière des honneurs." (Gibbon, Chap I, p6)
l'irreligion. "Cicéron se servit des armes de la raison et de l’éloquence pour combattre les systèmes absurdes du paganisme : mais la satire de Lucien était bien plus faite pour les détruire : aussi ses traits eurent-ils plus de succès. Un écrivain répandu dans le monde ne se serait pas hasardé à jeter du ridicule sur des divinités qui n’auraient pas déjà été secrètement un objet de mépris aux yeux des classes éclairées de la société. Malgré l’esprit d’irréligion qui s’était introduit dans le siècle des Antonins, on respectait encore l’intérêt des prêtres et la crédulité du peuple. Les philosophes, dans leurs écrits et dans leurs discours, soutenaient la dignité de la raison, mais ils soumettaient en même temps leurs actions à l’empire des lois et de la coutume. Remplis d’indulgence pour ces erreurs qui excitaient leur pitié, ils pratiquaient avec soin les cérémonies de leurs ancêtres, et on les voyait fréquenter les temples des dieux ; quelquefois même ils ne dédaignaient pas de jouer un rôle sur le théâtre de la superstition, et la robe d’un pontife cachait souvent un athée."

- Tolérance de la diversité religieuse et lutte contre les fanatiques. Les romains polythéistes étaient généralement assez tolérants envers les diverses formes de culte dans l'Empire. Chaque peuple pouvait honorer ses dieux. Toutefois, les romains combattait férocement certaines formes de superstition qui les révoltait. En particulier, les druides celtes avaient interdit l'écriture, pratiquaient des sacrifices humains et fomentaient des révoltes contre le pouvoir Romain, ce pourquoi leur religion fut interdite en Gaule puis en Bretagne (Gibbon chap II, p24). De même, le fanatisme des juifs et l'intolérance des prédicateurs chrétiens causèrent des conflits récurrents avec les Grecs et les Romains.






1 - la déstabilisation de la culture gréco-romaine
classique
(IIIe siècle)




- A la fin du IIe siècle, le philosophe païen Celse prédit la chute future de l'empire romain si un terme n'est pas rapidement mis à la diffusion du christianisme. Le très sage et très modéré empereur Marc-Aurèle prend des mesures contre les agitateurs chrétiens qui prônent l'intolérance religieuse et refusent de participer au culte impérial (religion civile). Les condamnations (persécutions) de chrétiens s'intensifient sous Marc-Aurèle. Un de ses maîtres stoïcien, Quintus Junius Rusticus, préside le procès et la condamnation à mort de Justin de Naplouse.
    Toutefois,
le stoïcien Marc-Aurèle voyait l'action providentielle des dieux dans l'attribution des parents et des enfants. Sous l'effet de cette croyance, et aussi pour éviter à son fils un assassinat certain s'il ne devenait pas Empereur, il laisse le jeune Commode lui succéder plutôt que de choisir le plus apte à gouverner comme l'avait fait ses prédécesseurs. La succession filiale avait déjà créé des graves crises au Ier siècle (avec Caligula, Néron, Domitien) qui avaient pu être jugulées par la nomination de Vespasien puis des Antonins. Là, la melagomanie d'un nouveau fils d'empereur fut la cause d'une nouvelle crise mais qui ne fut cette fois-ci pas corrigée et produisit un engrenage de désastres qui aboutirent au final à la chute de l'empire Romain.
    Étonnamment, Commode fut aussi le premier à tolérer le christianisme... 
D'une manière générale, les empereurs favorables au christianisme vont globalement affaiblir l'empire (Commode, les Sèvères, Phillipe, Gallien...), tandis que les défenseurs de la romanité vont combattre cette religion, mais après Marc-Aurèle leur règne fut le plus souvent très courts. La mort tragique, accidentelle et prématurée de Pertinax en 193, Gordien en 238, Dèce en 251, Claude en 270, Aurélien en 275, Probus en 282 et enfin Julien en 363 sont une explication supplémentaire à la chute de l'empire qui a vraiment manqué de chance car aucune des diverses tentatives ultérieures de restauration de la romanité n'a jamais eu le temps d'aboutir. 



- Les orientations philosophiques peu éclairées des nouveaux empereurs: Commode était sous l'influence de sa favorite, Marcia, patrone des chrétiens. Contre le sage avis de son père Marc-Aurèle, Commode inaugure la tolérance du christianisme dans l'empire et soutien l'évèque de Rome. "Par une fatalité singulière, les maux [que les chrétiens] avaient endurés sous le gouvernement d'un prince vertueux cessèrent tout à coup à l'avènement d'un tyran" (Gibbon, chapXVI, p407). Commode fut en effet l'un des pires empereur romain. Sous son règne, le sénat s'orientalise permetttant ensuite à la superstition de continuer de se développer sous la dynastie des Sèvères avec l'appui du pouvoir impérial. L'empereur Septime Sèvère "comme presque tous les Africains, s’appliquait avec la plus grande ardeur aux vaines études de la divination et de la magie" (chap VI). Il introduit le philosophe sophiste Flavius Philostratus à sa cour et sa femme, l'impératrice Julia Domna, lui commande une vie d'Apollonios de Tyane (un néo-jésus-christ faiseur de miracles), que Lucien de Samosate  moquait comme un charlatan. La nourice et le précepteur de Caraccala étaient tous deux chrétiens (Gibbon, chap XVI, p407). La nièce de Julia Domna, Julia Mamaea, mère du futur empereur Alexandre-Sévère, s'intéressait aussi vivement aux choses du christianisme et pour ses dévotions, l'empereur Alexandre-Sèvère réunit les portraits de saints personnages, parmi lesquels Apollonius de Tyane, le Christ, Abraham et Orphée (Gibbon p408/409). Le christianisme continue ainsi de se diffuser sans obstacle majeur après Marc-Aurèle (les quelques persécutions sont courtes et d'ampleur limitées) et le christianisme bénéfie en fait souvent du soutien du pouvoir impérial.

- le néoplatonisme. Au milieu du IIIe siècle, l'empereur Gallien donne une reconaissance publique au christianisme et fait venir le néoplatonicien Plotin à sa cour. L'appui impérial favorise cette nouvelle orientation de la philosophie. "Les nouveaux platoniciens s’épuisaient en disputes de mots sur la métaphysique. Occupés à découvrir les secrets du monde invisible, ils s’appliquaient à concilier Platon avec Aristote sur des matières aussi peu connues de ces philosophes que du reste des mortels ; et, tandis qu’ils consumaient leur raison dans des méditations profondes, mais illusoires, leur esprit demeurait exposé à toutes les chimères de l’imagination. Ils prétendaient posséder l’art de dégager l’âme de sa prison corporelle ; ils se vantaient d’avoir un commerce familier avec les esprits et avec les démons et, par une révolution bien étrange, l’étude de la philosophie était devenue l’étude de la magie. Les anciens sages avaient méprisé la superstition du peuple : après en avoir déguisé l’extravagance sous le voile léger de l’allégorie, les disciples de Plotin et de Porphyre s’en montrèrent les plus zélés défenseurs" "Fanatisme des philosophes: On est surpris et scandalisé que les philosophes eux-mêmes aient voulu abuser de la crédulité superstitieuse des hommes, et qu’ils aient cherché à soutenir les mystères grecs par la magie ou théurgie des platoniciens. Ils se vantaient audacieusement de pouvoir contempler l’ordre mystérieux de la nature, pénétrer les secrets de l’avenir, commander aux démons inférieurs, jouir de la vue et de la conversation des dieux supérieurs ; et, en dégageant l’âme de ses liens matériels, réunir à l’esprit divin cette immortelle particule de son être infini... [confirmant] cette alliance monstrueuse de la philosophie et de la superstition" (chap XIII p291. chap XXIII, p 638).
  

- Le christianisme est également favorisé par l'ouverture trop rapide de la citoyenneté romaine à des peuples peu éclairés qui fragilisent la culture gréco-romaine (exemple: édit de Caracalla Sèvère en 212) et qui comme les barbares se convertissent facilement au christianisme. Au milieu du IIIe siècle, « les 35 tribus (originelles) du peuple romain composées de guerriers, de magistrats et de législateurs avait disparu dans la masse commune du genre humain: elles étaient confondues avec des millions d'esclaves habitants des provinces, et qui avait reçus le nom de Romains, sans adopter le génie de cette nation si célèbre. La liberté n'était plus le partage que de ces troupes mercenaires levées parmi les sujets et les barbares des frontières qui souvent abusaient de leur indépendance. Leurs choix tumultuaires avaient élevés sur le trône de Rome un Syrien, un Goth, un Arabe et les avaient investi du pouvoir de gouverner despotiquement les conquêtes de la patrie des Scipions » (Gibbon, chap VII, p145). Ce problème s'aggrave dramatiquement au IVeme siècle après les réformes militaires désastreuses de Constantin (Michel de Jaeghere. Les derniers jours, la fin de l'empire romain d'Occident)

La terrible crise du IIIe siècle. Depuis le tyran Commode, mauvaise gouvernance + épidémies + fiscalité qui asphyxie l'économie -> crise économique + famines + baisse de la natalité + défaites militaires + premières invasions barbares. Ceci conduit l'empire à une très grave crise qui atteint son apogée avec la faiblesse de l'empereur Gallien, occupé à converser avec Plotin et qui laisse l'empire non-défendu se disloquer, envahi de toute part par les barbares.


- Une Correction insuffisante. Après l'apocalypse entre 235 et 268 où famines + épidémies + barbares conduisirent à la mort de près de la moitié de la population, les empereurs Illyriens Claude, Aurélien et Probus réagissent et font cesser rapidement le désordre. Ils écrasent les barbabres étonnés qui s'enfuient. Ils redressent l'état, et sauvent l'empire. Ils font aussi cesser la tolérance contre le christianisme. Mais il est trop tard ! Cette doctrine s'est trop répandue dans la population pour que leur successeurs puissent maintenant faire facilement marche arrière ; d'autant que le climat défavorable de la crise a favorisé une montée générale de superstitions dans le peuple et accèlère également la corruption de la philosophie parmi les élites.


La destruction de la culture classique. A la fin du IIIe siècle, les païens sont devenus beaucoup plus superstitieux et ils renient les philosophes classiques de la Grêce qui ont pourtant façonné leur culture depuis 700 ans. "Les bosquets de l’académie, les jardins d’Épicure, et même le portique des stoïciens furent presque abandonnés, comme autant d’écoles différentes de scepticisme ou d’impiété ; et plusieurs parmi les Romains désirèrent que les écrits de Cicéron fussent condamnés et supprimés par l’autorité du sénat. La secte dominante des nouveaux platoniciens crut devoir s’unir avec les prêtres [conduisant à] une alliance monstrueuse de la philosophie et de la superstition" (Gibbon, Chap XVI, p414). Ainsi, l'élite romaine jadis éclairée par l'épicurisme et le stoïcisme a disparu et la philosophie est désormais réduite au seul néoplatonisme qui ouvre la voie vers le monothéisme.



-  Dans ce contexte, se développe des cultes à tendance monothéiste. Les conditions sont désormais réunies pour une transformation de plus grande ampleur et donc un changement de civilisation.




2 - le basculement: la guerre civile païen-chrétien
(IVe siècle)


- La conversion de Constantin. En 313, Constantin s'allie aux chrétiens (5% de la population de l'époque) pour devenir Empereur. Il fait transférer la capitale de l'empire romain à Constantinople (Istanbul) pour favoriser le pouvoir de cette nouvelle religion impopulaire à Rome. Il confie à des chrétiens les postes clefs de l'administration qui commencent à persécuter le paganisme (destruction et pillage de temples).


- La réaction païenne. Gibbon raconte que "La vénérable antiquité de la Grèce aspirait à Julien une tendresse respectueuse qui éclatait en transports, au souvenir des dieux, des héros et des hommes supérieur aux héros et au dieux qui avaient légué à la dernière postérité les monuments de leur génie ou l'exemple de leurs vertus" (chap XXII, p630).
    En 361, Julien devenu empereur apostasie la religion chrétienne de ses parents affirmant que ce "n’est qu’une fourberie purement humaine, et malicieusement inventée, qui, n’ayant rien de divin, est pourtant venue à bout de séduire les esprits faibles, et d’abuser de l’affection que les hommes ont pour les fables, en donnant une couleur de vérité et de persuasion à des fictions prodigieuses" (Contre les galiléens). (Julien reste cependant un néoplatonicien superstitieux, ce qui reste de plus éclairé à cette époque).

     Julien voit une menace dans cette religion et prend des mesures drastiques pour revenir au paganisme (les chrétiens sont condamnés à réparer les temples qu'ils ont détruits), mais il meurt accidentellement en 363. Selon ses contemporains, s'il avait vécu plus longtemps, il serait vraisemblablement parvenu à "éteindre la religion de Jésus-Christ" (Gibbon, chap XXIII, p 665).
  
"En négligeant d'assurer par le choix prudent et judicieux d'un collègue et d'un successeur, l'exécution future de ses projets (la restauration du paganisme) Julien fut en quelque sorte la cause du triomphe du christianisme et des calamités de l'Empire" (Gibbon, chap XXIV, p691).


- La réaction chrétienne. Vers 380-390, les chrétiens prennent le pouvoir total. Théodose édicte des décrets qui interdisent la pratique du paganisme (et les jeux olympiques), amorçant la crise terminale de l'empire romain. Même sous la plume d'un historien chrétien, comme Henri-Irénée Marrou, on peut lire que l'état chrétien de cette époque était un "état totalitaire" (Michel Onfray. Christianisme religion d'état et code théodosien).

- L'affrontement final païen-chrétien. En 394, les païens encore majoritaire à Rome s'allient à un chrétien modéré, Eugène (Flavius Eugenius Augustus), contre les fanatiques chrétiens qui ont pris le pouvoir à Constantinople ; mais Eugène échoue à les renverser (bataille du Frigidus). La civilisation gréco-romaine est perdue.


- L'affaiblissement de l'Occident.
La défaite d'Eugène a des conséquences politiques et sécuritaires désastreuses pour la partie occidentale. Elle provoque l'effondrement militaire de l'Occident à cause d'une perte de soutien des grandes familles païennes occidentales vis à vis du pouvoir impérial qui les persécute et a interdit leur religion. Cette désorganisation de l'état facilite le passage du Rhin par les barbares (en 406) et le sac de Rome (en 410), seulement quelques années après la victoire finale du christianisme sur le paganisme. Les Barbares menaçaient Rome depuis les débuts de la République (voir Brennus) mais ils étaient largement contenus lorsque l'état fonctionnait. De plus, les envahisseurs du Ve siècle ne représenteront au final que 5% de la population de l'empire. Les barbares n'ont donc été que la cause terminale externe et circonstancielle qui a achevé une société affaiblie.



3 - La chute de Rome causée par le christianisme ?
(Ve siècle)



    C'était la conclusion d'
Edward Gibbon (XVIIIe), auteur de la plus célébre étude sur la chute de l'empire Romain: « La conversion de Constantin précipita la chute de l'empire [...] les institutions partiales de Constantin anéantirent [le gouvernement militaire] et le monde romain devient la proie d'une multitude de Barbares » p1157 et 1156

   

- La christianisation des esprits. La culture judéo-chrétienne transforma les hommes. "La crédulité [des moines] dégradait les facultés de leur esprit ; ils falsifiaient le témoignage de l’histoire, et les erreurs de la superstition éteignaient peu à peu les dangereuses lumières de la science et de la philosophie. La révélation divine vint à l’appui de tous les cultes religieux pratiqués par les saints, de toutes les doctrines mystérieuses qu’ils avaient adoptées, et le règne avilissant des moines acheva d’étouffer toute vertu noble et courageuse. S’il était possible de mesurer l’intervalle entre les écrits philosophiques de Cicéron et la légende de Théodoret, entre le caractère de Caton et celui de saint Siméon Stylite, nous apprécierions peut-être la révolution qu’éprouva l’Empire romain dans une période de cinq cents ans." p1093.

      En 1790, le révolutionnaire Louis Saint-Just poursuivait : « Les ravages de l'ignorance, après le Bas-Empire, furent incroyables ; on en doit accuser la tyrannie des moines, et leur vie stupide ; cette institution venue de l'épouvante des dogmes ébranla toutes les lois, et créa des vertus stoïques inutiles au monde [.] Le fanatisme est né de la domination des prêtres européens  » L’esprit de la révolution et de la constitution de la France.

    L'influence pernitieuse de l'église et le coût de cette institution improductive pour les finances de l'empire romain fut également identifée comme une cause d'affaiblisement par le célèbre historien Arnold Hugh Martin (A. H. M.) Jones en 1964.



le discours de Maurice Allard à l'assemblée nationale en 1905 (extrait du film "la séparation").


 

    Contre cette conclusion, le principal argument est la survie de l'empire d'Orient, mais en fait celui-ci frôle de très près plusieurs fois la destruction (par les Goths, puis par les Arabes) et est incapable d'empêcher le pillage d'Athènes et de la Grêce, même s'il survit pour diverses raisons circonstancielles (fortifications de Constantinople, avantages géographiques face aux invasions du Ve siècle, récupération des capitaux et talents d'Occident qui s'effondre en premier, pression barbare Ostrogoth détournée vers l'Italie à conquérir...). Après quelques tentatives éphémères de reconquête de l'Occident dévasté, l'empire de l'est se réduira à la ville de Constantinople et ses alentours. Enfin, la culture gréco-romaine décline elle-aussi rapidement dans empire d'Orient sous le poids de l'obscurantisme religieux. En 415, la philosophe Hypathie est assassinée par des chrétiens à Alexandrie (voir le film Agora). En 528, Justinien ferme la dernière école philosophique néoplatonicienne d'Athènes (les autres écoles ayant déjà été détruites au IVe siècle) et condamne désormais tout païen à mort. (Ramsay Macmullen. Christianisme et paganisme).


  Ainsi lorsqu'on m'oppose que la cause principale de la chute de Rome reste les barbares, je répond, oui des barbares convertis au christianisme ! (des ariens qui deviendront ensuite nicéens). Si Rome avait été conquise par des germains convertit à un néostoicisme ou à un néoépicurisme, la civilisation gréco-romaine aurait perdurée même si l'empereur romain était ensuite devenu un grand blond. C'est donc bien le christianisme qui est la cause principale de la disparition de cette civilisation.


    Contrairement donc à la plupart des historiens modernes qui nient la responsabilité évidente du christianisme dans ce désastre et rejettent la conclusion de Gibbon, voir refusent désormais même de parler d'effondrement (mais seulement "d'antiquité tardive"), pour ma part, je rejoins donc Gibbon mais je nuancerais seulement sa conclusionen insisitant davantage sur la responsabilité de toute la superstition (incluant donc le néoplatonisme). La supersition païenne a servi d'arguments à l'irationalisme chrétien qui a su l'exploiter à son avantage (voir Origène contre Celse), et a empêché le lancement d'une contre-offensive idéologique qui aurait été plus efficace et moins criminelle que les persécutions.

    Outre donc la question du sac de Rome ou même la chute de l'occident, plus généralement la disparition de la civilisation gréco-romaine classique fut d'abord causée par une montée générale de l'irrationalité chez les païens au IIIe siècle, dont le christianisme ne fut ensuite que l'aboutissement ultime. Le reniement de la "Raison grecque" (expression de Celse) et des Lumières antiques qui avaient soutenues le génie gréco-romain détruisirent cette civilisation de l'intérieur (y compris dans l'empire d'Orient également décadent).
   Ma conclusion ne devrait pas paraître choquante ni originale. Elle n'est que l'application au cas romain de ce que l'on admet pour d'autres cas.
La destruction de la rationalité est le facteur clef qui explique généralement la fin de l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane (VIII-XIIe siècles) qui s'effondre au XIIe siècle lorsqu'elle renie la science sous l'influence de théologiens obscurantistes comme Algazel. Inversement, on admet généralement que les progrès de l'Occident lors de la Renaissance et des Lumières s'expliquent principalement par un retour de la rationalité (scientifique, philosophique, éthique, politique...).





4 - La transition vers le moyen-âge chrétien
(V, VI et VIIème siècle)
 


- Au V, VI, VIIe siècle, on constate l'effondrement complet de la civilisation en Occident, avec un retour à des conditions de vie comparables à celles de la préhistoire dans certaines régions: disparition des infrastructures, écoles, routes, aqueducs, constructions en pierre... perte d'usage de la monnaie, montée de l'illettrisme... (Bryan Ward-perkins. La chute de Rome). La population de l'empire romaine avait atteint un record de développement (Gibbon p31). La ville de Rome perd 95% de sa population. L'eau y est coupée. L'Occident mettra plus de 1000 ans pour se rétablir, et avec l'aide d'innovations et de découvertes ultérieures. Au début de la renaissance, Petrarque parle de "dark ages" (âges sombres) pour décrire la période post-romaine.



- Au VIIIe siècle, Charlemagne, le soldat de l'église, parcourt l'Europe pour faire aux païens ce qu'Hitler voulait faire aux juifs. Les dernières poches de résistances païennes sont éradiquées. En 772, il fait exécuter 4500 prisonniers païens qui refusent de se convertir au christianisme en une seule journée ! (Massacre de Verden).
Note: A titre de comparaison, pendant la terreur à Paris durant 2 ans (entre 1793 et 1795),
dans un climat de guerre civile et d'invasion étrangère, 2 639 personnes sont condamnées à mort par le Tribunal révolutionnaire. L'établissement du christianisme a donc été très violent ce que les chrétiens ont oublié !








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